Tzipi Livni, Madame Propre et agent secret

Caroline Stevan, samedi 14 juin 2008

La démission du premier ministre Ehoud Olmert semble immi­nente. La cheffe de la diplo­matie pourrait lui suc­céder. Por­trait dans le Temps.

Après des semaines de pres­sions, le premier ministre israélien Ehoud Olmert, entaché par des affaires de cor­ruption, a accepté mer­credi l’idée d’organiser des pri­maires au sein du parti Kadima. Jeudi, le ministre de la Défense et chef du Parti tra­vailliste Ehoud Barak a menacé de voter la dis­so­lution du par­lement le 25juin si Kadima ne dési­gnait pas d’ici là un nouveau chef de gou­ver­nement. Tzipi Livni, actuelle ministre des Affaires étran­gères, figure parmi les favoris à la suc­cession. (Le Temps)

Sa mère a fait sauter un train. Son père a attaqué une base mili­taire bri­tan­nique. Tzipi Livni pourrait devenir le pro­chain premier ministre israélien. Née à Tel-​​Aviv il y a tout juste cin­quante ans, elle a grandi dans les milieux de la « droite com­bat­tante ». Ses parents étaient mili­tants de l’Irgoun, la branche armée de la mou­vance sio­niste radicale. Et cela lui procure aujourd’hui une cer­taine légi­timité, pour ne pas dire aura, encore amplifiée par son par­cours per­sonnel. Après l’armée - qu’elle a quittée avec le grade de lieu­tenant - et la faculté de droit, Tzipi Livni est entrée au Mossad, les ser­vices secrets de l’Etat hébreu.

Très peu d’informations cir­culent sur cette période (19801984). On dit qu’elle était basée à Paris, chargée de la traque et de la liqui­dation des ter­ro­ristes arabes à travers l’Europe. Cer­tains affirment qu’elle appar­tenait à un com­mando. « On ne sait pas vraiment, note Peggy Cidor, jour­na­liste au Jeru­salem Post. Mais je l’imagine mal sortir d’un égout le couteau entre les dents pour se jeter sur un Pales­tinien ! Elle avait plutôt une place à res­pon­sa­bi­lités. » Le doute, en tout cas, est savamment entretenu.

Tzipi Livni tente une pre­mière fois d’accéder à la Knesset au milieu des années 1990. Elle échoue, mais est récu­pérée par Avigdor Lie­berman, actuel diri­geant du parti ultra­na­tio­na­liste Israël Bey­tenou, qui lui offre un poste dans l’administration. Chargée des pri­va­ti­sa­tions, elle fraie avec les milieux d’affaires, qui lui sont encore favo­rables. En 1999, elle entre enfin au par­lement, sur la liste du Likoud. Son ascension, dès lors, est ful­gu­rante. Elle occupe dif­fé­rents postes de ministre, de l’Agriculture à la Justice, en passant par les Affaires étran­gères, poste qu’elle occupe actuel­lement. Cette der­nière fonction, surtout, marque l’opinion. « Elle a lar­gement contribué à rehausser l’image d’Israël dans le monde », se félicite un obser­vateur. Fidèle d’Ariel Sharon, elle quitte le Likoud fin 2005 pour rejoindre les rangs du nouveau parti Kadima.

Ambi­tieuse, elle appelle une pre­mière fois à la démission d’Ehoud Olmert après les « ratages » de la guerre du Liban, à l’été 2006. Cette fronde lui sera reprochée par des membres de la coa­lition. Aujourd’hui, face aux affaires de népo­tisme qui entachent le chef du gou­ver­nement, elle se contente de sug­gérer un départ. « Elle se pré­sente comme la rem­pla­çante natu­relle du premier ministre, sou­ligne Michel War­schawski, intel­lectuel de gauche israélien. Et c’est vrai qu’à côté des nains qui l’entourent elle a l’air d’une géante. Je ne crois pas qu’on l’ait prise en train de dire une bêtise, elle com­prend les réa­lités inter­na­tio­nales et voit au-​​delà d’Israël et de l’administration Bush, contrai­rement à beaucoup. »

Tzipi Livni, surtout, a une répu­tation irré­pro­chable. « Au milieu de toutes ces his­toires de cor­ruption, elle est qua­siment la seule à être perçue comme propre et honnête. C’est clai­rement sa force », admet un membre du cabinet, pourtant proche d’Ehoud Olmert. Un atout, cependant, qui peut aussi jouer contre elle. « Elle ne trempe pas dans ces petites com­bines qui font la vie poli­tique israé­lienne et, du coup, elle est rela­ti­vement isolée, tandis qu’un [Shaoul] Mofaz [ndlr : l’actuel ministre des Trans­ports, son prin­cipal rival à la suc­cession d’Ehoud Olmert] a l’expérience des moyens de pression », relève encore Michel War­schawski. Selon un sondage publié fin mai, l’ancienne juriste béné­ficie cependant du soutien de 39% des membres de Kadima, contre 25% à Shaoul Mofaz. Popu­laire donc, malgré un côté un peu froid, voire hautain, qui détonne avec la men­talité médi­ter­ra­néenne des Israéliens.

Sur le dossier pales­tinien, Tzipi Livni, chargée de diriger les négo­cia­tions dans le cadre du pro­cessus d’Annapolis, a gagné en sou­plesse par rapport aux pré­ceptes de ses parents. Cette mère de deux enfants a soutenu le plan de retrait de la bande de Gaza, défend la solution de deux Etats et prône l’amélioration des condi­tions de vie des Pales­ti­niens. « Elle va dans le sens de l’évolution de l’opinion publique israé­lienne, rela­tivise Peggy Cidor. Elle n’a pas brisé de tabous, on ne l’a jamais entendue se dis­tinguer sur des sujets comme le retour des réfugiés ou le statut de Jéru­salem. » Cer­tains la sur­nomment « Zippy », autrement dit « bouche cousue ».