Un Etat palestinien, mais lequel ?

Dominique Vidal, mercredi 14 septembre 2011

Aujourd’hui, la pers­pective de deux Etats s’inscrit dans le droit inter­na­tional et les réso­lu­tions de l’ONU, y compris celles du Conseil de sécurité. Renoncer à ce point d’appui bi-​​étatique au profit de la pers­pective d’un Etat unique revien­drait pour les Pales­ti­niens à obli­térer toutes les batailles qu’ils mènent pour leurs droits.

« Le Comité exé­cutif de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) affirme la nécessité de pour­suivre la démarche à l’ONU à la pro­chaine session de l’Assemblée générale, pour obtenir la recon­nais­sance de l’adhésion d’un Etat de Palestine sur les fron­tières du 4 juin 1967 avec Jérusalem-​​Est pour capitale [1] », déclare dans un com­mu­niqué son secré­taire général, Yasser Abed Rabbo.

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Quel Etat ou quels Etats ?
Carte : Phi­lippe Reka­cewicz, 2011.

Autrement dit, sauf sur­prise de der­nière minute, le 20 sep­tembre pro­chain, l’Organisation des Nations unies (ONU) sera saisie de la can­di­dature de la Palestine. Selon les obser­va­teurs, plus de 129 Etats – c’est-à-dire la majorité des deux tiers requise pour l’admission d’un nouveau membre – ont d’ores et déjà annoncé qu’ils vote­raient en sa faveur. Quinze à vingt autres envi­sa­ge­raient d’en faire autant. On ignore, en revanche, le ver­batim de la (ou des) résolution(s) soumise(s) à l’Assemblée générale. S’il s’agissait effec­ti­vement d’accueillir for­mel­lement un nouvel Etat, il fau­drait saisir le Conseil de sécurité, au sein duquel les Etats-​​Unis ont annoncé qu’ils use­raient de leur droit de veto. Les efforts de der­nière minute de la diplo­matie amé­ri­caine – et euro­péenne – afin d’éviter un « clash » à l’Assemblée générale incitent à la pru­dence. Washington cherche à reprendre la main dans un monde arabe en plein bou­le­ver­sement et un tel veto lui coû­terait sans doute très cher.

Dans une nou­velle inti­tulée La Fêlure, Francis Scott Fitz­gerald écrit cette phrase célèbre : « On devrait pouvoir com­prendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer… » Mais on oublie géné­ra­lement ce qui précède : « La marque d’une intel­li­gence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contra­dic­toires sans pour autant perdre la pos­si­bilité de fonc­tionner. [2] » Quel rapport, dira-​​t-​​on, avec le « tsunami diplo­ma­tique » – l’expression est d’Ehoud Barak [3] – qu’Israël s’attend à subir en octobre ou novembre à New York ? C’est que la pers­pective de cette bataille onu­sienne suscite deux débats dis­tincts, mais hélas comme confondus, ce qui les rend dif­fi­ci­lement compréhensibles.

Le premier porte sur l’avenir même de la construction ins­ti­tu­tion­nelle et poli­tique sus­cep­tible de régler au mieux le conflit israélo-​​palestinien, et qu’on résume en général avec cette question : « Un Etat ou deux Etats ? » Le second concerne l’attitude à adopter vis-​​à-​​vis de la démarche pales­ti­nienne en direction des Nations unies.

Ce sont là, dans un cas comme dans l’autre, des ques­tions qui relèvent exclu­si­vement, en dernier ressort, des Pales­ti­niens et de ceux des Israé­liens qui acceptent leur droit à l’autodétermination. Qui­conque se pré­occupe de la paix au Proche-​​Orient peut évidemment y réfléchir en toute légi­timité. Mais pré­tendre les trancher à Paris relè­verait de cet orien­ta­lisme dénoncé en son temps par le regretté Edward Saïd, voire d’une démarche néocoloniale…

Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale de l’ONU par­ta­geait la Palestine en deux Etats, l’un « juif » et l’autre « arabe », et créait une zone inter­na­tionale pour Jéru­salem et les lieux saints. Le sabotage bri­tan­nique, les diver­gences américano-​​soviétiques à la veille de la guerre froide, les divi­sions arabes et surtout les ambi­tions sio­nistes eurent raison de ce plan. La guerre de 1947-​​1949, d’abord judéo-​​palestinienne, puis israélo-​​arabe déboucha sur un tout autre partage : Israël agrandit son ter­ri­toire d’un tiers, annexant une partie de l’Etat arabe mort-​​né, dont les dépouilles furent récu­pérées par la Trans­jor­danie (la Cis­jor­danie) et l’Egypte (la bande de Gaza). Pire encore : pour garantir dura­blement son caractère juif, il expulsa les quatre cin­quièmes des Arabes de Palestine – qui ont appelé ce net­toyage eth­nique la Nakba (catastrophe).

Moins de vingt ans après, au terme de la guerre des Six Jours, Tel-​​Aviv s’emparait du reste de la Palestine et com­mençait son œuvre de colonisation…

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La colo­ni­sation, sans cesse…
Esquisse : Phi­lippe Rekacewicz

Et pourtant, depuis plus de six décennies, malgré l’avortement du plan de partage, la com­mu­nauté inter­na­tionale reste fidèle – en paroles – à son principe : résoudre le conflit par la coexis­tence de deux Etats. Il aura fallu l’échec du bien mal nommé « pro­cessus de paix » d’Oslo, la seconde Intifada et l’impasse totale pro­voquée par l’intransigeance des gou­ver­ne­ments Barak, Sharon et Neta­nyahou pour que l’autre pers­pective, celle d’un Etat unique, revienne au premier plan.

Cette vision avait eu, rappelons-​​le, ses par­tisans de part et d’autre. Jusqu’à la Seconde Guerre mon­diale, autour d’intellectuels de premier plan comme Martin Buber et Judah Magnès, un courant bina­tio­na­liste se déve­loppera et gagnera en influence dans le Yichouv, la com­mu­nauté juive de Palestine : les for­ma­tions qui s’y recon­nais­saient obtien­dront ainsi, aux élec­tions syn­di­cales et poli­tiques de 1944, plus de 40 % des voix, avant d’être balayées par la ferveur natio­na­liste de la guerre. Six ans plus tôt, ces partis avaient adopté avec la Ligue pour le rap­pro­chement et la coopé­ration judéo-​​arabes une plate-​​forme consi­dérant que« la construction de la Palestine comme patrie commune du peuple juif y retournant et du peuple arabe y résidant doit être fondée sur une com­pré­hension et un accord mutuel durables ». Et de prôner « la non domi­nation d’un peuple par un autre indé­pen­damment de leur force numé­rique res­pective », donc « un régime bina­tional en Palestine. [4] »

Du côté pales­tinien, dans les années 1960 et 1970, l’OLP se fixera pour objectif d’« édifier une société libre et démo­cra­tique en Palestine, pour tous les Pales­ti­niens qu’ils soient musulmans, chré­tiens ou juifs, et de libérer la Palestine et son peuple de la domi­nation du sio­nisme [5] ». Jusqu’en juin 1974, où son Conseil national se pro­nonça pour l’établissement d’une « autorité indé­pen­dante, nationale et com­bat­tante sur toute partie libérée du ter­ri­toire pales­tinien ». La cen­trale pales­ti­nienne ira au bout de cette logique le 15 novembre 1988 : ce jour-​​là, elle pro­clame à Alger l’indépendance de l’Etat de Palestine tout en enté­rinant les réso­lu­tions 181 de l’Assemblée générale onu­sienne du 29 novembre 1947 et 242 du Conseil de sécurité du 22 novembre 1967, donc l’existence de l’Etat d’Israël dans la mesure où ce dernier se plie au droit international.

