Témoi­gnages de Beit Hanoun :« Comme si les obus avaient des yeux. Là où on fuyait, ils nous poursuivaient »

Amira Hass, dimanche 19 novembre 2006

Zahar, Tahani, Hayat et Majdi Athamneh, qui ont survécu au bom­bar­dement de l’armée israé­lienne à Beit Hanoun la semaine der­nière, racontent ce matin où 17 membres de leur famille ont été tués

Le premier obus à avoir explosé au milieu de la maison a soulevé un grand nuage de pous­sière et de fumée. Les parents et les plus grands enfants ont tâtonné au milieu de l’obscurité qui leur était tombé dessus dans la lumière du matin, à la recherche des plus petits enfants, pour vérifier si quelqu’un était blessé, pour les prendre, se pré­ci­piter en bas avec eux, dans la rue. Zahar, 33 ans - qui, blessée, est actuel­lement à l’hôpital de Beit Hanoun où, après une opé­ration qu’elle a subie au ventre pour retirer des éclats d’obus, elle attend d’être opérée à la jambe - était encore par­fai­tement indemne après ce premier obus. Son fils de neuf ans, Saed, était encore en vie. Ils habitent au premier étage de la maison, dans l’aile est. Elle a couru à lui ; il dormait sous la fenêtre ; la lumière perçait à travers le nuage de pous­sière et de fumée, et elle pouvait voir que la cou­verture était entiè­rement cou­verte d’éclats de verre. Elle a écarté la cou­verture et elle l’a vu, pelo­tonné, trem­blant de tout son corps. « Tu n’es pas blessé », a-​​t-​​elle dit pour l’apaiser, puis elle l’a pressé, tout comme les autres enfants - May, Rami et Fadi - de descendre.

May, âgée de 14 ans, l’a aidée à trouver mandil (foulard), jupe et pan­talon et à s’habiller ; elle n’est pas par­venue à se couvrir du mandil ; elle a pris Maha, le bébé de 5 mois et a couru en bas, jusqu’à la ruelle. Elle a encore trouvé à passer Maha à une de ses belles-​​sœurs, pour pouvoir se couvrir du mandil, et un deuxième obus a atterri et a explosé du côté est de la maison. Son fils Saed a-​​t-​​il été tué par cet obus-​​là ou par le troi­sième qui a, lui aussi, explosé au milieu de la maison ? Elle ne se rap­pelle pas. Elle-​​même a été touchée par le qua­trième obus qui a explosé sur la terrasse.

Tou­jours indemne, elle s’est penchée sur son fils Saed qui était étendu, jeté parmi les corps des autres tués et blessés. Les autres membres de la famille s’étaient pré­ci­pités, quelques minutes plus tôt, dans la rue, paniqués, pour ne pas rester dans l’immeuble alors qu’un premier obus avait déjà explosé à l’intérieur. Elle a couru dans la rue, appelant à l’aide. Elle est revenue auprès de Saed et a tenté de le faire res­pirer, de le ramener à lui. C’est alors que le qua­trième obus a frappé. D’abord, elle n’a pas senti qu’elle était blessée, qu’elle perdait du sang, que sa jambe était toute en lam­beaux, déchirée jusqu’à l’os, elle n’éprouvait pas de douleur. Elle s’est assise parmi les cadavres et les blessés et a tenté de ramener son fils à la vie. Son second fils, Fadi, était blessé. Elle ne sait pas par quel obus. Son troi­sième fils, Rami, a échappé aux obus. Il avait couru dans le jardin de la maison du voisin, son oncle, le docteur Hussein Athamneh. Le sixième obus l’a pour­suivi pour atterrir là. Mais Rami avait pour­suivi sa course, depuis le jardin dans la rue, à côté de la maison de l’oncle, le docteur Ashraf Athamneh, et son épouse, le docteur Wafa. Et le sep­tième obus l’a pour­suivi jusque là et a explosé.

« Nous avons les pieds en feu »

« Comme si les obus avaient des yeux, là où on fuyait, ils nous pour­sui­vaient », a dit Tahani dont le fils de 12 ans, Mahmoud, a été tué par le deuxième obus. « Le premier obus nous a réveillés. J’ai ras­semblé les enfants. L’enfant que je tenais par la main, Mahmoud, est celui que j’ai perdu. Nous ne savions pas où aller. Nous avons couru en bas, nous étions pieds nus. Ma fille m’a dit : ‘Nous avons les pieds en feu, par la chaleur de l’explosion. Le deuxième obus est arrivé quand nous étions déjà en bas. Je suis allée retourner les corps des enfants. Pour voir qui était qui. Jusqu’à ce que j’ai trouvé Mahmoud. Il ne s’était même pas écoulé un jour depuis que nous avions enterré mon frère Mazen. L’armée l’avait arrêté, avec des mil­liers d’autres hommes. Ils les ont emmenés pour un bref inter­ro­ga­toire puis libérés. Lui et mon neveu ont été arrêtés ensemble et libérés ensemble. Ils leur ont dit ‘rentrez chez vous’, depuis le lieu de l’arrestation, à Erez. Ils ont pris le chemin de la maison, mais il y avait le couvre-​​feu. Et d’autres soldats ont tiré sur eux parce qu’ils vio­laient le couvre-​​feu. Mon neveu a été griè­vement blessé. Il est à l’hôpital. Et Mazen, l’oncle de mon fils Mahmoud, a été tué.

