Toute une routine d’ordonnances et d’interdictions a vidé les routes de Cisjordanie

Amira Hass, mardi 23 janvier 2007

La vie quo­ti­dienne des Pales­ti­niens est dictée par tout un ensemble com­pliqué d’interdictions de dépla­cement, de bar­rages, de routes fermées, de clô­tures et de portes métal­liques, de pas­sages de fron­tière sous contrôle israélien, d’un réseau de routes inter­dites au trafic pales­tinien et de lour­deurs bureau­cra­tiques de l’administration civile pour l’obtention de permis de se déplacer.

Les inter­dic­tions de dépla­cement et les bar­rages ont réduit l’espace phy­sique dont dis­posent les Pales­ti­niens, divisé la Cis­jor­danie en enclaves cernées d’une conti­nuité de colonies et aug­menté les dis­tances entre une zone et une autre, entre le village et la ville.

Les fer­me­tures de routes garan­tissent que le trafic pales­tinien est maintenu à dis­tance des axes prin­cipaux, empruntés surtout par des colons et d’autres Israé­liens, et qu’il s’effectue essen­tiel­lement par d’étroites routes entre vil­lages. Plu­sieurs routes prin­ci­pales et des routes conduisant à des colonies sont inter­dites au dépla­cement des Pales­ti­niens (l’armée les appellent « sté­riles »). L’accès à beaucoup d’autres routes - uti­lisées par des colons et d’autres Israé­liens - est barré sans qu’il soit expli­ci­tement interdit aux Pales­ti­niens de s’y déplacer. Le trafic pales­tinien est canalisé pour être contrôlé, filtré, retardé dans plu­sieurs « goulots », check­points géants entre une zone et une autre.

Cette attaque en règle contre la liberté de mou­vement a débuté en janvier 1991, quand a été abrogé le « permis général de sortie » que l’armée accordait aux Pales­ti­niens, au début des années 70, et qui leur per­mettait de se déplacer librement entre Gaza et la Cis­jor­danie, et à l’intérieur d’Israël. A partir de janvier 1991, le dépla­cement de Gaza vers la Cis­jor­danie et inver­sement, ainsi qu’en Israël, n’a plus été autorisé qu’au moyen d’autorisations individuelles.

Avant cette abro­gation, les Pales­ti­niens jouis­saient de leur droit à la liberté de mou­vement dans les ter­ri­toires occupés et en Israël, à l’exception de quelques caté­gories aux­quelles une auto­ri­sation spé­ciale était imposée - per­sonnes empê­chées pour raisons sécu­ri­taires et poli­cières. La situation s’est retournée en 1991 : la liberté de mou­vement a été retirée à tous les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie et de la Bande de Gaza, sauf quelques caté­gories fixées par les auto­rités israé­liennes res­pon­sables de la sécurité (par exemple : per­son­na­lités pales­ti­niennes impor­tantes, col­la­bo­ra­teurs, mar­chands, tra­vailleurs, employés de l’Autorité Pales­ti­nienne et d’organisations inter­na­tio­nales et cas huma­ni­taires). Les caté­gories et le nombre de per­sonnes recevant une auto­ri­sation per­son­nelle ont constamment changé depuis lors, mais le principe demeure - c’est une poli­tique de bouclage.

Les bar­rages existent depuis le début de l’occupation. Avant l’abrogation du « permis général de sortie », les bar­rages étaient essen­tiel­lement des­tinés à contrôler, à sur­veiller et à per­mettre à la police et à la sécurité générale d’arrêter des gens. Après 1991, les bar­rages situés à proximité de la Ligne Verte se sont vus assigner une nou­velle fonction : imposer le bou­clage. Dans ce but, une clôture a été ins­tallée autour de la Bande de Gaza. Après le début de la mise en œuvre des accords d’Oslo en 1994, les postes mili­taires et les bar­rages ont marqué la « fron­tière » entre d’un côté les Ter­ri­toires A et B (trans­férés sous le contrôle civil et policier de l’Autorité Pales­ti­nienne) et de l’autre, les Ter­ri­toires C (demeurés sous contrôle sécu­ri­taire et civil israélien) et les colonies.

