UM-​​Shmum, UM-​​Boom

Uri Avnery, le 19 septembre 2009, mardi 22 septembre 2009

Main­tenant un profond débat se déroule sur le rapport Gold­stone. Non pas sur son contenu, Dieu merci. Qu’y a-​​t-​​il là-​​dedans à dis­cuter ? Mais sur le seul point qui soit réel­lement important : notre gou­ver­nement a-​​t-​​il eu raison en décidant de boy­cotter la com­mission ? Peut-​​être aurait-​​il mieux valu par­ti­ciper aux déli­bé­ra­tions ? Notre Ministère des Affaires Étran­gères a-​​t-​​il agi de façon aussi idiote que d’habitude ? (Notre ministère de la Défense, natu­rel­lement, ne se com­porte jamais de façon idiote.) Des mil­liers de paroles sur cette question fon­da­mentale pour le monde entier se sont répandus dans les journaux, à la radio et à la télé­vision, avec l’intervention de tous les com­men­ta­teurs qui se respectent.

N’Y A-​​T-​​IL aucune limite aux manœuvres de ces ignobles antisémites ?

Cette fois ils ont décidé de calomnier les Juifs avec une nou­velle accu­sation de meurtres. Non pas la vieille accu­sation d’assassiner des enfants chré­tiens et d’utiliser leur sang pour pré­parer le matzoth de la Pâque, comme dans le passé, mais celle de l’assassinat massif de femmes et d’enfants à Gaza.

Et qui ont-​​ils placé à la tête de la com­mission chargée de ce travail ? Ni un Bri­tan­nique négateur de l’Holocauste, ni un Néo-​​nazi allemand, pas même un fana­tique iranien, mais, entre toutes les per­sonnes pos­sibles, un juge juif qui porte le nom vraiment juif de Gold­stone (Gold­stein à l’origine, natu­rel­lement). Et pas sim­plement un Juif qui porte un nom juif, mais un sio­niste, dont la fille, Nicole, est une sio­niste enthou­siaste qui a fait son “aliyah” et qui parle cou­ramment l’Hébreu. Et pas sim­plement un sio­niste juif, mais un Sud Africain qui s’opposa à l’apartheid et qui fut nommé à la Cour Consti­tu­tion­nelle du pays lorsque ce système fut aboli.

Et cela pour dif­famer l’armée la plus morale du monde, venant à peine de mener la guerre la plus juste de l’histoire !

Richard Gold­stone n’est pas le seul Juif manipulé par la conspi­ration anti­sémite mon­diale. Tout au long des trois semaines de la guerre de Gaza, plus de 10.000 Israé­liens ont mani­festé contre elle encore et encore. Ils furent pho­to­gra­phiés portant des pan­cartes affi­chant “Arrêtez le mas­sacre à Gaza”, “Halte aux crimes de guerre”, “Israël commet des crimes de guerre”, “Le bom­bar­dement de civils est un crime de guerre”. Ils chan­taient ensemble : “Olmert, Olmert, c’est vrai – Ils t’attendent à La Haye !”

Qui aurait cru qu’il y avait autant d’antisémites en Israël !

LA RÉACTION OFFI­CIELLE d’Israël au rapport Gold­stone aurait été amu­sante, si l’affaire n’avait été aussi grave.

À l’exception des “habi­tuels sus­pects” (Gidéon Lévi, Amira Hass et leurs sem­blables), la condam­nation du rapport fut unanime, totale et extrême, de Shimon Peres, cet avocat de chaque abo­mi­nation jusqu’au dernier scri­bouillard de la presse.

Per­sonne, mais vraiment per­sonne, n’a traité le sujet lui-​​même. Per­sonne n’a examiné le détail des conclu­sions. Avec une telle dif­fa­mation anti­sémite, il n’en est nul­lement besoin. En réalité, il n’est nul­lement néces­saire de lire le rapport.

L’opinion publique, dans toute sa diversité, s’est levée comme un seul homme pour s’opposer au complot, comme il a appris à le faire au cours d’un mil­lé­naire de pogroms, face à l’inquisition espa­gnole et à l’Holocauste. Une men­talité d’assiégé, la men­talité du ghetto.

