Syrie-​​Sommet arabe : Le contournement du dernier récalcitrant arabe

René Naba, dimanche 23 mars 2008

La Syrie est, à son tour, sur la sel­lette, après l’Irak qui a implosé en 2003, la Libye qui s’est cara­mé­lisée, en 2006, dans la foulée de sa red­dition au diktat amé­ricain pour sauver son révo­lu­tion­naire diri­geant Mouammar al-​​Kadhafi et l’Egypte qui s’est neu­tra­lisée et mar­gi­na­lisée du fait de sa cavalcade soli­daire dans sa pac­ti­sation avec Israël, en 1979.

L’éternel trouble fête de la poli­tique arabe fait l’objet d’une manoeuvre de contour­nement de la part des grands pays arabes en vue de pro­voquer sinon l’effondrement du régime baa­siste, à tout le moins à le forcer à rompre avec son allié iranien et à annoncer sa red­dition au nouvel ordre amé­ricain que les Etats-​​Unis et leurs grands alliés régionaux, l’Arabie saoudite et l’Egypte, tentent vai­nement d‘instaurer au Moyen-​​Orient depuis le début de la pré­si­dence de George Bush il y a huit ans.

[Suite :]

Unique pays se réclamant de la laïcité dans le Monde arabe, mais par­te­naire stra­té­gique de l’Iran, l’unique régime théo­cra­tique se réclamant du chiisme, la branche rivale du sun­nisme, segment dominant dans les pays arabes, la Syrie est simul­ta­nément et cumu­la­ti­vement accusée d’être un foyer du ter­ro­risme inter­na­tional, un pivot de l’axe du mal, le pha­go­cy­taire du Liban et de la Palestine, le fos­soyeur du lea­dership libanais. En un mot le grand per­tur­bateur d’une pai­sible et riante zone par excel­lence : le Moyen-​​Orient. Une thèse relayée sans retenue et avec une belle una­nimité par les grands médias occi­dentaux tant dans la presse audio­vi­suelle que dans la presse écrite, tant par les intel­lec­tuels média­tiques que par les scri­bouillards besogneux.

Pointée du doigt pour sa res­pon­sa­bilité pré­sumée mais non avérée dans l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri, la Syrie est mise en qua­ran­taine diplo­ma­tique par les Etats-​​Unis, frappée d’un boy­cottage de fait des grands pays arabes qui lui imputent la vacance du pouvoir au Liban, régu­liè­rement soumise de sur­croît, en toute impunité, à des coups de butoir d’Israël, tantôt par un mys­té­rieux raid aérien au dessus du nord syrien, à l’automne 2007, tantôt par l’assassinat sur son sol d’un chef mili­taire du Hez­bollah Imad Mough­niyeh, le Maître d’oeuvre des opé­ra­tions anti-​​occidentales au Moyen-​​orient depuis vingt ans.

Mais ce paria là, selon le schéma occi­dental, se trouve être en phase avec la mul­titude des « laissés pour compte » de la paix, à tout le moins perçu comme tel au delà des tur­pi­tudes dont il peut être à tort ou à raison crédité, qui voient en lui l’ultime porteur de la reven­di­cation natio­na­liste arabe, à une période de l’histoire marquée par une déper­dition iden­ti­taire et une reli­giosité régressive. Redou­table honneur qui lui vaut l’hostilité sans nuances des pays qua­lifiés de « modérés » dans le jargon diplo­ma­tique et média­tique occi­dental, prin­ci­pa­lement l’Arabie saoudite, l’Egypte, la Jor­danie c’est-à-dire les régimes affligés des mêmes tares d’autoritarisme, de népo­tisme et de cor­ruption que le régime syrien mais que leur ali­gnement docile au camp occi­dental exonère de toute critique.

