Trois jours en Palestine avec Robert Guédiguian

Robert Guédiguian, vendredi 26 juin 2009

Jéru­salem, Shufat, Ramallah… C’était à la mi-​​avril dernier. Robert Gué­di­guian accom­pagne une délé­gation d’élus com­mu­nistes et de per­son­na­lités sol­li­citées par l’Association de jumelage entre les camps de réfugiés pales­ti­niens et les villes fran­çaises. Passé le Fes­tival de Cannes, en mai, où il pré­sentait l’Armée du crime, hommage contem­porain au groupe Manou­chian de « l’Affiche rouge », le cinéaste prend la plume pour rédiger son journal de voyage, qu’il a adressé à l’Humanité.

Mon­treuil, le voyage concerne une cen­taine d’élus locaux de gauche venus de toute la France - grandes villes, petits vil­lages, ban­lieues pari­siennes… Ils m’ont proposé de les accom­pagner… à mes frais. J’ai accepté parce que l’intervention israé­lienne à Gaza m’est apparue abso­lument injuste… Et puis, cela fait un an que je tra­vaille sur la résis­tance étrangère en France, « l’Affiche rouge »… Le Yid­di­shland rouge…

Aéroport Charles-​​de-​​Gaulle, on me pré­sente une jeune élue de Mar­seille. Rieuse, avec un accent à couper au couteau, elle a vu tous mes films. Pour cause, voilà trente-​​cinq ans je militais avec son père et sa mère. Elle m’explique qu’ils ont col­lecté vingt-​​cinq tonnes de mar­chan­dises diverses pour les enfants de Gaza… Les dockers ont chargé un conteneur en direction d’Alexandrie, puis Rafah… Curieuse impression de revenir très long­temps en arrière… A l’époque du film de Carpita (le Rendez-​​vous des quais), où la soli­darité inter­na­tionale faisait partie de notre quo­tidien… L’internationalisme prolétarien !

Je croise dans la salle d’embarquement le directeur du Fes­tival d’Avignon et le célèbre auteur, acteur Wadji Mouawad… Je le sais libanais d’origine et m’inquiète de son arrivée à Tel-​​Aviv… Pas de pro­blème, me dit-​​il, l’ambassade de France s’en occupe.

Aéroport Ben-​​Gourion, nous passons faci­lement, sauf six élus d’origine magh­rébine et… Wadji Mouawad, qui, encadré par deux poli­ciers, m’adresse un triste et discret sourire… Cela va durer encore plus long­temps pour lui. Nous allons rester là quatre heures. Pour rien. Les contrôles ont été ter­minés, mettons, en une heure… Les trois autres heures entre­tiennent la peur.

Jérusalem-​​Est, la porte de Damas… Le jour se lève… Ce sen­timent des ori­gines, du début de quelque chose… Le vieil Arabe qui nous accueille à l’hôtel, en costume tra­di­tionnel, semble sorti d’un livre d’images… Il est pro­ba­blement là depuis la nuit des temps… Nous nous cou­chons enfin. Le premier appel du muezzin résonne.

Silwan, on laisse à droite le dôme du Rocher et à gauche le mont des Oli­viers et là, sous les rem­parts, le quartier pales­tinien de Silwan. En 1967, 65 000 habi­tants… Aujourd’hui 300 000. Ils se sont entassés comme ils ont pu car aucun permis de construire ne leur a été accordé. Habitat tro­glodyte, anar­chique, de bric et de broc… 88 habi­tants ont reçu un arrêté d’expulsion car… ils n’ont pas de titre de pro­priété. Au-​​dessus, encastré dans la colline, un petit immeuble neuf bat pavillon israélien. Voilà la forme légale que prend la colo­ni­sation ici. À côté d’une maison détruite, une tente où survit une famille qui ne veut pas partir. Les coups de bull­dozer ne sont pas venus à bout du fer­raillage auquel sont restés accrochés des mor­ceaux de béton… Comme si une bombe était tombée dans la maison.