Avec l’éclatement de la seconde Intifada en 2000, le nombre de bar­rages s’est accru, avec pour visée de pré­venir et de réduire le passage des Pales­ti­niens vers les Ter­ri­toires C (repré­sentant environ 60% du ter­ri­toire de Cis­jor­danie), les colonies et leur voi­sinage. C’est par exemple la fonction, aujourd’hui encore, des bar­rages de la Vallée du Jourdain qui empêchent l’accès de Pales­ti­niens à un tiers du ter­ri­toire de la Cis­jor­danie. Aux check­points per­ma­nents ou volants se sont ajoutés des cen­taines de bar­rages maté­riels mais non gardés.

La poli­tique de bou­clage a été étendue, à l’intérieur du ter­ri­toire de la Cis­jor­danie, paral­lè­lement à une conception qui considère les « Ter­ri­toires C » comme étant dans les limites d’« Israël » tant qu’il n’en est pas décidé autrement dans un accord per­manent. Autrement dit, de 1991 à 1994, le sens de la poli­tique de bou­clage était de séparer Gaza de la Cis­jor­danie, et de contrôler l’entrée en Israël. Après cela, ont été ins­tallées les bases d’une sépa­ration poten­tielle à l’intérieur du ter­ri­toire de la Cis­jor­danie - entre les ter­ri­toires A, pales­ti­niens, divisés par le ter­ri­toire C. Cette sépa­ration a été mise en œuvre après 2000.

Les demandes de permis de dépla­cement à l’intérieur d’Israël, pour se rendre de Gaza vers la Cis­jor­danie et inver­sement, ou à l’intérieur de la Cis­jor­danie sont adressées à l’administration civile. Ces demandes sont sou­mises aux bonnes grâces d’une bureau­cratie lourde, à l’ingérence de la Sécurité générale [Shabak], à la tra­dition de l’attente pro­longée et des len­teurs admi­nis­tra­tives, et tout par­ti­cu­liè­rement à l’absence de trans­pa­rence dans la fixation des cri­tères et dans le rejet des demandes. La dif­fi­culté de l’obtention des permis, les check­points et les fer­me­tures de routes, la lon­gueur des trajets, le temps perdu et l’humiliation attachée à l’obtention d’un permis pour rendre visite à un proche, tout cela dis­suade bien des gens qui pré­fèrent renoncer à se déplacer en Cis­jor­danie, comme le reflètent clai­rement les routes désertes.

Elle a demandé à pouvoir sortir de Cis­jor­danie pour se rendre à des funé­railles à Gaza. L’armée lui a suggéré de passer par la Jordanie.

A. N. est ori­gi­naire de Gaza et est mariée à un habitant de Qal­qiliya. Le 13 janvier, son père est décédé à Gaza et elle a demandé à pouvoir y retourner pour assister aux funé­railles. Le 15 janvier, elle a introduit, via l’Administration de Coor­di­nation et de Liaison, à Qal­qiliya, une demande pour obtenir une auto­ri­sation d’entrer en Israël afin de pouvoir entrer à Gaza. Le 16 janvier, les soldats de l’Administration de Coor­di­nation et de Liaison lui ont, par voie orale, notifié le rejet de sa demande.

A. N. s’est adressée au « Centre pour la Pro­tection de l’Individu » [HaMoked] qui s’est adressé le jour même au dépar­tement d’enregistrement de la popu­lation du cabinet du conseiller juri­dique de l’armée israé­lienne en Cis­jor­danie. La réponse reçue le len­demain par le Centre était qu’il n’y avait « pas d’enregistrement d’une demande appro­priée qui aurait été intro­duite auprès de l’Administration de Coor­di­nation et de Liaison avant cette requête déposée en nos bureaux ». L’époux de A. N. a introduit une nou­velle demande pour elle à l’Administration de Coor­di­nation et de Liaison. Mais, selon lui, l’Administration de Coor­di­nation et de Liaison à Qal­qiliya a fait savoir que la demande était rejetée.

