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Uri Avnery – 12 décembre 2009, lundi 21 décembre 2009

Graetz qui était né dans la région polo­naise de la Prusse, était un élève des his­to­riens prussiens-​​allemands qui “inven­tèrent” la nation alle­mande tout comme il “inventa” la nation juive. Peut-​​être, la chose la plus impor­tante que nous ayons héritée de la Prusse fut-​​elle la notion sacrée de “l’État” (médina en hébreu). Le nom officiel “État d’Israël” est par essence prussien.

UN BREF quiz d’histoire : quel est l’État qui :

(1) a pris nais­sance après un holo­causte dans lequel un tiers de sa popu­lation a été anéanti ?

(2) a tiré de cet holo­causte la conclusion que seules des forces mili­taires supé­rieures pourrait garantir sa survie ?

(3) a donné à l’armée un rôle central dans son exis­tence, en en faisant “une armée qui dispose d’un État, plutôt qu’un État qui dispose d’une armée” ?

(4) a com­mencé par acheter la terre qu’il prenait et a pour­suivi son expansion par voie de conquête et d’annexion.

(5) s’est efforcé par tous les moyens pos­sibles d’attirer de nou­veaux immigrants ?

(6) a mené une poli­tique sys­té­ma­tique de colo­ni­sation dans les ter­ri­toires occupés ?

(7) s’est évertué à repousser la minorité nationale par un net­toyage eth­nique rampant ?

Pour ceux qui n’ont pas encore trouvé la réponse : c’est l’État de Prusse.

Mais, si quelques lec­teurs étaient portés à croire que tout cela s’applique à l’État d’Israël – eh bien, ils ont aussi raison. Cette des­cription s’applique à notre État. La simi­litude entre les deux États est remar­quable. En vérité, les pays sont géo­gra­phi­quement très dif­fé­rents, et il en va de même pour les époques his­to­riques, mais on peut dif­fi­ci­lement contester les éléments de similitude.

L’ÉTAT qui fut res­pecté et craint pendant 350 ans sous le nom de Prusse avait com­mencé sous un autre nom : Mark Bran­de­bourg (Mark : marche, zone fron­tière). Ce ter­ri­toire du nord-​​est de l’Allemagne fut arraché à ses habi­tants slaves et se trouvait ini­tia­lement hors des fron­tières du Reich allemand. Jusqu’à ce jour, beaucoup de ses noms de lieux (y compris des quar­tiers de Berlin comme Pankow) sont clai­rement slaves. On peut dire : la Prusse a pris nais­sance sur les ruines d’un autre peuple (quelques uns de ses des­cen­dants y vivent encore).

Curiosité his­to­rique : la terre fut d’abord payée cash. La maison des Hohen­zollern, famille noble de l’Allemagne du sud, acheta le ter­ri­toire de Bran­de­bourg à l’empereur ger­ma­nique pour 400.000 florins hon­grois. Je ne sais pas ce que cela repré­sente par rapport aux sommes payées par le Fonds National Juif pour des parties de la Palestine avant 1948.

L’événement qui a déterminé dans une large mesure l’histoire de la Prusse jusqu’à la seconde guerre mon­diale fut un holo­causte : la guerre de 30 ans. Tout au long de ces années – 1618-​​1648 – pra­ti­quement toutes les armées d’Europe se sont com­battues sur le sol allemand, détruisant tout dans ce pro­cessus. Les soldats, pour beaucoup des mer­ce­naires, l’écume de la terre, tuaient et vio­laient, pillaient et volaient, brû­laient des villes entières et arra­chaient les mal­heureux sur­vi­vants à leurs terres. Au cours de cette guerre, un tiers de la popu­lation alle­mande fut tuée et deux tiers de leurs vil­lages détruits (Bertold Brecht a immor­talisé cet holo­causte dans sa pièce “Mère Courage”.)