Cette recon­nais­sance devient for­melle lors des accords d’Oslo, en sep­tembre 1993, à travers l’échange de lettres entre Yasser Arafat et Itzhak Rabin. « Avec l’établissement d’Israël en tant qu’Etat juif en 1948, l’idée bina­tionale sembla condamnée à l’oubli poli­tique, résume la poli­to­logue Tamar Herman dans sa contri­bution à un livre récent, consacré à ce courant influent avant-​​guerre et coor­donné par Avi Gordon, du dépar­tement des études juives de l’Université de Cin­cinnati [6]. Mais voilà qu’un demi-​​siècle plus tard, sur fond d’effondrement du pro­cessus d’Oslo, d’irruption de la seconde Intifada, de réoc­cu­pation de facto de la Cis­jor­danie et de Gaza et en par­ti­culier de modi­fi­cation de l’équilibre démo­gra­phique judéo-​​palestinien à l’ouest du Jourdain, ce concept appa­remment oublié paraît effectuer un come-​​back poli­tique. Cette fois, néan­moins, la plupart des avocats du bina­tio­na­lisme se trouvent du côté pales­tinien, avec quelques rares autres du côté israélien. Quelques obser­va­teurs exté­rieurs prônent également le bina­tio­na­lisme comme un recours. »

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Un demi siècle de grignotage

Quatre fac­teurs prin­cipaux vont en effet dans le sens d’une solution bina­tionale du conflit israélo-​​palestinien [7] :

— Il s’agit d’abord – pourquoi ne pas le dire ? – d’un bel idéal, beaucoup plus conforme aux valeurs éthiques et démo­cra­tiques de ce début du XXIe siècle. Qui, après les expé­riences tra­giques des guerres de You­go­slavie, du Caucase ou de l’Afrique des Grands Lacs pourrait encore prôner une conception du monde fondée sur sa frag­men­tation en Etats eth­niques ou ethnico-​​religieux ? Et a for­tiori les « net­toyages » eth­niques qui en découlent un jour ou l’autre ?

— Loin d’être plaquée sur la réalité israélo-​​palestinienne, cette vision bina­tionale plonge pro­fon­dément ses racines, on l’a vu, de part et d’autre, dans le Yichouv d’avant-guerre comme dans la pre­mière décennie de combat de l’OLP.

— Mais c’est surtout l’échec de la stra­tégie politico-​​diplomatique adoptée ensuite par la cen­trale pales­ti­nienne qui explique la « renais­sance » de l’idée bina­tionale. Non seulement les trente-​​sept années écoulées depuis juin 1974 n’ont pas vu la nais­sance de l’Etat espéré sur une « partie libérée du ter­ri­toire pales­tinien », mais Israël contrôle plus que jamais la Palestine occupée, sauf les petites zones auto­nomes de Cis­jor­danie (où il inter­vient souvent bru­ta­lement) et la bande de Gaza (qu’il étouffe avec un blocus à peine entamé par la révo­lution égyp­tienne et bom­barde régu­liè­rement). Le nombre de colons a été mul­tiplié par cent, et leurs implan­ta­tions couvrent plus de 40 % de la rive occi­dentale du Jourdain – à quoi s’ajoutent les zones annexées de fait par le mur et la vallée du Jourdain, qua­siment interdite aux Pales­ti­niens. Quant à Jérusalem-​​Est, elle compte désormais autant de Juifs que d’Arabes.

— Enfin, cette évolution sur le terrain a entremêlé tou­jours plus étroi­tement non seulement les deux économies, celle de la Palestine dépendant étroi­tement de celle d’Israël, mais aussi les deux peuples : d’un côté 500 000 colons juifs en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est, de l’autre 1 500 000 Pales­ti­niens citoyens d’Israël, héri­tiers des 150 000 qui par­vinrent à échapper à l’expulsion de 1947-1949. L’extrême droite israé­lienne se sert d’ailleurs de la pers­pective d’un « Etat arabe » aux côtés d’un « Etat juif » pour en finir avec la citoyenneté des Arabes israé­liens, voire pour pré­parer leur « transfert ». Avigdor Lie­berman expose ainsi sans détour son « Plan pour une réso­lution du conflit [8] » : non pas un« transfert phy­sique de popu­lation ni de démo­li­tions d’habitations », mais la création d’« une fron­tière là où il n’en existait pas, en fonction de la démo­graphie », si bien que « les Arabes qui vivaient, jusque-​​là, en Israël rece­vront la citoyenneté pales­ti­nienne ». Voilà qui a le mérite de la cohé­rence : l’ancien videur de boîte de nuit moldave se voit désormais videur des Arabes d’Israël.