Camp de S’hufat, Cis­jor­danie, misé­rable… Chaleur et pous­sière… Sem­blable à tous les pays pauvres du Sud… Détritus… Agrumes vendus à même le sol… Maisons en construction qui ne se ter­mi­neront jamais, ter­rains vagues et… un haut mur de béton agré­menté de fils de fer bar­belés… Le fameux mur n’est pas mitoyen. Il est construit sur le ter­ri­toire pales­tinien et rogne encore la ligne verte de 1967. On passe un check point pour retourner à Jéru­salem. On croise des enfants qui rentrent de l’école. Les contrôles quo­ti­diens ne les empêchent pas d’être comme tous les enfants du monde. Ils rient, courent, s’apostrophent, joyeux. Le Pales­tinien qui nous accom­pagne se que­relle avec le mili­taire israélien qui l’a tutoyé… Il ne sup­porte pas que l’on mal­traite tous ces élus de la France qui sont ses hôtes. Cela monte très vite… On les sépare. Le jeune soldat imberbe face au Pales­tinien plus âgé me fait penser à un fils face à son père… Nous appro­chons le chantier de tramways que construit le français Alstom. Il tra­verse les terres pales­ti­niennes (encore un peu de terre annexée) pour relier les colonies israé­liennes entre elles… Il n’est pas prévu d’arrêt en Palestine.

La vieille ville de Jéru­salem, tou­jours et tou­jours des poli­ciers et des mili­taires qui, sans aucune raison, inter­disent de tourner à gauche, puis de tourner à droite… La peur encore… Entre­tenir cette peur… Surtout l’entretenir…

Saint Sépulcre, mur des Lamen­ta­tions, dôme du Rocher, tous ces gens courbés, age­nouillés… Est-​​ce qu’ils pensent à leur res­sem­blance ? Est-​​ce qu’ils pensent à leur statut social ?

L’absence de culture reli­gieuse des élus com­mu­nistes me fait sourire… Je deviens leur guide.

Ren­contre avec les parents de Salah Hamouri, leur fils, étudiant du FPLP, a été arrêté parce qu’il se pro­menait près de la rési­dence d’un chef reli­gieux. J’apprends qu’il est en prison depuis quatre ans, dont trois ans sans procès, puis a été condamné à sept ans. La démo­cratie israé­lienne dispose d’une pro­cédure admi­nis­trative d’incarcération : il y a 11 000 pri­son­niers politiques.

Mme Fadwa Khader du Parti popu­laire pales­tinien, tris­tesse d’apprendre que les liens entre pro­gres­sistes, paci­fistes israé­liens et pales­ti­niens se sont évanouis depuis l’intervention à Gaza. « Si le mur res­pectait les fron­tières de 1967, je le construirais avec eux », nous dit-​​elle. Un jeune élu de Sep­tèmes (près de Mar­seille) me tape sur l’épaule pour me saluer… Je me retourne et je vois une table de jeunes élus, arabes, français et com­mu­nistes… Cela me réjouit.

Tel-​​Aviv, section du Parti com­mu­niste israëlien. Ren­contre avec Dov Khenin, député com­mu­niste à la Knesset. Des por­traits peints de Lénine et de Marx ornent les murs de la salle de-​​ réunion. J’ai l’impression d’être dans un décor, une recons­ti­tution his­to­rique… Dov citera aussi Rosa Luxemburg et Antonio Gramsci… Je continue à penser que ce sont de bons auteurs. 35 % des voix pour la coa­lition qu’il conduisait aux muni­ci­pales contre le Likoud, les tra­vaillistes, Kadima, les reli­gieux… Bref, contre tout le monde et contre tout l’argent du monde. C’est la cam­pagne la plus chère que tous ces partis ont menée. Et pourtant Hadash, cette nou­velle coa­lition conduite par Dov, n’avait que des pan­cartes sur les balcons des mili­tants… 2 800 balcons comme affi­chage. L’élection s’est jouée sur la question pales­ti­nienne car Dov avait été l’avocat des « Refuznik » et traîné dans la boue pour cela. Sa position est claire sur deux peuples/​deux états… 75 % des 35 % de ses voix sont des jeunes de moins de trente-​​cinq ans… Seul bémol, Tel-​​Aviv est une ville très par­ti­cu­lière en Israël, un peu comme une île… de l’espoir tout de même, enfin…