L’Allemagne du nord est une vaste plaine ouverte. Ses fron­tières ne sont pro­tégées par aucun océan, aucune chaîne de mon­tagnes, aucun désert. La réponse prus­sienne aux ravages de l’holocauste fut l’érection d’une muraille de fer : une puis­sante armée de métier pal­lierait l’absence de mers et de mon­tagnes et serait prête à défendre l’État contre toutes les coa­li­tions pos­sibles d’ennemis potentiels.

Au début, l’armée était un ins­trument essentiel à la défense de l’existence même de l’État. Au fil du temps, elle devint le cœur de la vie nationale. Ce qui avait débuté comme des forces de défense prus­siennes devint une armée agressive de conquête qui ter­ri­fiait tous ses voisins. Pour quelques uns des rois de Prusse, l’armée repré­sentait le prin­cipal centre d’intérêt dans la vie. À une époque, les soldats et leurs familles consti­tuaient à peu près le quart de la popu­lation de Berlin. Selon un vieux dicton prussien : “Der Soldate /​ ist der beste Mann im Staate” – le soldat est le meilleur homme de l’État. L’adulation de l’armée devint un culte, presque une religion.

LA PRUSSE NE FUT jamais un État “normal” habité par une popu­lation homogène vivant ensemble au cours des siècles. Par une com­bi­naison com­plexe de conquêtes, de diplo­matie et de mariages judi­cieux, ses maîtres ont réussi à annexer de plus en plus de ter­ri­toires à leur domaine central. Ces ter­ri­toires n’étaient même pas contigus et cer­tains d’entre eux étaient très éloignés les uns des autres.

C’est l’un de ces ter­ri­toires qui donna son nom à l’État : la Prusse. La Prusse des ori­gines était située sur les rivages de la Bal­tique, dans des régions qui appar­tiennent aujourd’hui à la Pologne et à la Russie. Au départ, ils furent conquis par les che­va­liers teu­to­niques, un ordre religieux-​​militaire allemand fondé à Acre à l’époque des croi­sades – les ruines de son prin­cipal château, Monfort (Star­kenberg) sub­sistent en Galilée. Les croisés alle­mands, au lieu de com­battre les païens dans un pays lointain, esti­mèrent qu’il était plus judi­cieux de com­battre les païens du voi­sinage pour s’accaparer leurs terres. Au fil du temps, les princes de Bran­de­bourg réus­sirent à prendre pos­session de ce ter­ri­toire et en ado­ptèrent le nom pour l’ensemble de ceux soumis à leur domi­nation. Ils réus­sirent aussi à amé­liorer leur statut et se cou­ron­nèrent eux-​​mêmes rois.

Le manque d’homogénéité des ter­ri­toires prus­siens, com­posés comme ils l’étaient de régions diverses et séparées, donna nais­sance à la prin­cipale création prus­sienne : “l’État”. Ce fut le facteur qui devait unifier les dif­fé­rentes popu­la­tions, dont chacune était attachée à son patrio­tisme local et à ses tra­di­tions. “L’État” – Der Staat – devint une réalité sacrée, trans­cendant toutes les autres loyautés. Les phi­lo­sophes prus­siens voyaient dans “l’État” l’incarnation de toutes les vertus sociales, le triomphe final de la raison humaine.

L’État prussien devint pro­verbial. Dia­bolisé par ses ennemis, il fut néan­moins, à bien des égards, exem­plaire – une structure bien orga­nisée, dis­ci­plinée et res­pec­tueuse des lois, avec une admi­nis­tration exempte de cor­ruption. Le fonc­tion­naire prussien recevait un salaire déri­soire, vivait modes­tement et était pro­fon­dément fier de son statut. Il avait l’ostentation en horreur. Il y a cent ans, la Prusse avait déjà un système d’assurance sociale – bien avant que d’autres grands pays en aient rêvé. Elle se mon­trait exem­plaire également dans sa tolé­rance reli­gieuse. Fré­déric “le Grand” déclara que chacun devrait “trouver le bonheur suivant sa propre voie”. Il dit un jour que, si des Turcs devaient venir s’établir en Prusse, il leur construirait des mos­quées. La semaine der­nière, 250 ans plus tard, les Suisses ont décidé par réfé­rendum d’interdire la construction de minarets dans leur pays.