Il y a là de quoi ali­menter la réflexion sur un pos­sible Etat unique, qui res­terait tou­tefois à définir : consti­tu­tion­nel­lement, juri­di­quement et poli­ti­quement, il en existe en effet beaucoup de variantes, de l’Etat uni­taire dominé par une col­lec­tivité nationale (sans que les autres y jouissent de droits) à l’Etat bina­tional (accordant des droits égaux aux dif­fé­rents groupes nationaux), en passant par le système d’« un homme une voix » ou encore à la recon­nais­sance pour les mino­rités de droits humains et civiques égaux (mais non de droits poli­tiques collectifs)…

Mais quatre fac­teurs impor­tants consti­tuent des obs­tacles à la consti­tution d’un Etat unique :

— Tout d’abord la volonté des deux peuples concernés. Car on imagine mal qu’il faille imposer, par exemple, un Etat bina­tional démo­cra­tique à deux peuples… qui n’en vou­draient ni l’un ni l’autre. Or c’est jusqu’ici le cas de la quasi totalité des Israé­liens, mais aussi d’une majorité de Pales­ti­niens, moins nette il est vrai qu’auparavant : on com­prend d’ailleurs que ces der­niers, après quarante-​​quatre ans d’occupation, de colo­ni­sation et de vio­lences, ne rêvent pas de vivre dans le même Etat que les Israé­liens, dont ils ne connaissent plus que les soldats et les colons. L’étape bi-​​étatique peut appa­raître de ce point de vue comme une phase néces­saire pour qu’Israéliens et Pales­ti­niens acceptent éven­tuel­lement un jour de par­tager le même Etat.

— Le deuxième obs­tacle relève de la lucidité poli­tique : depuis que l’OLP s’est pro­noncée pour un Etat pales­tinien aux côtés d’Israël, elle n’a pas réussi à l’arracher à ce dernier, alors que cette formule pré­serve l’existence d’Israël en tant qu’« Etat juif », aussi long­temps du moins que la majorité de sa popu­lation le sou­haitera. Sur quels rap­ports de force s’appuierait-elle soudain pour lui imposer un Etat bina­tional, synonyme, lui, de la fin de la conception sio­niste ? L’« Etat juif » prôné par Theodor Herzl implique en effet le contrôle de la terre par une majorité juive…

— Dans ces condi­tions, l’Etat unique ne risque-​​t-​​il pas de se résumer à la réalité actuelle, à savoir un Etat d’apartheid ? Avec une autre série de ques­tions, pour l’essentiel laissées par ses tenants sans réponse convain­cante : quid du statut des deux peuples, dont l’un jouit aujourd’hui de tous les droits, y compris poli­tiques, et l’autre d’aucun ? Quid des colonies de Cis­jor­danie ? Faudra-​​t-​​il, au nom de l’« équi­libre » avec les Pales­ti­niens d’Israël, en accepter le maintien ?Quid des garanties données à chaque nation et à chaque religion quant à la pré­ser­vation de ses intérêts ? La bataille pour l’égalité des droits risque d’être longue et ardue, d’autant que les opi­nions publiques inter­na­tio­nales se consi­dé­reront sans doute beaucoup moins concernées.

— D’où un dernier pro­blème : si la ligne politico-​​diplomatique de l’OLP n’a pas abouti à la création d’un Etat pales­tinien, elle a néan­moins réussi à convaincre de sa nécessité l’essentiel de la com­mu­nauté inter­na­tionale, laquelle reste tou­tefois simul­ta­nément attachée à l’existence et à la sécurité de l’Etat d’Israël, un des rares qui lui doive la vie [9].