Sous les rem­parts de Jéru­salem, devant un olivier, Hagit Ofran nous raconte le déclin de La paix main­tenant. Comment ne pas penser à tous les prê­cheurs, à tous les hommes de bonne volonté !

Ren­contre avec Hind Khoury. Elle est très belle comme ces femmes qui, dès qu’elles sou­rient, rede­viennent les jeunes filles qu’elles ont été.

Très déses­pérée par la dis­lo­cation des liens qui font qu’un peuple est un peuple, des liens infimes, intimes ; elle parle de la dis­pa­rition des anni­ver­saires, noces, rites fami­liaux… De toutes les fêtes… L’extrême dif­fi­culté à vivre ensemble à cause de toutes les formes de bar­rières à franchir dissout ce peuple, en isole les par­ti­cules, l’atomise.

Tombeau d’Arafat, je pense au désespoir d’Arafat assiégé, entouré par les chars israé­liens à la fin de sa vie, faisant les cent pas dans son bureau, comme seul exercice quo­tidien. Mme Bar­ghouti vient nous parler de son mari et des quarante-​​cinq autres par­le­men­taires empri­sonnés. « Malheur au pays qui a besoin de héros. »

Bir Zeit, les élec­tions uni­ver­si­taires… Sortent avec des dra­peaux de toutes les ten­dances des étudiants en jeans, cheveux longs ou barbus, des jeunes filles très voilées ou très maquillées… Grande diversité. Très proche, le vieux village de Bir Zeit est recon­nais­sable de loin au clocher de son église chrétienne.

Ramallah, la fête dans la maison de la culture… L’accueil est aussi tou­chant que le lieu est pauvre. Modestie des cos­tumes de danse, chaises en plas­tique, sono déplorable…

Dans un bar, Mme Rameh semble nous dire que tant qu’Israël ne sera pas parvenu à la maturité, la cause pales­ti­nienne ne pourra pas avancer. L’aide inter­na­tionale est un piège ; elle empêche le déve­lop­pement plus qu’elle ne le favorise. Elle génère la cor­ruption et la mendicité.

Check point de Ramallah, je vois des hommes en bleu et des filles en uni­forme. Les hommes en bleu : c’est le début de la pri­va­ti­sation de la sur­veillance des points de passage. Ils sont plus de six cents. Très juteuse affaire, cédée à l’une des grandes for­tunes d’Israël. La fille en uni­forme ne sourit pas. Elle nous fait des­cendre du bus et veut voir nos bagages. Nous passons dans un couloir grillagé jusqu’au-dessus de nos têtes, un par un, comme des fauves en cage ; les por­tillons tournent comme dans les grands hôtels. Mais là, très étroits, trop étroits pour les per­sonnes fortes, les grosses valises non plus ne passent pas. Nos bagages sont exa­minés, nos papiers aussi. Le contrôle est fini. Non, ça continue, il faut encore passer deux por­tillons, pour aucune raison appa­rente… Pour bien nous abaisser, nous humilier ? Je ne sais pas… Ce que je sais, c’est que mon veston et mon pan­talon sont dégueu­lasses, tâchés par la pous­sière tenace de tous les bar­reaux où je me suis frotté. Ça me rend fou.