LA PRUSSE ÉTAIT un pays très pauvre, dépourvu de res­sources natu­relles, de minerais et de terres agri­coles fer­tiles. Elle se servit de son armée pour acquérir des ter­ri­toires plus riches.

En raison de la pau­vreté, la popu­lation était clair­semée. Les rois de Prusse déployaient beaucoup d’efforts pour recruter de nou­veaux immi­grants. En 1731, lorsque des dizaines de mil­liers de pro­tes­tants de la région de Salz­bourg (située aujourd’hui en Autriche) furent per­sé­cutés par leurs diri­geants catho­liques, le roi de Prusse les invita à venir sur sa terre. Ils vinrent avec leurs familles et leurs biens, en une marche massive, en Prusse orientale, tra­versant l’Allemagne dans toute sa lon­gueur. Lorsque les Huguenots français (pro­tes­tants) furent mas­sacrés par leurs rois catho­liques, les sur­vi­vants furent invités en Prusse et s’établirent à Berlin, où ils ont contribué de façon impor­tante au déve­lop­pement de la région. Des juifs aussi furent invités à s’établir en Prusse pour contribuer à sa pros­périté et le phi­lo­sophe Moïse Men­delssohn devint l’une des figures de proue de l’intelligentsia prussienne.

Lors du partage de la Pologne en 1771 entre la Russie, l’Autriche et la Prusse, l’État prussien se trouva confronté à un pro­blème de minorité nationale. Dans le nouveau ter­ri­toire vivait une impor­tante popu­lation polo­naise attachée à son identité nationale et à sa langue. La réponse prus­sienne fut une cam­pagne massive de colo­ni­sation dans ces régions. Ce fut une entre­prise par­fai­tement orga­nisée, pla­nifiée jusque dans les moindres détails. Les colons alle­mands se voyaient attribuer un lopin de terre avec de nom­breux avan­tages finan­ciers. La minorité polo­naise fut opprimée et fit l’objet de dis­cri­mi­na­tions de toutes les façons pos­sibles. Les rois de Prusse vou­laient “ger­ma­niser” les ter­ri­toires qu’ils avaient acquis, tout comme le gou­ver­nement israélien veut “judaïser” ses ter­ri­toires occupés.

Cette entre­prise prus­sienne eut un impact direct sur la colo­ni­sation juive de la Palestine. Elle servit de modèle au père de la colo­ni­sation sio­niste, Arthur Ruppin, et ce n’est pas un hasard  – il était né et avait grandi dans la région polo­naise de la Prusse.

ON NE SAURAIT exa­gérer l’influence du modèle prussien sur le mou­vement sio­niste dans presque tous les domaines de la vie.

Théodore Hertzl, le fon­dateur du mou­vement, est né à Budapest et a passé la plus grande partie de sa vie à Vienne. Il admirait le nouveau Reich allemand fondé en 1871, alors qu’il avait 11 ans. Le roi de la Prusse - qui repré­sentait à peu près la moitié de la super­ficie du Reich – fut cou­ronné empereur d’Allemagne, et la Prusse conforma le nouvel empire à son image. Les mémoires de Hertzl sont pleines d’admiration pour l’État allemand. Il fit appel à Guillaume II qui lui fit la faveur de le recevoir sous une tente devant la porte de Jéru­salem. Il sou­haitait que le Kaiser devienne le parrain de l’entreprise sio­niste, mais Guillaume fit observer que si le sio­nisme était en lui-​​même une excel­lente idée elle “ne pourrait pas être réa­lisée avec des Juifs”.