La réaction ins­tinctive dans une telle situation est la négation. Ce n’est tout sim­plement pas vrai. Cela ne s’est jamais produit. C’est un ramassis de mensonges.

En soi, c’est une réaction natu­relle. Quand un être humain doit affronter une situation qu’il est inca­pable de gérer, la négation est le premier refuge. Si les choses ne se sont pas pro­duites, il n’est nul­lement besoin d’y faire face. Fon­da­men­ta­lement, il n’y a aucune dif­fé­rence entre les néga­teurs du génocide arménien, les néga­teurs de l’anéantissement des Indiens d’Amérique et les néga­teurs des atro­cités de toutes les guerres.

De ce point de vue, on peut dire que la négation est presque “normale”. Mais avec nous elle a évolué vers une forme d’art.

NOUS AVONS une méthode par­ti­cu­lière : lorsque sur­vient quelque chose que nous n’avons pas envie d’affronter, nous diri­geons les pro­jec­teurs sur un détail précis, quelque chose de com­plè­tement mar­ginal, et nous com­mençons à mettre l’accent sur ce détail, à en dis­cuter, à l’examiner sous tous les angles comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort.

Prenez la guerre du Kippour. Elle a éclaté parce que pendant six années, à partir de la guerre de 1967, Israël avait navigué comme une Nef des Fous, intoxiqué par des chants de vic­toire, des albums de vic­toire et la croyance en l’invincibilité de l’armée israé­lienne. Golda Meir traita le monde arabe avec un franc mépris et rejeta les ouver­tures de paix de Sadate. Résultat : plus de 2000 jeunes Israé­liens tués, et qui sait combien d’Égyptiens et de Syriens.

Et de quoi discutait-​​on avec passion ? De l’“Omission”. “Pourquoi n’avait-on pas rappelé les réser­vistes à temps ? Pourquoi n’avait-on pas mis en mou­vement les chars à l’avance ?” Ménahem Begin tonna à la Knesset, quantité de livres et d’articles furent écrits sur la question et une super com­mission d’enquête judi­ciaire délibéra.

La pre­mière guerre du Liban fut une faute poli­tique et un échec mili­taire. Elle a duré 18 ans, a donné nais­sance au Hez­bollah et en a fait une force régionale. Et de quoi discutait-​​on ? De savoir si Ariel Sharon avait trompé Begin et s’il était res­pon­sable de sa maladie et fina­lement de sa mort.

La seconde guerre du Liban fut une honte de bout en bout, une guerre inutile qui causa des des­truc­tions mas­sives, des mas­sacres en masse et la fuite de cen­taines de mil­liers de civils inno­cents de leurs maisons, sans aboutir à une vic­toire israé­lienne. Et quel était l’objet de nos dis­cus­sions ? Dans quel but fut constituée une com­mission d’enquête ? Pour exa­miner la façon dont fut prise la décision de déclencher la guerre. Y avait-​​il eu un pro­cessus de prise de décision approprié ? Y avait-​​il eu un travail d’état-major correct ?

À propos de la guerre de Gaza, il n’y a pas eu de dis­cussion du tout, parce que tout fut par­fai­tement réalisé. Une cam­pagne brillante. Une direction poli­tique et mili­taire mer­veilleuse. C’est vrai, nous n’avons pas convaincu la popu­lation de la Bande de Gaza de ren­verser ses diri­geants ; c’est vrai, nous n’avons pas réussi à libérer le soldat capturé Gilat Shalit ; c’est vrai, le monde entier nous a condamné – mais nous avons tué une quantité d’Arabes, nous avons détruit leur envi­ron­nement et nous leur avons donné une leçon qu’ils n’oublieront pas.

Main­tenant un profond débat se déroule sur le rapport Gold­stone. Non pas sur son contenu, Dieu merci. Qu’y a-​​t-​​il là-​​dedans à dis­cuter ? Mais sur le seul point qui soit réel­lement important : notre gou­ver­nement a-​​t-​​il eu raison en décidant de boy­cotter la com­mission ? Peut-​​être aurait-​​il mieux valu par­ti­ciper aux déli­bé­ra­tions ? Notre Ministère des Affaires Étran­gères a-​​t-​​il agi de façon aussi idiote que d’habitude ? (Notre ministère de la Défense, natu­rel­lement, ne se com­porte jamais de façon idiote.) Des mil­liers de paroles sur cette question fon­da­mentale pour le monde entier se sont répandus dans les journaux, à la radio et à la télé­vision, avec l’intervention de tous les com­men­ta­teurs qui se respectent.

