Téhéran-​​Gaza : la différence médiatique

Ahmed Bensaada, samedi 27 juin 2009

Épous­tou­flant ! La blo­go­sphère a la fièvre et la tem­pé­rature risque de faire exploser le chaudron néo-​​médiatique. Twitter, Youtube, Facebook, Google, tous les grands joueurs de la toile ont décidé de voler au secours de la rue d’Iran. Et une seule question me vient à l’esprit : mais où diable étaient-​​ils pendant le mas­sacre de Gaza ?

Petite cla­ri­fi­cation en guise d’introduction : loin de moi l’idée d’analyser les élec­tions ira­niennes, ni de démontrer qu’il y a eu fraude élec­torale ou non. De toute façon, et contrai­rement à ce qu’affirment les médias occi­dentaux, il est très dif­ficile d’avoir une position juste et tranchée sur le sujet. Ce qui a attiré mon attention, c’est plutôt cette magna­nimité débor­dante dont font preuve ces tis­seurs de toiles relayés par la fébrilité des médias clas­siques dans la cou­verture des récents événe­ments ira­niens, alors qu’elle était inexis­tante lors du mas­sacre de Gaza.

Pourtant, les deux situa­tions pré­sentent des simi­li­tudes du point de vue média­tique. À Gaza, l’état sio­niste avait interdit l’entrée aux médias occi­dentaux. Encore mieux, il avait « embedded » des jour­na­listes, c’est-à-dire inclus au sein de Tsahal pour qu’ils donnent une image réa­liste de la pro­preté du mas­sacre. En Iran, les jour­na­listes en place sont « interdits » de faire leur travail et ne peuvent donner une infor­mation « fiable ». Alors, comment informer ces occi­dentaux si épris de justice et de liberté ? Eh bien, en uti­lisant l’information com­mu­niquée par les citoyens via les sites de réseautage social. Et toutes les infor­ma­tions pro­duites par mon­sieur ou madame Tout-​​le-​​monde sont bonnes à prendre et à dif­fuser dans les plus grands journaux et canaux de télé­vision : CNN, TF1, France 24, Le Monde, Le Nouvel Obser­vateur, L’Express, Radio-​​Canada et j’en passe.

Et dire que de vrais jour­na­listes étaient pré­sents à Gaza. Mais ceux-​​là n’étaient que des jour­na­listes arabes, donc non cré­dibles ou même incom­pé­tents, n’est-ce-pas ? Plus incom­pé­tents que le simple citoyen iranien qui, armé de son clavier, envoie les vidéos de médiocre qualité enre­gis­trées sur son télé­phone por­table. Moins cré­dibles que les inter­nautes ira­niens alors qu’eux autres ont risqué leurs vies sous les bombes au phos­phore ou les DIME, pro­tégés par des déri­soires casques et gilets pare-​​balles. Cer­tains d’entre eux ont même perdu leur vie dans l’exercice de leur fonction. « Mais non, on ne peut pas les croire ». « Il faut vérifier l’information ». « L’information est mani­pulée et les chiffres gonflés ». Mais peut-​​on croire ce qui est transmis par le biais des sites de réseautage social ?

À cet effet, on peut lire sur le site True/​Slant (1) qu’une liste d’erreurs (pré­mé­ditées ?) a été dif­fusée par les uti­li­sa­teurs de Twitter. Parmi elles, le fait que trois mil­lions de per­sonnes ont mani­festé alors que la foule a été estimée à des cen­taines de mil­liers, que Mir Hossein Moussavi était assigné à rési­dence et que l’élection avait été inva­lidée, alors que c’était faux.