Herzl ne fut pas le seul à imprimer un modèle germano-​​prussien à l’entreprise sio­niste. Il fut en cela éclipsé par Ruppin qui est connu aujourd’hui des enfants israé­liens prin­ci­pa­lement comme un nom de rue. Mais Ruppin a eu une influence consi­dé­rable sur l’entreprise sio­niste, plus que toute autre per­sonne. Il fut le vrai leader des immi­grants sio­nistes dans la période ini­tiale, les années de la seconde et de la troi­sième aliyah (vague d’immigration) dans le premier quart du 20e siècle. Il fut le père spi­rituel de Berl Katz­nelson, David Ben-​​Gourion et ceux de leur géné­ration, les fon­da­teurs du parti tra­vailliste sio­niste qui devint dominant dans la société juive de Palestine et plus tard en Israël. Et ce fut lui qui concrè­tement inventa les kib­boutz et les moshav (colonies coopératives).

S’il en est ainsi, pourquoi a-​​t-​​il été presque éliminé de la mémoire offi­cielle ? Parce qu’il est pré­fé­rable d’oublier cer­tains aspects de Ruppin. Avant de devenir sio­niste, il fut un ultra­na­tio­na­liste prussien allemand. Il fut l’un des pères de la doc­trine raciste “scien­ti­fique” et croyait à la supé­riorité de la race aryenne. Jusqu’à la fin il s’employa à mesurer des colonnes ver­té­brales et des nez pour apporter des argu­ments à l’appui de ces idées racistes. Ses par­te­naires et amis ont créé la “science” qui a inspiré Adolf Hitler et ses disciples.

Le mou­vement sio­niste aurait été impos­sible sans le travail de Heinrich Graetz, l’historien qui a créé l’image his­to­rique des Juifs que nous avons tous appris à l’école. Graetz qui était né lui aussi dans la région polo­naise de la Prusse, était un élève des his­to­riens prussiens-​​allemands qui “inven­tèrent” la nation alle­mande tout comme il “inventa” la nation juive.

Peut-​​être, la chose la plus impor­tante que nous ayons héritée de la Prusse fut elle la notion sacrée de “l’État” (médina en hébreu) – une idée qui domine toute notre vie. La plupart des pays sont offi­ciel­lement une “répu­blique” (la France par exemple), un “royaume” (la Grande Bre­tagne) ou une “fédé­ration” (la Russie). Le nom officiel “État d’Israël” est par essence prussien.

LORSQUE, la pre­mière fois, j’ai mis en évidence la simi­larité entre la Prusse et Israël (dans un cha­pitre consacré à ce thème dans les éditions hébraïque et alle­mande de mon livre de 1967, “Israël sans sio­nistes”) cela aurait pu appa­raître comme une com­pa­raison sans fon­dement. Aujourd’hui, le tableau est plus net. Non seulement le corps des offi­ciers supé­rieurs occupe une position cen­trale dans tous les domaines de notre vie, et non seulement l’énorme budget mili­taire ne souffre aucune dis­cussion, mais nos infor­ma­tions quo­ti­diennes sont pleines d’éléments typi­quement “prus­siens”. Par exemple : il apparaît que le salaire du chef d’Etat-major de l’armée est le double de celui du Premier ministre. Le ministre de l’Éducation a annoncé que désormais les écoles seraient évaluées en fonction du nombre de leurs élèves qui se portent volon­taires pour les unités com­bat­tantes de l’armée. Cela résonne comme un refrain connu – en allemand.

Après la chute du Troi­sième Reich, les quatre puis­sances occu­pantes déci­dèrent de démembrer la Prusse et de répartir ses ter­ri­toires entre plu­sieurs États alle­mands fédérés, la Pologne et l’Union Sovié­tique. Cela s’est produit en février 1947 – seulement 15 mois avant la fon­dation de l’État d’Israël.

Ceux qui croient à la trans­mi­gration des âmes peuvent en tirer leurs propres conclu­sions. Il y a là cer­tai­nement matière à réflexion.