Je me dis alors que s’il n’y avait aucun contrôle, aucun barrage, aucune attente par tous les temps, dans la chaleur torride ou sous une pluie tor­ren­tielle, pour se rendre à son travail ou à l’université… Il y aurait moins d’attentats, moins de kami­kazes… Il y en aurait… Mais il y en aurait moins… C’est une chaîne de fabri­cation de fous, pas de ter­ro­ristes, de fous.

Visite des alen­tours de Jéru­salem, on passe sur des ponts israé­liens flambant neufs qui enjambent des chemins de terre pales­ti­niens. Des infra­struc­tures modernes relient les colonies entre elles… Le mur qui, par endroit, les entoure pour les pro­téger, les inclut de fait dans Israël, encore et tou­jours l’annexion déguisée. Entre elles se situent tou­jours un poste à essence et une zone indus­trielle. Comme dans les wes­terns, le point d’eau pour les loco­mo­tives, le poste à essence est néces­saire à la conquête de l’Est vers le Jourdain…

Bref, de la mer au Jourdain, une conti­nuité spa­tiale d’Israël qui réduit les terres pales­ti­niennes à environ 14 % de la Palestine his­to­rique. Deux pays, mais l’un au-​​dessus de l’autre disent les humo­ristes ; d’autres parlent de gruyère à propos de la Cis­jor­danie. Les négo­cia­tions de paix sauvent les appa­rences, font passer le temps : le temps néces­saire à la conquête de l’Est. De Ben Gourion à Sharon, la stra­tégie n’a pas changé d’un pouce… Ils n’auraient pu rêver mieux que l’attaque désas­treuse d’Israël en 1967 qui fournit depuis lors l’excuse, l’occasion, le pré­texte inespéré de la pour­suivre. Les Pales­ti­niens n’ont jamais été sou­tenus par les autres pays arabes. L’allié objectif, aujourd’hui, d’Israël est l’Iran, à travers ses décla­ra­tions néga­tion­nistes et anti-​​israéliennes… Les camps pales­ti­niens dans les pays arabes sont des ghettos…

L’idée d’une grande Palestine où vivraient en paix juifs, Arabes et d’autres com­mu­nautés est un rêve qui ne peut se réa­liser qu’après une longue étape où deux États sur les bases édictées en 1967 par l’ONU exis­te­raient. Le fait national pales­tinien est aujourd’hui tout aussi irré­ver­sible que le fait national israélien. Leur exis­tence devrait être reconnue et garantie par la com­mu­nauté inter­na­tionale à l’unanimité, libérant ainsi Israël de sa peur. Ensuite, plus tard, après les empires, les nations, les régions, le monde reviendra peut-​​être à des formes plus inter­na­tio­na­listes, com­prendra enfin que nos iden­tités par­ti­cu­lières sont à construire autant qu’à affirmer, et qu’il n’existe aucune nation eth­nique. Il n’existe au sens strict que des nations démo­cra­tiques, donc néces­sai­rement mul­tieth­niques. L’Occident impé­ria­liste a créé et continue à créer des entités pour le servir. Au diable l’histoire, au diable le droit du sol, et le droit du sang… Je ne peux pas croire que le peuple israélien acceptera que son exis­tence fasse dis­pa­raître le peuple pales­tinien. Et je sais aussi qu’un peuple qui en opprime un autre forge ses propres chaînes.

Dans l’autocar en direction de l’aéroport Ben-​​Gourion, je continue à penser qu’il est insup­por­table de voir de pauvres gens s’entretuer pour des intérêts qui ne sont pas les leurs, de pauvres gens ins­tru­men­ta­lisés par des « élites » éloi­gnées de la vie même. Je pense aussi à tous ces élus qui, dans leurs com­munes, vont être des porte-​​parole du peuple pales­tinien, afin qu’il ne s’efface pas, et du peuple israélien, afin qu’il n’ait plus peur.

Je me dis que si nous ne man­quons pas de com­mu­nisme (ce dont je doute), nous man­quons for­tement de communistes.