Terrorisme, de près et de loin

Denis Sieffert, dimanche 17 janvier 2010

Le terrorisme, qu’est-ce que c’est ?

C’est un débat un soir chez l’excellent Fré­déric Taddeï (l’interviewer qui laisse parler ses invités) sur France 3. Le thème en est rebattu, mais des événe­ments récents lui ont hélas redonné actualité : le ter­ro­risme. Trois minutes ne se sont pas écoulées que l’on découvre cette évidence : on ne sait pas de quoi on parle… Une inter­vention d’Esther Ben­bassa a suffi à semer la pagaille (elle fait ça très bien !). Le ter­ro­risme, qu’est-ce que c’est ? Alain Bauer, spé­cia­liste officiel du tout-​​sécuritaire, et grand conseilleur de ministres, ne sait plus. Même Jean-​​Louis Bru­guière, ex-​​juge anti­ter­ro­riste, n’est plus sûr de rien. L’avocat Jean-​​Marc Fédida, auteur de l’Horreur sécu­ri­taire, enfonce le clou. On est tou­jours le ter­ro­riste de celui que l’on combat. Du point de vue israélien, Arafat fut ter­ro­riste avant les accords d’Oslo. Il cessa de l’être après. Il le redevint, en sep­tembre 2000, après l’échec de Camp David. Un mois avant de le requa­lifier comme tel, Ehoud Barak, alors Premier ministre, mul­ti­pliait devant lui les sima­grées pour inviter son par­te­naire pales­tinien à entrer le premier dans la salle des négo­cia­tions. Autres exemples, puisés dans la même his­toire : Menahem Begin et Itzhak Shamir avaient fait des cen­taines de morts par leurs attentats dans la popu­lation arabe, en 1936 et 1937. Ils ont récidivé contre les Anglais, en 1946, avant de devenir, l’un en 1977, l’autre en 1983, Pre­miers ministres de leur pays.

Et c’est bien le plus aveugle des ter­ro­rismes que les deux futurs chefs de gou­ver­nement d’Israël ont pra­tiqué. Encore faudrait-​​il ajouter qu’en une même vie d’homme il arrive que l’ignoble ter­ro­riste et l’honorable chef d’État agissent, si l’on ose dire, simul­ta­nément. C’est ce que cer­tains appellent le ter­ro­risme d’État – expression peu prisée par les ins­tances inter­na­tio­nales. Curieu­sement, les bombes qui anéan­tissent une popu­lation civile n’appartiennent plus à la caté­gorie ter­ro­risme quand elles tombent du ciel, déversées depuis un avion de combat. Elles entrent de nouveau dans cette défi­nition quand elles sont actionnées au sol par un individu ou un groupe d’individus. Un diri­geant du FLN algérien eut un jour sur ce sujet un propos défi­nitif. Aux mili­taires français qui lui repro­chaient de tuer des inno­cents avec ses bombes, il répondit : « Donnez-​​moi vos avions et je vous don­nerai mes explosifs. » L’islamologue Jean-​​Pierre Filiu, dans un entretien au Monde [1], avançait une autre dis­tinction non pas entre mou­ve­ments ter­ro­ristes, mais entre mou­ve­ments isla­mistes radicaux, comme on dit par euphé­misme. Il y a ceux qui défendent une cause nationale, ter­ri­to­riale ou sociale ; et il y a un Jihad global. C’est toute la dif­fé­rence. C’est même ce qui devrait interdire les amal­games, entre le Hamas et Ben Laden, par exemple.

La dis­tinction n’est pas inutile. Mais elle a ses limites. La nébu­leuse Al-​​Qaida serait privée de ses « soldats » si elle ne trouvait pas dans cer­taines régions du monde un terreau favo­rable, à la fois social et national. L’exemple du Yémen (voir page 12), terre de très grande pau­vreté et de grande injustice, est à cet égard édifiant. L’occupation de l’Afghanistan par les armées de l’Otan offre une autre jus­ti­fi­cation. Et voici main­tenant l’enclave de Cabinda, tel­lement oubliée. En tirant sur le bus qui conduisait les foot­bal­leurs du Togo vers leur hôtel à la veille de la Coupe d’Afrique des nations, les sépa­ra­tistes ont, hélas, réussi leur coup. En quarante-​​huit heures, des cen­taines de jour­na­listes ont écrit des cen­taines d’articles sur la situation de ce minuscule lopin de terre gorgé de pétrole, situé entre les deux Congos. Ici, ce n’est pas tant la misère qui inspire le crime que le sen­timent de spo­liation. D’où vient la reven­di­cation sépa­ra­tiste ? Pourquoi ce Cabinda, dont tout le monde, de nouveau, connaît le nom, ne serait-​​il pas une pro­vince riche de l’Angola ? Parce que l’ancien colo­ni­sateur por­tugais avait donné l’exemple. Il a long­temps admi­nistré direc­tement l’enclave, trop pré­cieuse pour être laissée aux pou­voirs locaux. Et parce que, si les sépa­ra­tistes pensent surtout au pétrole, ils peuvent aussi, à bon droit, invoquer l’unité d’un peuple déchiré par le partage colonial entre l’Angola, le Congo-​​Brazzaville et la Répu­blique démo­cra­tique du Congo. Vue de plus près, la folle action contre les mal­heureux sportifs togolais n’est pas plus excu­sable, mais elle prend sens. Vu de loin, vu de près, c’est aussi un autre critère de rela­ti­vi­sation du ter­ro­risme. En l’occurrence, les assassins sont tou­jours des assassins, mais ils par­tagent la res­pon­sa­bilité du crime avec ceux qui par défi ont décidé de trans­former une zone de conflit en terrain de jeu.

Tout cela est bien vrai. Il n’empêche que per­sonne n’aurait aimé être dans l’avion du vol Amsterdam-​​Detroit, ni dans le bus des foot­bal­leurs togolais. Alors quoi ? Même sur cette question, nos débat­teurs de France 3 étaient scep­tiques. Ils ont reconnu que les der­nières trou­vailles tech­no­lo­giques rele­vaient de la « ges­ti­cu­lation ». Le scanner qui désha­bille n’avait-il pas déjà été inventé par les réa­li­sa­teurs déli­rants de Y a-​​t-​​il un pilote dans l’avion ? À cette dif­fé­rence que les agents de sécurité visaient plutôt les poi­trines fémi­nines que les Yémé­nites, tous sexes confondus. La conclusion – très sérieuse – est peut-​​être que Barack Obama lutte plus effi­ca­cement contre le ter­ro­risme avec le dis­cours du Caire, en juin dernier, qu’avec des por­tiques de haute tech­no­logie. Et qu’il luttera mieux encore s’il tient ses engagements.