Une officier du cabinet du conseiller juri­dique a dit à la repré­sen­tante de « HaMoked » que la pré­cé­dente demande d’autorisation d’entrer à Gaza via Israël intro­duite par A. N., au mois d’octobre, avait été refusée. Cette officier a proposé que A. N. fasse le voyage via la Jor­danie. « HaMoked » a repré­senté combien la chose était illo­gique et impos­sible, que le Centre atten­drait une réponse du conseiller juri­dique jusqu’au jeudi 18 janvier et qu’à défaut, il s’adresserait à la Cour suprême. « Haaretz » a télé­phoné, avant-​​hier dans la soirée, au porte-​​parole de l’administration civile, qui a fait savoir qu’il n’était pas correct que l’Administration de Coor­di­nation et de Liaison rejette la demande et que le l’autorisation serait accordée et remise à A. N. jeudi matin.

Amira Hass

Interdictions permanentes :

- Interdiction aux Palestiniens habitant à Gaza de demeurer en Cisjordanie

- Interdiction aux Palestiniens d’entrer dans Jérusalem-​​Est

- Interdit aux Pales­ti­niens habitant en Cis­jor­danie d’entrer dans la Bande de Gaza par le barrage d’Erez

- Inter­diction aux Pales­ti­niens d’entrer dans la Vallée du Jourdain (excepté ses habitants)

- Inter­diction aux Pales­ti­niens d’entrer dans les vil­lages, sur les terres, dans les villes et les quar­tiers dans la zone de la « ligne de couture », entre la clôture et la Ligne Verte (environ 10% du ter­ri­toire de la Cis­jor­danie - dont Bartaa Israkiya et des vil­lages comme Azoun, Atamah et Jabara)

- Inter­diction aux Pales­ti­niens d’entrer dans les vil­lages de Beit Fourik et Beit Dajan, dans la région de Naplouse, et de Ramadin au sud du mont Hébron (sauf leurs habitants)

- Inter­diction aux Pales­ti­niens d’entrer sur le ter­ri­toire des colonies (y compris ceux dont les terres se trouvent à l’intérieur du ter­ri­toire bâti de la colonie)

- L’entrée à Naplouse en voiture est interdite

- Inter­diction aux Pales­ti­niens habitant Jéru­salem d’entrer en ter­ri­toire « A » (villes pales­ti­niennes de Cisjordanie)

- Inter­diction aux habi­tants de Gaza d’entrer en Cis­jor­danie par le passage d’Allenby

- Interdiction aux Palestiniens de voyager par l’aéroport Ben Gourion

- Inter­diction aux enfants en dessous de 16 ans de sortir de Naplouse sans extrait d’acte de nais­sance ori­ginal et sans accom­pa­gnement d’un des parents

- Inter­diction aux Pales­ti­niens (déten­teurs d’un permis d’entrer en Israël) de sortir en empruntant les routes et les pas­sages uti­lisés par des Israé­liens et des touristes

- Inter­diction aux per­sonnes ori­gi­naires de Gaza et aux habi­tants de Gaza d’établir leur lieu de rési­dence en Cisjordanie

- Inter­diction aux habi­tants de Cis­jor­danie d’établir leur lieu de rési­dence dans la Vallée du Jourdain, dans les loca­lités de la « ligne de couture » et dans les vil­lages de Beit Fourik et de Beit Dajan

- Inter­diction de trans­porter des mar­chan­dises et char­ge­ments via des bar­rages inté­rieurs à la Cis­jor­danie par où passent des voi­tures par­ti­cu­lières et des piétons

Inter­dic­tions pério­diques mises aux dépla­ce­ments (durant des semaines ou des mois)

- Iso­lement : inter­diction aux habi­tants d’une région donnée de Cis­jor­danie de se rendre dans les autres régions de Cisjordanie

- Inter­diction à un groupe d’âge déterminé, essen­tiel­lement des hommes (âgés de 16 à 30 ou 40 ans) de sortir d’une région déter­minée pour se rendre dans les autres régions (géné­ra­lement, de Naplouse et d’autres villes pour se rendre dans le sud de la Cisjordanie)

- Passage interdit pour les voi­tures par­ti­cu­lières au barrage de Swahara /​ Abou Diss (séparant le nord du sud de la Cis­jor­danie). Cette inter­diction a été sup­primée pour la pre­mière fois, il y a deux semaines, dans le cadre des allègements.