Aujourd’hui, la pers­pective de deux Etats s’inscrit dans le droit inter­na­tional et les réso­lu­tions de l’ONU, y compris celles du Conseil de sécurité. Renoncer à ce point d’appui bi-​​étatique au profit de la pers­pective d’un Etat unique revien­drait pour les Pales­ti­niens à obli­térer toutes les batailles qu’ils mènent pour leurs droits. Cer­tains d’entre nous se sou­viennent des années 1960, cette époque où la quasi totalité des opi­nions occi­den­tales sou­tenait Israël et ignorait tout des Pales­ti­niens, qua­lifiés de « réfugiés arabes [10] »…

Tels sont, très sché­ma­ti­quement résumés, les éléments d’un débat stra­té­gique d’avenir, aussi légitime que fon­da­mental, que nul ne saurait trancher – a for­tiori dans un salon parisien – au nom de dogmes pré­établis. L’autre débat, autour de la can­di­dature de l’Etat de Palestine à l’ONU, est de nature conjonc­tu­relle et tac­tique. Le seul lien, ténu, entre l’un et l’autre, tient à la conscience que nous vivons une des der­nières chances de la solution bi-​​étatique.

Si la com­mu­nauté inter­na­tionale repré­sentée par l’Assemblée générale de l’ONU accueille la Palestine d’ici à la fin 2011 et crée ainsi les condi­tions d’une négo­ciation radi­ca­lement dif­fé­rente des pré­cé­dentes, l’établissement d’un Etat pales­tinien aux côtés d’Israël reste peut-​​être encore pos­sible. Si elle s’y refuse, ou si, l’ayant acceptée, elle voit son élan brisé par le Conseil de sécurité, cela engen­drerait une nou­velle déception dans la région et dans le monde, et la radi­ca­li­sation des opi­nions pales­ti­niennes et arabes que celle-​​ci sus­ci­terait pré­ci­pi­terait sans doute la matu­ration du projet d’Etat unique.

Il serait évidemment dérai­son­nable de ne pas saisir cette chance. Les Pales­ti­niens ont assez souffert depuis la Nakba pour qu’on ne pré­tende pas faire la révo­lution sur leur dos : c’est aussi de leur droit à reprendre leur souffle dans leur Etat qu’il est question. Soixante-​​quatre ans après, l’entrée à l’ONU du second Etat, arabe celui-​​là, prévu par le plan de partage avorté du 29 novembre 1947, consti­tuerait à la fois un événement his­to­rique et un tremplin essentiel pour de nou­velles avancées. Devenu le 194e membre des Nations unies, l’Etat de Palestine aurait accès – même s’il restait simple obser­vateur – à l’ensemble des orga­ni­sa­tions du système onusien, à com­mencer par la Cour inter­na­tionale de justice (CIJ) de La Haye et à la Cour pénale inter­na­tionale (CPI) de Rome, sans parler des ins­ti­tu­tions finan­cières, écono­miques et com­mer­ciales. Et surtout il pourrait exiger de traiter désormais, à égalité, avec l’Etat d’Israël, non plus dans le cadre du Quartet, mais dans celui de l’ONU et sur la base de ses réso­lu­tions. Les droits du peuple pales­tinien béné­fi­cie­raient ainsi d’un sur­croît de légi­timité, y compris le droit au retour ou à com­pen­sation : la négo­ciation por­terait, non sur leur principe, mais sur leur mise en œuvre. Bref, la règle du jeu elle-​​même chan­gerait. A condition, évidemment, que la mobi­li­sation popu­laire, sur place et dans le monde, ne fai­blisse pas, afin d’aider à conso­lider et exploiter à fond ces nou­veaux acquis en exerçant sur Israël les pres­sions plus que jamais indispensables.

S’il y avait encore le moindre doute sur l’importance de l’échéance et de la décision, il suffit d’observer, sur les sites Internet des prin­cipaux organes de presse de Tel-​​Aviv et des groupes de pression ultra-​​sionistes, la panique qui a saisi, depuis quelques semaines, le gou­ver­nement de droite et d’extrême droite israélien ainsi que ses incon­di­tionnels de par le monde. De même, à Washington et dans les capi­tales euro­péennes les plus proches d’Israël, on ne sait visi­blement plus quoi inventer pour dis­suader l’Assemblée générale de se pro­noncer. Comment croire que cette mobi­li­sation générale aurait pour but d’éviter… un piège tendu aux Palestiniens ?

