Tuer des enfants n’est plus une affaire sérieuse

Par Gideon Levy - Ha’aretz, mercredi 20 octobre 2004

Plus de 30 enfants pales­ti­niens ont été tués pendant les 2 pre­mières semaines de l’opération « jour de péni­tence » dans la Bande de Gaza. Ce n’est pas étonnant que beaucoup de per­sonnes parlent de ces ’tueries en masse’ d’enfants en termes de « terreur ».

Alors que la pro­portion du nombre de vic­times de l’Intifada est de 3 Pales­ti­niens pour chaque Israélien tué, quand il s’agit d’enfants, la pro­portion est de 5 pour 1. Selon B’Tselem, l’organisation des droits humains, même avant l’opération actuelle à Gaza, 557 mineurs pales­ti­niens (de moins de 18 ans) ont été tués en com­pa­raison des 110 mineurs israéliens.

Les groupes pales­ti­niens des droits humains parlent même de chiffres plus élevés : 598 enfants pales­ti­niens tués (de moins de 17 ans) selon le Groupe de Contrôle Pales­tinien des Droits Humains et 828 tués (de moins de 18 ans) selon le Croissant rouge.

Prenez aussi note de l’âge. Selon B’Tselem dont les données remontent à environ un mois, 42 des enfants tués avaient 10 ans ; 20 d’entre eux avaient 7 ans et 8 d’entre eux avaient 2 ans. Les plus jeunes vic­times sont les 13 nou­veaux nés qui sont décédés aux check-​​points lors d’accouchements.

Avec des sta­tis­tiques aussi hor­ribles que celles-​​ci, la question est de savoir qui est un ter­ro­riste aurait du depuis long­temps devenir un fardeau pour chaque Israélien. Mais cela n’est pas à l’ordre du jour. Les tueurs d’enfants sont tou­jours des Pales­ti­niens, les soldats ne font que nous défendre et se défendre eux-​​mêmes et au diable les statistiques !

L’évidence doit être énoncée clai­rement : le sang de cen­taines d’enfants pales­ti­niens n’est pas sur nos mains. Aucune expli­cation tor­tueuse venant du bureau du porte-​​parole de l’armée ou des cor­res­pon­dants mili­taires sur les dangers que repré­sentent les enfants pour les soldats, et aucune excuse dou­teuse venant des gens des rela­tions publiques du Ministère des Affaires Etran­gères sur la façon dont les Pales­ti­niens uti­lisent les enfants ne changera ce fait.

Une armée qui tue autant d’enfants est une armée qui n’a pas de limites, une armée qui a perdu son code moral.

Comme l’a dit le député Ahmed Tibi (Hadash) dans un dis­cours à la Knesset par­ti­cu­liè­rement émouvant, ce n’est plus pos­sible de déclarer que tous ces enfants ont été tués par erreur.

Une armée ne fait pas, jour après jour, des erreurs d’identité sur plus de 500 personnes.

Non, cela n’est pas une erreur mais c’est le résultat désas­treux d’une poli­tique menée prin­ci­pa­lement par un doigt à la gâchette effroya­blement facile et à sa déshu­ma­ni­sation des Palestiniens.

Tirer sur tout ce qui bouge, y compris des enfants, est devenu un com­por­tement normal. Même la mini fureur momen­tanée qui a éclaté après la « confir­mation de la tuerie » d’une enfant de 13 ans, Iman Alhamas, ne tournait pas autour de la véri­table question. Le scandale aurait dû être généré par l’acte de tuer en lui-​​même et pas seulement par ce qui s’en est suivi.

Iman n’était pas la seule. Mohammed Aaraj était en train de manger un sandwich devant sa maison, la der­nière maison avant le cime­tière du camp de réfugiés de Balata, à Naplouse, quand un soldat a tiré et l’a tué presque à bout portant. Il avait six ans au moment de sa mort.

Kristen Saada était dans la voiture de ses parents, sur le chemin de retour après une visite fami­liale, quand des soldats ont arrosé de balles la voiture. Elle avait 12 ans au moment de sa mort.

Les frères Jamil et Ahmed Abu Aziz rou­laient à bicy­clette en plein jour, en chemin pour acheter des bonbons, quand ils ont été touchés par un tir direct de missile tiré par l’équipage d’un char israélien. Jamil avait 13 ans et Ahmed 6 ans au moment de leur mort.

Muatez Amudi et Subah Subah ont été tués par un soldat israélien qui se tenait sur la place du village à Burkin et qui a tiré de tous côtés vers les lan­ceurs de pierres.

Radir Mohammed du camp de réfugiés de Khan Yunis était dans sa classe quand les soldats ont tiré et l’ont tuée. Elle avait 12 ans au moment de sa mort.

Ils étaient tous inno­cents et n’avaient rien fait de mal mais ils ont été tués par des soldats qui ont agi en notre nom.

Dans cer­tains de ces cas les soldats savaient qu’ils tiraient sur des enfants, mais cela ne les a pas arrêtés.

Les enfants pales­ti­niens n’ont pas de refuge : un danger mortel se cache dans leurs maisons, dans leurs écoles et dans les rues. Pas un seul parmi les cen­taines d’enfants qui ont été tués ne le méritait et le res­pon­sable de leur mort ne peut rester anonyme. Et ainsi le message qui est transmis aux soldats est : ce n’est pas une tra­gédie de tuer des enfants et aucun de vous n’est coupable.

La mort est bien sûr le danger le plus aigu auquel est confronté un enfant pales­tinien, mais ce n’est pas le seul.

Selon les données du Ministère de l’éducation pales­tinien, 3.409 écoliers ont été blessés dans l’Intifada, et cer­tains sont han­di­capés à vie.

L’enfance de dizaines de mil­liers de jeunes Pales­ti­niens est vécue en passant d’un trau­ma­tisme à un autre, d’une horreur à une autre. Leurs maisons sont détruites, leurs parents sont humiliés devant leurs yeux, les soldats prennent bru­ta­lement d’assaut leurs maisons au milieu de la nuit, des chars ouvrent le feu sur leurs classes. Et ils n’ont pas de service psy­cho­lo­gique. Avez-​​vous jamais entendu parler d’un enfant pales­tinien qui souffre « d’angoisse » ?

L’indifférence publique qui accom­pagne ce spec­tacle de souf­france inexo­rable fait de tous les Israé­liens des com­plices de ce crime.

Même des parents qui com­prennent ce que l’angoisse peut signifier pour le futur d’un enfant, se détournent et ne veulent pas entendre parler de l’angoisse qui est res­sentie par le parent de l’autre côté de la Barrière.

Qui aurait pu croire que des soldats israé­liens allaient tuer des cen­taines d’enfants et que la majorité des Israé­liens res­te­raient silen­cieux ? Même les enfants pales­ti­niens font main­tenant partie de la cam­pagne de déshu­ma­ni­sation : tuer des cen­taines d’entre eux n’est plus une affaire sérieuse !