POURQUOI DONC le gou­ver­nement israélien a-​​t-​​il boy­cotté la com­mission ? La véri­table réponse est tout à fait simple : il savait très bien que la com­mission, n’importe quelle com­mission, devrait aboutir aux conclu­sions aux­quelles elle a abouti.

En fait, la com­mission n’a rien dit de nouveau. Presque tous les faits étaient déjà connus : le bom­bar­dement de quar­tiers civils, l’utilisation d’obus à dis­persion de flé­chettes et de phos­phore blanc contre des cibles civiles, le bom­bar­dement de mos­quées et d’écoles, l’empêchement des équipes de secours de se porter vers les blessés, le meurtre de civils en fuite portant des dra­peaux blancs, l’utilisation de bou­cliers humains, et plus encore. L’armée israé­lienne n’a pas autorisé la pré­sence de jour­na­listes sur le terrain, mais la guerre était abon­damment cou­verte dans tous ses détails par les médias inter­na­tionaux, le monde entier y assista en temps réel sur ses écrans de télé­vision. Les témoi­gnages sont tel­lement nom­breux et cohé­rents que toute per­sonne douée de raison peut en tirer ses propres conclusions.

Si les offi­ciers et les soldats de l’armée israé­lienne avaient témoigné devant la com­mission, elle aurait peut-​​être été impres­sionnée aussi par leur point de vue – la peur, la confusion, le défaut de direc­tives – et les conclu­sions se seraient peut-​​être révélées moins sévères. Mais l’orientation prin­cipale n’en aurait pas été changée. Après tout, toute l’opération était fondée sur la sup­po­sition qu’il était pos­sible de ren­verser le gou­ver­nement du Hamas à Gaza en causant des souf­frances into­lé­rables à la popu­lation civile. Les dom­mages aux civils ne furent pas “col­la­téraux”, qu’ils aient été évitables ou inévi­tables, mais repré­sen­taient un élément central de l’opération elle-​​même.

En outre, les règles d’engagement étaient conçues pour obtenir “zéro perte” parmi nos forces – éviter les pertes à tout prix. C’est la conclusion que notre armée – dirigée par Gabi Ash­kenazi – a tiré de la seconde guerre du Liban. Les résultats parlent d’eux-mêmes ; 200 Pales­ti­niens morts pour chaque soldat israélien tué par l’adversaire – 1400 contre 6.

Toute enquête véri­table doit inévi­ta­blement conduire aux mêmes conclu­sions que celle de la com­mission Gold­stone. C’est pourquoi, il n’y avait du côté israélien aucune envie d’une véri­table enquête. Les “inves­ti­ga­tions” qui ont eu lieu étaient une farce. La per­sonne res­pon­sable, l’Avocat Général Mili­taire, le bri­gadier portant kippa Avichai Men­delblit, était chargé de cette tâche. Il a été promu cette semaine au grade de major général. La pro­motion et le moment choisi veulent tout dire.

AINSI IL est clair qu’il n’y a aucune chance pour que le gou­ver­nement israélien ouvre tar­di­vement une véri­table enquête, comme le demandent les mili­tants de la paix israéliens.

Pour être cré­dible, une telle enquête devrait avoir le statut de Com­mission d’Enquête d’État telle que définie par le droit israélien, dirigée par un juge de la Cour Suprême. Elle devrait mener ses enquêtes de façon publique, à la vue des médias israé­liens et inter­na­tionaux. Elle devrait inviter les vic­times, des habi­tants de Gaza, pour témoigner aux côtés des soldats qui ont pris part à la guerre. Elle devrait enquêter en détail sur chacune des accu­sa­tions que l’on trouve dans le rapport Gold­stone. Elle devrait vérifier les ordres donnés et les déci­sions prises, depuis le chef d’état-major jusqu’au niveau des troupes. Elle devrait étudier les brie­fings des pilotes de l’armée de l’air et des opé­ra­teurs de drones.