Autre accoin­tance curieuse et insolite de ce site de socia­li­sation : le ministère amé­ricain des Affaires étran­gères lui a demandé de reporter une opé­ration de main­te­nance qui aurait entraîné une inter­ruption de service, ce qui aurait privé les oppo­sants ira­niens de moyen de com­mu­ni­cation (2). Et Twitter a accepté. Même la secré­taire d’État amé­ri­caine Hillary Clinton a estimé que Twitter était important pour la liberté d’expression en Iran (3). Le Premier ministre bri­tan­nique Gordon Brown y est allé, lui aussi, de sa phi­lo­sophie tau­to­lo­gique sur les colonnes du Guardian en affirmant qu’Internet a changé la poli­tique étrangère à jamais : « Une situation comme celle du Rwanda ne peut plus se repro­duire car l’information sor­tirait rapi­dement et l’opinion publique s’amplifierait de sorte que des mesures devraient être prises » (4). Mon­sieur le loca­taire du 10 Downing Street, vous qui avez une bonne mémoire des géno­cides, pouvez-​​vous nous dire quelque chose sur celui de Gaza, bien plus récent ?

Les Israé­liens, comme s’ils pou­vaient donner des leçons en matière de libertés indi­vi­duelles, se sont aussi jetés dans la blo­go­sphère. Un Israélien de 24 ans, du nom d’Arik Frai­movich, a créé une appli­cation per­mettant aux inter­nautes uti­lisant Twitter de teinter les images de leur profil avec la couleur verte, symbole de la révolte ira­nienne. Des Israé­liens qui veulent le bien des Ira­niens : déci­demment, le cybe­respace a ses raisons que la raison ne connaît pas.

Des citoyens amé­ri­cains se sont joints à la révo­lution de l’information booléenne.

Cer­tains d’entre eux ont mis à la dis­po­sition des inter­nautes ira­niens des ser­veurs proxy pour leur per­mettre d’accéder aux sites bloqués par les auto­rités. D’autres leur ont permis d’avoir accès à Tor, un service qui permet la navi­gation anonyme sur Internet (5).

La semaine der­nière, le célèbre site suédois de télé­char­ge­ments illégaux Pirate Bay, dont les fon­da­teurs ont été récemment lour­dement condamnés, ont proposé un service ana­logue aux blo­gueurs ira­niens et ont mis en ligne un très grand nombre de vidéos ama­teurs sur les évène­ments de la Répu­blique Isla­mique. Un labo­ra­toire de recherche de l’Université de Toronto, Citizen Lab., a décidé de fournir aux inter­nautes d’Iran le logiciel Psyphon qui est conçu pour contourner les filtres de la censure gou­ver­ne­mentale (6).

Le site de partage vidéo Youtube s’est trans­formé en média d’information en pro­cédant à des mises à jour fré­quentes et les sites Google et Facebook ont lancé des ser­vices en langue farsi spé­cia­lement conçus pour l’occasion. Comme quoi la fin jus­tifie les moyens.

Les chaînes de télé­vision et les médias élec­tro­niques occi­dentaux se sont servis des vidéos de piètre qualité et d’origine non véri­fiable pour décrire la rue ira­nienne alors qu’elles n’ont jamais voulu dif­fuser des repor­tages de qualité pro­fes­sion­nelle réa­lisés par les jour­na­listes che­vronnés des chaînes arabes, encore moins les nom­breux témoi­gnages vidéos postés sur Youtube lors de l’hécatombe de Gaza. On est bien aux anti­podes de ce qu’affirmait le « pseudo-​​ phi­lo­sophe » Alain Fin­kiel­kraut lors d’une émission dif­fusée en avril dernier : « Internet est une pou­belle » (7) ou de la fameuse « Internet (…) c’est la planète des singes » de Phi­lippe Val (8).

Il est bon de rap­peler, qu’à l’inverse de ce qui se passe en Iran, c’est l’état israélien qui avait utilisé Twitter et Youtube pour fin de pro­pa­gande pendant qu’ils bom­bar­daient les civils Gazaouis. Son armée avait ouvert un compte sur Youtube (Idf­nadesk) (9) pour y dif­fuser des images « propres » du génocide. À New York, le consulat d’Israël avait créé une page sur Twitter pour répondre aux ques­tions des citoyens sur la « légi­timité » du mas­sacre (10). Le major Avital Lei­bovich, res­pon­sable de la presse étrangère au sein de l’armée israé­lienne, a déclaré, à ce sujet, que : « La blo­go­sphère et les nou­veaux médias sont une autre zone de guerre ». Et les troupes du Shin-​​Bet (contre-​​espionnage israélien) sont depuis long­temps sur Facebook et Myspace (11).