Permis exigés pour les dépla­ce­ments à l’intérieur de la Cis­jor­danie et entre Gaza et la Cisjordanie

- Une carte magné­tique (des­tinée à l’entrée en Israël, mais elle facilite aussi le passage aux check­points à l’intérieur de la Cisjordanie)

- Auto­ri­sation pour des soins médicaux en Israël et dans des hôpitaux pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est - pour obtenir l’autorisation, il faut pouvoir donner une invi­tation de l’hôpital, une infor­mation médicale com­plète et la preuve qu’il n’est pas pos­sible de recevoir ces soins dans les Territoires

- Permis de dépla­cement entre des check­points inté­rieurs (vers la Vallée du Jourdain et Naplouse)

- Permis pour se rendre de Gaza en Cisjordanie, via Israël

- Permis de marchand pour transférer des marchandises

- Permis pour tra­vailler des terres agri­coles dans « l’espace de couture » (accordé seulement aux pro­prié­taires des terres et à leurs proches au premier degré)

- Permis d’entrer dans les enclaves de la « ligne de couture » (auquel ont droit des proches, des équipes médi­cales, des ouvriers tra­vaillant aux infra­struc­tures etc) - avec obli­gation d’entrer et de sortir par le même point de passage, même s’il est éloigné ou qu’il ferme tôt.

- Permis de travail en Israël (l’employeur est tenu de se rendre per­son­nel­lement auprès de l’Administration de Coor­di­nation et de Liaison pour intro­duire la demande de permis)

- Certificat de naissance pour les enfants de moins de 16 ans

- Cer­ti­ficat de « résident per­manent » dans les enclaves de la « ligne de couture »

Checkpoints et routes barrées en Cisjordanie

- 75 check­points gardés par des soldats à l’intérieur de la Cis­jor­danie (sans compter les 7 check­points /​ points de passage sur la Ligne Verte elle-​​même). Un nombre appré­ciable d’entre eux sont ouverts à 6 heures du matin et ferment le soir. (Ceci à la date du 9 janvier 2007)

- Une moyenne hebdomadaire de quelque 150 barrages mobiles (septembre 2006)

- 446 obs­tacles en tous genres placés entre routes et vil­lages : blocs de béton, mon­ceaux de terre ; 88 portes métal­liques aux sorties des vil­lages vers les routes prin­ci­pales ; 74 km de clô­tures le long des routes prin­ci­pales (routes nos 317, 505, 5, 443, 60, dans le sud)

- 83 portes métal­liques le long de la clôture de sépa­ration qui sépare les terres de leurs pro­prié­taires - seules 25 de ces portes s’ouvrent régulièrement.

Accès interdits :Routes principales interdites aux Palestiniens

- Route n° 90 (axe routier traversant la Vallée du Jourdain dans sa longueur)

- Route n° 60, dans sa partie nord (à partir du camp mili­taire de Shavei Shomron, à l’ouest de Naplouse)

- Route n° 585, le long des colonies de Hermesh et de Dotan

- Route n° 557, à l’ouest : dans la région de Tul­karem. A l’est : de l’embranchement de Hawara jusqu’à la colonie d’Elon Moreh.

- Route n° 505, depuis l’embranchement de Tapouah et plus à l’est.

- Les tronçons des routes nos 445, 446 et 463, dans la région des colonies situées à l’ouest de Ramallah

- Route 443, depuis Macchabim-​​reout jusquà Givat Ze’ev.

- Route 60, depuis la colonie d’Outniel et plus au sud.

- Route 317, dans la région des colonies du sud du mont Hébron.

Durée com­parée de par­cours avant 2000 et aujourd’hui (en comptant des bar­rages « légers »)

Tul­karem - Naplouse : avant 2000 : une demi-​​heure maximum aujourd’hui : au moins une heure

Tul­karem - Ramallah : avant 2000 : moins d’une heure aujourd’hui : deux heures

Beit Our - Ramallah : avant 2000 : 10 minutes aujourd’hui : 40 à 50 minutes

Katana - Ramallah : avant 2000 : 15 minutes aujourd’hui : une heure à une heure et demie

Bir Naballah - Jérusalem : avant 2000 : 7 minutes aujourd’hui : 1 heure

Katana - Jéru­salem : avant 2000 : 5 minutes aujourd’hui : « on ne va plus à Jérusalem »