Claire Snegaroff, jeudi 12 juin 2008
Pour les chauffeurs de taxi palestiniens, l’hostilité d’une partie de la population juive de la ville à leur encontre n’est pas nouvelle.
Ezzedine Nassar n’est pas prêt d’oublier cette nuit à Jérusalem où trois jeunes juifs ultraorthodoxes ont hélé son taxi. À peine avait-il ouvert la bouche, qu’ils comprenaient qu’il était Palestinien et, une seconde plus tard, il recevait une pierre en plein visage. « Ils attendaient un Arabe », assure cet homme de 48 ans qui depuis cette nuit d’octobre 2007 ne roule plus que durant la journée et essaye d’éviter les quartiers des ultrareligieux.
La semaine dernière, les médias israéliens ont diffusé des images tournées par une caméra de vidéosurveillance montrant des dizaines d’adolescents juifs se ruer sur deux jeunes Palestiniens, à Pisgat Zeev, un des quartiers de colonisation de Jérusalem-Est. L’un a reçu un coup de couteau dans le dos, l’autre a été passé à tabac, jusqu’à s’effondrer, inconscient.
Pour les chauffeurs de taxi palestiniens, l’hostilité d’une partie de la population juive de la ville à leur encontre n’est pas nouvelle. Elle se manifeste dans les quartiers ultraorthodoxes où les hommes sont vêtus de caftans noirs et les femmes portent collants, jupes longues et foulards ou perruques. « Parfois, ils montent, regardent la plaque avec le nom du chauffeur, et descendent », raconte Ezzedine, un chauffeur indépendant. Souvent, ils jettent un coup d’œil à l’intérieur et font signe au taxi de passer son chemin. Un collègue a trouvé la parade. Dès qu’il franchit les limites d’un quartier religieux, il sort de sa boîte à gants une kippa dont il se couvre la tête, passant à s’y méprendre pour un juif religieux.
Tous les taxis de Jérusalem, qu’ils appartiennent à des sociétés palestiniennes ou israéliennes, employant aussi des Arabes, se ressemblent. « J’imagine que certains ont peur de nous. Les autres, c’est du racisme », commente un des chauffeurs postés devant un grand hôtel du centre-ville. Taxi depuis trois ans, il a compris « assez vite qu’il ne fallait pas aller la nuit dans ces quartiers ».
Ce sont certains étudiants de yeshivas (écoles talmudiques) qu’ils redoutent. En Israël, on les appelle les « shababniks », en référence aux shababs, adolescents palestiniens qui jetaient des pierres sur les soldats durant l’intifada. « C’est risqué, surtout après les attentats ou pendant les fêtes juives, et notamment Pourim », où la consommation excessive d’alcool est préconisée, explique Bahjat Salhab, dont le taxi a été caillassé il y a six mois dans le quartier religieux de Beit Israel. « Alors, quand j’ai entendu à la radio qu’il y avait eu un attentat dans la yeshiva du Mercaz Harav (en mars, un Palestinien de Jérusalem-Est a tué par balles huit étudiants), j’ai préféré rentrer chez moi », raconte-t-il.
« Cela fait des années que ça dure », explique Menahem Friedman, sociologue et spécialiste du monde ultraorthodoxe. La police n’a pas été en mesure de fournir des statistiques sur ce phénomène. « Ces jeunes sont des marginaux dans leur milieu. Ils vont dans des yeshivas, mais n’étudient pas vraiment. Ils traînent dans les rues, cherchent de l’action », poursuit-il.
Selon M. Friedman, ils sont « facilement manipulables » et adoptent « des positions extrémistes », et sont sous l’influence de la pensée du rabbin raciste Meir Kahana, assassiné à New York en 1990, qui faisait l’apologie de la vengeance antiarabe. Pour la plupart, ils ne sont pas sionistes, estimant que la création de l’État d’Israël avant l’avènement des temps messianiques est une hérésie. « Mais ce sont des patriotes juifs », précise Menahem Friedman.
Même s’il n’a jamais eu à subir les violences des « shababniks », Arafat Bakir Aslan, 30 ans, a préféré intégrer il y a deux mois la compagnie palestinienne al-Aqsa, qui travaille surtout avec les touristes, journalistes ou personnels d’ONG. « Plus personne ne cherche à savoir si je suis un Arabe, dit-il, et c’est beaucoup plus agréable. »
Claire SNEGAROFF (AFP