Reste à savoir si ce branle-​​bas de combat sauvera le gou­ver­nement Netanyahou-​​Lieberman-​​Barak du désastre annoncé. A en croire Ron Prozor, l’ambassadeur d’Israël aux Nations unies, c’est peu pro­bable : dans un télé­gramme secret au ministère des affaires étran­gères, révélé par le quo­ti­dien­Haaretz [11], ce diplomate expé­ri­menté et res­pecté dans son pays estime qu’Israël n’a « aucune chance d’empêcher la recon­nais­sance de l’Etat de Palestine ». Au terme de plus de soixante ren­contres avec ses homo­logues à New York, il assure : « Le maximum que nous puis­sions espérer, c’est qu’un groupe de pays s’abstienne ou soit absent lors du vote (…) Seuls quelques pays voteront contre l’initiative pales­ti­nienne. » Même au sein de l’Union euro­péenne, précise Prozor, il n’y en aurait que quatre : l’Allemagne, l’Italie, les Pays-​​Bas et la Répu­blique tchèque…

C’est dire que beaucoup dépendra du courage – ou de la lâcheté – de Paris. Dans une lettre en réponse aux signa­taires d’une pétition en faveur de l’admission de l’Etat de Palestine à l’ONU, le ministre français des affaires étran­gères écrivait le 19 août : « Si une relance du pro­cessus de paix n’intervenait pas d’ici sep­tembre, la France a déjà annoncé qu’elle pren­drait ses res­pon­sa­bi­lités sur la question de la recon­nais­sance de l’Etat de Palestine. »Curieu­sement, le 2 sep­tembre, à en croire l’Agence France Presse, le même ministre pré­sentait l’Assemblée générale des Nations unies comme « l’occasion de rouvrir le chemin de la négo­ciation plutôt que de risquer une confron­tation diplo­ma­tique stérile et dan­ge­reuse ». Alain Juppé serait-​​il en voie de « kouchnerisation » ?

Domi­nique Vidal est his­torien et jour­na­liste, coor­di­nateur et co-​​auteur de Israël-​​Palestine : un Etat ? Deux Etats ?, livre col­lectif à paraître en octobre chez Sindbad/​Actes Sud.

Notes

[1] Agence France Presse, jeudi 8 septembre.

[2] Francis Scott Fitzgerald, La Fêlure, Gallimard, Paris, 1963.

[3] Le Figaro, Paris, 13 avril 2011.

[4] Cf. Alain Gresh et Domi­nique Vidal, Palestine 1947 : un partage avorté, Com­plexe, Bruxelles, 1988.

[5] Cité dans Inte­ma­tional Docu­ments for Palestine. (IDP), Ins­titute for Palestine Studies, Bey­routh, 1969.

[6] Tamar Herman, « The Bi-​​National Idea in Israel/​Palestine : Past and Present » (PDF), inAvi Gordon, Brith Shalom and Bi-​​National Zionism : « The Arab Question » as a Jewish Question, Carmel, Jéru­salem, 2008.

[7] Voir mes conclu­sions du Col­loque de Dijon en novembre 2009 : Jacques Fon­taine, Phi­lippe Icard, André Lar­cenaux, Raphaël Por­teilla (dir.), Quel Etat ? Pour quelle Palestine ?(L’Harmattan, Paris, 2011).

[8] The Jerusalem Post, Jérusalem, 26 juin 2011.

[9] Cette remarque vaut a for­tiori pour la France : dans un pays où le génocide des juifs fut l’œuvre, non de l’occupant, mais de l’Etat français, de sa police et de sa milice, on ne s’étonnera pas que, même six décennies plus tard, l’immense majorité de la popu­lation considère l’existence de l’Etat d’Israël comme une évidence – y compris les 70 % de Français favo­rables à la création d’un Etat pales­tinien, selon un sondage réalisé par l’IFOP pour l’Association France Palestine soli­darité (AFPS) au prin­temps 2010, « Les Français, Israël et la Palestine », 11 avril 2010.

[10] Voir Alexis Berg et Domi­nique Vidal, « Même De Gaulle était isolé », Le Monde diplo­ma­tique, juin 2007.

[11] Haaretz, Tel-​​Aviv, 28 août 2011.