« Mahmoud, moins d’un jour après l’enterrement de son oncle, était couché par terre, parmi les autres tués. J’ai tenté de le faire revenir à lui et il ne réagissait pas. Et alors, le troi­sième obus est tombé. J’ai fui à l’intérieur de la maison. La fille de mon beau-​​frère s’est enfuie, l’obus l’a pour­suivie. Elle est morte. Le fils de ma sœur, qui a 14 ans, s’est enfui mais l’obus l’a pour­suivi. Il y a eu l’explosion et il fuyait et il a vu comment sa main avait été arrachée et traînait par terre. Il est main­tenant à l’hôpital, en Egypte. Seuls des gens sans conscience font cela. »

Hayat Athamneh, 55 ans, belle-​​mère de Tahani, a perdu trois fils et deux petits-​​fils dans le bom­bar­dement. « Quand les obus ont été ras­sasiés de nous, ils sont passés à la maison de nos proches, mais eux, Dieu soit loué, avaient fui. Alors les obus sont passés à la maison de nos voisins. Mes enfants avaient fui, eux aussi, mais les obus les ont rat­trapés. Et, à cause du bruit de l’explosion, je me suis sentie devenir sourde. Je n’entendais rien. Je voyais seulement. Une fumée noire, beaucoup de fumée noire. Et alors j’ai vu mon fils Mahdi, étendu. Ici, du côté ouest de la maison, à côté du jardin. » Hayat s’est penchée et a ramassé quelque chose par terre : une pierre portant une tache de sang. Elle a embrassé la pierre. « C’est le sang de mon fils Mahdi. Je l’ai vu étendu mort. »

Habillée de noir, Hayat revenait de la tente de deuil ouverte dans la cour d’une des proches maisons. Durant trois jours, des mil­liers de gens, venus de toute la Bande de Gaza, ont afflué dans la tente de deuil. Cer­tains d’entre eux visi­taient parfois la ruelle où se trouvait la maison de la famille Athamneh et qui était encore pleine de débris de béton, de mor­ceaux d’obus, de shrapnels et de flaques. Ven­dredi après-​​midi, des gens portant le deuil se sont aussi ras­semblés devant la maison de Bassam Kafarneh, le voisin, blessé par un obus alors qu’il courait pour porter assis­tance à ceux qui avaient été blessés par les pre­miers obus. Il est décédé dans un hôpital israélien. Sa mère, très griè­vement blessée, est, elle aussi, hos­pi­ta­lisée en Israël.

Hayat s’est approchée de plu­sieurs des visi­teurs venus exprimés leurs condo­léances et qui, assis sur des chaises en plas­tique à l’extérieur de la maison des Athamneh, écoutent son fils Majdi. Elle n’a pas demandé qui ils étaient et a com­mencé à remercier Dieu et à parler de ses morts. Elle courait d’un endroit à l’autre de la ruelle, mon­trant l’endroit où chacun de ses proches a été tué. Où elle a trouvé chacun d’entre eux. « J’ai vu Tahani, la mère de Mahmoud. Je lui ai dit ‘voilà Mahmoud étendu par terre. Mort.’ Et j’ai vu le frère de mon mari, Massoud, et son épouse Sabah, tués, et Sanaa, la femme de son fils mort il y a un an, et Manal, la femme de son fils Ramez, et leurs deux filles, l’une âgée de huit mois et l’autre de trois ans. Tous, je les ai vus. Morts.

« Le métal, dans la maison, a été tordu, arraché. Comment des gens n’auraient-ils pas été déchirés par ces obus ? Le premier obus ne nous a pas atteints, il a touché la famille de mon beau-​​frère, Massoud. Je suis sortie dans la rue et j’ai appelé pour que les gens viennent à l’aide. C’est alors qu’a atterri le deuxième obus. Puis un troi­sième. J’ai retourné les corps. Je pensais que c’étaient les enfants de mon beau-​​frère mais c’étaient mes fils qui avaient été tués. Mahdi, 18 ans, Mohamed, 16 ans, Arafat, 20 ans. Il y avait plus de dix tués jetés là. Je me suis demandée si j’allais sou­lever Mahmoud ou le laisser ici. J’ai soulevé sa main et elle est retombée. J’ai compris qu’il était mort. Saed aussi, mon petit-​​fils, je l’ai vu. Mort. »

Hayat avaient les yeux secs en parlant de ses morts. Tahani aussi. Zahar, dans son lit d’hôpital, entourée des filles de la famille et de voi­sines venues lui rendre visite, ne s’est mise à pleurer qu’en se rap­pelant que les nou­velles lunettes de son fils Saed, qui était myope, étaient prêtes. Ils étaient allés les com­mander un jour ou deux avant l’invasion israé­lienne. Elle veillait à ce qu’il en ait tou­jours deux paires, pour le cas où l’une se casserait.

