Triste anniversaire

Michel Warschawski, jeudi 3 avril 2008

Partout dans le monde, Israël célèbre le 60è anni­ver­saire de sa nais­sance. Ces com­mé­mo­ra­tions se basent sur une double omission qui rend ces céré­monies inac­cep­tables d’un point de vue moral. D’abord, elles évitent de men­tionner le fait épou­van­table que la création de l’Etat d’Israël fut rendue pos­sible - et qu’elle y est intrin­sè­quement liée - par la dépos­session de la popu­lation arabe indigène et en trans­formant celle-​​ci en un peuple de réfugiés.

Evoquer la création d’Israël sans parler du sort des Arabes de Palestine équivaut à parler de la création des Etats-​​Unis d’Amérique en ignorant les Amé­ri­cains d’origine, c’est une fal­si­fi­cation de l’histoire et un man­quement moral. Ensuite, cet anni­ver­saire est fêté à un moment où Israël est l’un des Etats qui violent sys­té­ma­ti­quement les règles fon­da­men­tales du droit inter­na­tional, du droit huma­ni­taire et des droits de l’homme, comme cela fut confirmé par la Cour inter­na­tionale de Justice.

Ni sa genèse, ni son com­por­tement actuel ne donnent une bonne raison de fêter l’Etat d’Israël, ou d’en faire l’invité d’honneur de Salons du Livre inter­na­tionaux, à Paris ou à Turin. Israël est l’invité de dés-​​honneur, et à ce titre, jus­tifie les appels au boycott lancés par les écri­vains arabes et par d’autres. Boy­cotter Israël ou ne pas le boy­cotter n’est pas une décision de principe, c’est une question de tac­tique, laquelle dépend d’un seul critère : comment être le plus efficace pour dénoncer Israël et l’isoler dans l’arène internationale.

Per­son­nel­lement, j’ai eu deux posi­tions au sujet d’un éventuel boycott du Salon du Livre de Paris. Au départ, j’avais décidé de ne pas y assister, tout en pré­cisant que, selon moi, le choix contraire fait par d’autres n’était pas une erreur. Mais ma position ayant été uti­lisée par des par­tisans fon­da­men­ta­listes du boycott pour porter des accu­sa­tions contre cer­tains qui ne boy­cot­taient pas (tels Amira Hass, Eyal Sivan, Yael Lerer et d’autres), les traitant de col­la­bo­ra­teurs (sic), j’ai décidé alors de changer d’avis et de par­ti­ciper au Salon du Livre de Paris.

Je ne regrette aucu­nement cette décision. Les diverses acti­vités orga­nisées par les adver­saires du colo­nia­lisme israélien, sur le site du Salon du Livre et à l’extérieur, ont connu un immense succès, ceci en pré­sence de mil­liers de gens qui n’auraient pas été inter­pellés s’il n’y avait eu qu’un simple boycott. Ces acti­vités alter­na­tives ont repré­senté l’unique note cri­tique dans ce fes­tival for­tement pro-​​israélien, et elles ont connu un grand retentissement.

Au lieu de gas­piller un temps pré­cieux en faisant valoir les avan­tages et les incon­vé­nients d’un boycott - lequel, comme je l’ai dit, est une question de tac­tique - le mou­vement de soli­darité devrait, dans chacun des pays, faire l’évaluation des points faibles de la pré­sence poli­tique, écono­mique et cultu­relle israé­lienne, et d’unir leurs efforts pour se saisir de ces fai­blesses et isoler effi­ca­cement Israël dans l’arène inter­na­tionale. L’efficacité doit être le maître mot de la stra­tégie de soli­darité avec le peuple palestinien.

Durant les dix pro­chains mois, la machine de pro­pa­gande israé­lienne va orga­niser de nom­breuses fes­ti­vités pour le 60è anni­ver­saire de l’Etat juif. Pour contre­carrer cette pro­pa­gande, dans le monde entier, il nous faut faire entendre notre voix, haut et fort : « Il n’y a rien à célébrer, mais beaucoup à faire pour réparer tout ce qu’ont détruit 60 années d’actions israéliennes ».