Comme les géno­ci­daires sio­nistes n’ont été ni condamnés, ni même inquiétés pour la liqui­dation de plus de 1400 pales­ti­niens, il faut s’attendre à ce qu’ils recom­mencent sous peu. Alors, un petit conseil pour les acti­vistes de la toile et les défen­seurs de la liberté cyber­spa­tiale : four­nissez les logi­ciels de contour­nement et de navi­gation anonyme et conso­lidez, dès main­tenant, l’infrastructure de vos sites de socia­li­sation en Palestine. Vous serez minu­tieu­sement informés lorsque le pro­chain mas­sacre aura lieu. À moins que Tsahal vous ait déjà contacté.  [1]

[1] 1. Joshua Kucera . (Page consultée le 22 juin 2009). What if Twitter is leading us all astray in Iran ?, [En Ligne]. Adresse URL : http://​trueslant​.com/​j​o​s​h​u​a​k​u​c​era/2

2. Tech­naute . (Page consultée le 22 juin 2009). Iran : Washington inter­vient auprès de Twitter, [En Ligne]. Adresse URL : http://​tech​naute​.cyber​presse​.ca/nou…

3. AFP . (Page consultée le 21 juin 2009). Clinton says Twitter is important for Iranian free speech, [En Ligne]. Adresse URL : http://​www​.google​.com/​h​o​s​t​e​d​n​e​ws/af…

4. The Guardian. (Page consultée le 20 juin 2009). Internet has changed foreign policy for ever, says Gordon Brown, [En Ligne]. Adresse URL : http://​www​.guardian​.co​.uk/​p​o​l​i​tics/…

5. TOR . (Page consultée le 21 juin 2009). Tor : l’anonymat en ligne, [En Ligne]. Adresse URL : http://​www​.tor​project​.org/​i​n​d​e​x​.​h​t​ml.fr

6. CBC. (Page consultée le 22 juin 2009). Iran’s emerging �’netwar’, [En Ligne]. Adresse URL :http://​www​.cbc​.ca/​t​e​c​h​n​o​l​o​g​y​/​s​tory/…

7. Mefeedia. (Page consultée le 23 juin 2009). Pour Fin­kiel­kraut Internet est une pou­belle, [En Ligne]. Adresse URL : http://​www​.mefeedia​.com/​e​n​t​r​y​/​pour-…

8. Le Nouvel Obser­vateur. (Page consultée le 23 juin 2009). Charlie Hebdo ouvre son site internet, [En Ligne].

Adresse URL :http://​tempsreel​.nou​velobs​.com/ ac…

charlie_hebdo_ouvre_son_site_internet.html

Phi­lippe Val est actuel­lement directeur de France-​​​​Inter (Radio-​​​​France). Ce polé­miste contro­versé était à l’origine de la publi­cation inté­grale des cari­ca­tures du Prophète (SAWS) lorsqu’il était directeur de la rédaction de Charlie Hebdo.

9. Youtube. (Page consultée le 23 juin 2009). IDF Spokesperson’s Unit, [En Ligne]. Adresse URL : http://​www​.youtube​.com/​u​s​e​r​/​i​d​f​n​adesk

10. Twitter. (Page consultée le 23 juin 2009). Hey there ! Israel­con­sulate is using Twitter, [En Ligne]. Adresse URL : http://​twitter​.com/​I​s​r​a​e​l​C​o​n​s​ulate

11. Le Figaro​.fr. (Page consultée le 23 juin 2009). Les espions israé­liens ouvrent un blog, [En Ligne]. Adresse URL :http://​www​.lefigaro​.fr/​i​n​t​e​r​n​a​tiona…