Tous coupables

Gideon Lévy, mardi 15 mai 2007

Israël s’est lancé dans une guerre dont les résultats étaient connus d’avance, courus d’avance. Avec ou sans opé­ration ter­restre, avec ou sans système de décision fonc­tionnel, avec ou sans mobi­li­sation de réser­vistes, les objectifs de la guerre étaient irréa­listes et son pré­texte par­fai­tement immoral.

Pourquoi s’attache-t-on seulement à Ehoud Olmert ? Pourquoi ne s’en prendre qu’à Amir Peretz et Dan Haloutz ? Il est vrai que cette trinité pas sainte porte l’essentiel du poids de la res­pon­sa­bilité [1], en vertu de leur position, mais à cette heure où les voilà - à raison - poli­ti­quement exsangues, on ne peut pas ne pas rap­peler tous les autres.

Le sang de cette guerre mal­fai­sante retombe sur la toute grande majorité d’entre nous. Il est temps de faire rendre des comptes aussi à cette majorité, elle qui a prêté son appui enthou­siaste et a été frappée de cécité dès le premier jour de la guerre.

« Olmert, retourne chez toi » ? Mais que dire de la bande hur­leuse qui l’accompagnait et l’encourageait ? Généraux et com­men­ta­teurs, chefs de l’opposition et jour­na­listes, qui, à chaque jour de cette guerre, appe­laient à frapper et frapper encore, à s’enfoncer aussi pro­fon­dément que pos­sible dans le bourbier san­glant. Ceux qui pre­naient parti en faveur d’une opé­ration ter­restre ou ceux qui sou­te­naient l’idée de raser les vil­lages, il n’est pas pos­sible qu’ils soient dis­culpés, absous, blanchis. Tout examen de conscience qui n’inclura pas cet état d’esprit qui a soutenu et poussé à cette guerre ne sera pas un véri­table examen de conscience. Sans cela, aucune leçon sub­stan­tielle ne sera tirée.

Israël s’est lancé dans une guerre dont les résultats étaient connus d’avance, courus d’avance. Avec ou sans opé­ration ter­restre, avec ou sans système de décision fonc­tionnel, avec ou sans mobi­li­sation de réser­vistes, les objectifs de la guerre étaient irréa­listes et son pré­texte par­fai­tement immoral. Que se serait-​​il passé au juste si tout avait été parfait ? Si le dis­po­sitif de prise de décision avait été adapté et efficace, si les forces avaient été cor­rec­tement pré­parées et si même les rations de guerre avaient été suf­fi­santes ? Aurions-​​nous libéré les soldats enlevés ? Aurions-​​nous effacé le Hez­bollah ? Chi­mères et bali­vernes ! Un Etat ne part pas en guerre pour deux soldats enlevés. Une armée ne sème pas la mort et la des­truction dans des pro­por­tions pareilles sans véri­table casus belli.

Une guerre injus­ti­fiable et qui n’avait aucune chance de succès a immé­dia­tement eu droit ici à un soutien auto­ma­tique, aveugle, qua­siment partout, d’un bout à l’autre de la société. Tous les com­men­ta­teurs qui s’abreuvent aujourd’hui sans honte du sang du Premier ministre, avaient pris place dans les mêmes studios pour l’appeler à aller plus profond, plus long­temps, à attaquer, envahir, encore et encore, tout sauf cesser la guerre. Les 32 morts des deux der­niers jours ne sont qu’une partie des vic­times inutiles de la guerre, pour ne rien dire des morts de l’autre camp. On pourrait les compter sur les doigts d’une main, les rares à s’être élevés contre elle, contre cette guerre si popu­laire, un véri­table tube, avec au début le soutien de plus de 90% dans l’opinion publique. Et main­tenant, ils se plaignent ? Mais où étaient-​​ils alors ?

Où étaient les savants com­men­ta­teurs, les généraux de réserve, les « mes­sieurs sécurité » et les jour­na­listes, tandis que tout cela se déroulait sous nos yeux ? Si, à propos de la guerre engagée en Irak par les Etats-​​Unis, il y aurait encore moyen de sou­tenir qu’on ne savait pas d’emblée ce qu’il en serait vraiment, par contre pour la guerre au Liban, tout était clair par avance. Dès la pre­mière heure de cette guerre, il était évident que nous ne pour­rions pas libérer les soldats enlevés ni écraser le Hezbollah.

Le défaut d’éclairage qui s’est produit ici, qui se produit chaque fois qu’Israël déclare la guerre, ne fait pas l’objet de dis­cussion parmi les dizaines de pages sévères du rapport [Winograd]. Comme prévu, la com­mission s’est penchée sur les défauts d’organisation, les défauts opé­ra­tionnels, de com­man­dement, et pas sur les concep­tions à la base de cette guerre, et selon les­quelles il est permis à Israël de se lancer dans une opé­ration de cette envergure pour un pré­texte aussi limité. Sur cet aveu­glement, Winograd n’a pas dit un mot. Cet aveu­glement nous frappera encore lors de la pro­chaine guerre. Avec ou sans Olmert.

[1] dans la deuxième guerre du Liban - NdT