Comme les Russes en Tchétchénie

Majdi, le père de Saed, s’est mis à pleurer quand il s’est retrouvé devant les photos des hommes tués, collées à l’entrée de la cage d’escalier de l’immeuble. Il a montré la photo de son fils, a raconté que la veille de sa mort, Saed l’avait embrassé et lui avait dit « papa, je t’aime » et s’est mis à san­gloter. Avant ça, pendant plus d’une heure, il avait énoncé le nom de tous les morts, avec leur âge. « Ne me demandez pas de le faire aussi pour les blessés : il y en a tel­lement. Il y en a qui res­teront sans main, d’autres sans jambes, comme Oumaya, la femme de mon cousin Samir qui a été tué ». Il a énuméré le nom de tous les occu­pants de cet immeuble de quatre étages où lui-​​même est né, il y a 37 ans, quand il n’y avait encore qu’un seul étage. Vingt ans durant, ils ont ajouté encore un étage, encore une aile, encore une chambre, et une ter­rasse. L’aile ouest héber­geait la famille du frère, Massoud, 57 ans, avec ses deux épouses, leurs enfants et petits-​​enfants, ainsi que la mère de Saed et Massoud, Fatima, 70 ans.

L’aile orientée à l’est héber­geait Saed, sa femme Hayat, leurs enfants et petits-​​enfants. Le jour du bom­bar­dement, dor­maient chez Saed les deux filles, Tamam et Najat, avec leurs enfants : leurs maisons avaient été for­tement endom­magées pendant la der­nière incursion de l’armée israé­lienne. Per­sonne n’a encore pris la peine de chercher à éclaircir si leurs maisons ont été endom­magées par des chars, des bull­dozers de l’armée, des obus et des mis­siles ou par une explosion, quand des soldats sont passés de maison en maison par les ouver­tures qu’ils fai­saient dans les murs, à l’explosif. A Beit Hanoun, en une semaine, 400 maisons ont été endom­magées, dont 25 com­plè­tement détruites.

L’invasion de la maison des Athamneh par les soldats est, elle aussi, qua­siment oubliée. A dix heures du matin, le mer­credi 1er novembre, premier jour de l’incursion de l’armée israé­lienne à Beit Hanoun, un char a pénétré dans le jardin de la maison, écrasant sur son chemin des arbres, des serres, des cana­li­sa­tions d’eau et un géné­rateur. Puis il a heurté un des murs. Les soldats sont entrés par la brèche ainsi ouverte. Ils ont ras­semblé tous les habi­tants de la maison, de tous les étages : toutes les femmes dans une chambre à coucher du rez-​​de-​​chaussée, et les hommes dans la cuisine et la salle de bain. Ils ont ramassé tous les télé­phones por­tables. Aidés de chiens, ils ont fouillé toutes les pièces, sur les quatre étages. Ils ont appelé par leurs noms tous les occu­pants de la maison. Majdi est car­diaque et porte un pace­maker. Il s’est senti mal, a dit au soldat qu’il fallait appeler une ambu­lance. Le soldat a fait savoir à ses copains qu’il y avait quelqu’un de malade. Majdi com­prend l’hébreu et a entendu un autre soldat répondre « Qu’il crève ».

Majdi a montré les docu­ments médicaux. Un des soldats l’a frappé à la poi­trine. La fouille et le dénom­brement ont duré environ deux heures puis les soldats sont partis, pour revenir trois jours plus tard. La brèche dans le mur était tou­jours là, alors ils sont tout sim­plement entrés. Ils ont de nouveau ras­semblé, recompté les membres de la famille, refouillé puis sont repartis trois heures plus tard. « Ils savaient par­fai­tement qui était dans la maison : combien d’enfants, combien de femmes. Ils savaient par­fai­tement que dans cette maison, il n’y avait ni ter­ro­ristes ni armes ».

Majdi a accom­pagné les visi­teurs dans les pièces de la maison, leur mon­trant les murs et les pla­fonds touchés par les obus, les tas de vête­ments dis­persés par le souffle, les meubles brisés, les bouts de béton. « Je crois que les soldats sont satis­faits de nous avoir tués. Ils avaient reçu d’Olmert et de Peretz l’ordre de nous tuer. Sans ordre, ils n’auraient pas fait ça. C’est quoi pour une erreur quand dix obus tombent l’un après l’autre, tuant les gens dans leur lit ? Aucun obus n’était une erreur. J’ai ramassé les martyrs. L’un après l’autre. Avigdor Lie­berman a dit qu’Israël devait faire ce que font les Russes en Tchét­chénie. Il est à peine entré au gou­ver­nement et ils ont déjà com­mencé à faire ce qu’il a dit ».