Cette liste suffit à montrer clai­rement pourquoi une telle enquête n’aura pas lieu et ne peut pas avoir lieu. Au lieu de cela, la machine de pro­pa­gande mon­diale israé­lienne va continuer à dif­famer le juge juif et les gens qui l’ont missionné.

Toutes les accu­sa­tions israé­liennes contre les Nations Unies ne sont pas sans fon­dement. Par exemple : pourquoi l’organisation enquête-​​t-​​elle sur les crimes de guerre à Gaza (et dans l’ancienne You­go­slavie et au Darfour, enquêtes aux­quelles Gold­stone a par­ticipé comme pro­cureur général) et pas sur les actions des États-​​Unis en Irak et en Afgha­nistan ou celles des Russes en Tchétchénie ?

Mais le prin­cipal argument du gou­ver­nement israélien est que les Nations Unies sont une orga­ni­sation anti­sémite et que sa Com­mission des Droits de l’Homme est dou­blement antisémite

LES RELA­TIONS D’ISRAËL avec les Nations Unies sont très com­plexes. L’État a été fondé sur la base d’une réso­lution des Nations Unies, et il n’aurait sans doute pas pris nais­sance pré­ci­sément à ce moment-​​là et dans ces cir­cons­tances s’il n’y avait pas eu une telle réso­lution. Notre Décla­ration d’Indépendance s’appuie lar­gement sur cette réso­lution. Un an plus tard, Israël était admis comme membre des Nations Unies malgré le fait qu’il n’avait pas autorisé les 750.000 (à l’époque) réfugiés pales­ti­niens à revenir chez eux.

Mais cette lune de miel a rapi­dement tourné au vinaigre. David Ben-​​Gourion parlait avec mépris de UM-​​Shmum (“UM” est le sigle hébreu pour “Nations Unies”, le préfixe “shm” signifie mépris). Depuis lors jusqu’à aujourd’hui même, Israël a sys­té­ma­ti­quement violé presque chacune des réso­lu­tions qui le concernait, se plai­gnant qu’il y avait une “majorité auto­ma­tique” de pays arabes et com­mu­nistes ligués contre lui. Cette attitude a été ren­forcée lorsque, à la veille de la guerre de 1967, les troupes des Nations Unies dans le Sinaï furent retirées pré­ci­pi­tamment à la demande de Gamal Abd-​​el Nasser. Elle le fut aussi par la réso­lution des Nations Unies (annulée ensuite) assi­milant le sio­nisme au racisme.

Main­tenant cet argument reprend de nouveau de la vigueur. Les Nations Unies, à ce que l’on dit, sont anti-​​israéliennes, ce qui veut dire (évidemment) anti­sé­mites. Toute per­sonne qui agit au nom des Nations Unies est quelqu’un qui a la haine d’Israël. Au diable les Nations Unies. Au diable le rapport Goldstone.

C’est là, cependant, une poli­tique tris­tement à courte-​​vue. L’opinion publique à travers le monde entend parler du rapport et se sou­vient des images vues sur les écrans de télé­vision pendant la guerre de Gaza. Les Nations Unies jouissent de beaucoup de respect. À la suite de l’opération “plomb durci”, la répu­tation d’Israël dans le monde s’est dura­blement dégradée, et ce rapport va la dégrader encore davantage. Cela aura des consé­quences pra­tiques – poli­tiques, mili­taires, écono­miques et cultu­relles. Il n’y a qu’un idiot – ou un Avigdor Lie­berman – qui puisse ignorer cela.

À défaut d’enquête israé­lienne cré­dible, il y aura des exi­gences pour que le Conseil de Sécurité des Nations Unies porte la question devant la Cour Pénale Inter­na­tionale de La Haye. Barack Obama aurait alors à décider s’il doit opposer son véto à une telle réso­lution - un geste qui cau­serait un grave dommage aux États-​​Unis, et pour lequel il exi­gerait d’Israël un prix élevé.

Comme on l’a dit pré­cé­demment : UM-​​Shmum pourrait se trans­former en UM-​​Boom. (NdT : c’est-à-dire rugis­sement ou gron­dement des Nations Unies).