1ère séquence (19661976) : Le Roi Saoud et le coup de force anti-​​baasiste du colonel Salim Hatoum

D’emblée, le régime baa­siste syrien dirigé par les Alaouites, une secte mino­ri­taire de l’Islam, a été perçu comme un usur­pateur, comme frappé d’une tare congé­nitale et fera l’objet de menées hos­tiles en consé­quence. A sa nais­sance en 1966, alors qu’Israël entre­prenait le détour­nement des eaux du Jourdain pour anti­ciper ses besoins hydrau­liques futurs, opé­ration qui relevait théo­ri­quement d’un acte mani­feste de casus belli, le Roi Saoud d’Arabie, hanté par le prestige du pré­sident égyptien Nasser et désireux de détourner les regards sur la cor­ruption du Royaume, se lance dans une opé­ration de désta­bi­li­sation de la jeune équipe baa­siste de Syrie fraî­chement par­venue au pouvoir. L’opération saou­dienne de diversion est par­ti­cu­liè­rement mal­venue en pleine ébul­lition natio­na­liste consé­cutive au détour­nement des eaux du Jourdain. Les révé­la­tions d’un des par­ti­ci­pants sur une contri­bution royale saou­dienne de l’ordre d‘un million de dollar à la conju­ration dirigée par un colonel félon syrien Salim Hatoum et fomentée par le futur premier ministre jor­danien Wasfi Tall, à l’époque membre de l’Intelligence Service bri­tan­nique (1) entraîne l’éviction de Saoud au profit de Fayçal au trône d’Arabie, sans que cette sanction ne calme le courroux égyptien. Victime col­la­térale des conflits de puis­sance, Kamel Mroueh, le fon­dateur du journal « Al-​​Hayat », le chantre de la coopé­ration saoudo-​​américaine, est assassiné en 1966 par un fier à bras de Bey­routh à l’occasion du 10me anni­ver­saire de l’agression tri­partite franco-​​anglo-​​israélienne de Suez contre Nasser, le chef cha­ris­ma­tique du natio­na­lisme arabe et adver­saire résolu de la dynastie wahhabite.

Une trêve de seize ans s’installe à la faveur de la guerre de 1967 et la montée en puis­sance de la gué­rilla pales­ti­nienne qu’il importait de juguler, que la Syrie s’appliquera à mettre au pas d’ailleurs, puis celle d’octobre 1973 et de la montée en puis­sance des pétro­mo­nar­chies du Golfe consé­cutif à l’embargo pétrolier et au qua­dru­plement du prix du pétrole. Une période au cours de laquelle le nouveau maître de la Syrie, le général Hafez al-​​Assad, apparaît comme le meilleur garant des intérêts occi­dentaux au Liban : Appelée en renfort des milices chré­tiennes au Liban, l’armée syrienne par­ticipe au siège du camp pales­tinien de Tall Zaatar, favo­risant son éradi­cation, en Août 1976, n’hésitant pas un instant à briser l’élan révo­lu­tion­naire du camp palestino-​​progressiste avec l’assassinat dans une zone sous contrôle syrien du chef de la coa­lition, le diri­geant druze du parti socia­liste pro­gres­siste, M. Kamal Joumblatt.

Curieu­sement les pays occi­dentaux conti­nueront de couvrir d’éloge l’irakien Saddam Hussein, malgré ses tur­pi­tudes et d’opprobre son rival syrien Hafez al-​​Assad, malgré ses gestes de bonne volonté répé­ti­tives à l’égard de l’Occident.

2ème séquence (19761986) Fahd et la révolte des Frères Musulmans de la ville syrienne de Hama.

Faysal, réservé à l’égard des Amé­ri­cains, s’était juré d’aller prier à Jéru­salem libérée. Il sera assassiné par l’un de ses neveux, en 1976. Son suc­cesseur effectif, -après le bref inter­règne du Roi Khaled, sobre et malade-​​, Fahd, à la jeu­nesse débridée, donnera libre cours à son amour immodéré pour son pro­tecteur amé­ricain et les délices de la vie occi­dentale. Frappé d’hémiplégie, en 1995, il sera maintenu sous per­fusion pendant près de dix ans gou­vernant en état léthar­gique son royaume à une période char­nière de l’Histoire contem­po­raine marquée notamment par les attentats anti­amé­ri­cains du 11 sep­tembre 2001, la guerre d’Afghanistan et la guerre d’Irak (2003). Mais entre temps que de signalés ser­vices rendus à son maître amé­ricain, au détriment de la plus élémen­taire soli­darité arabe, qui explique sans pour autant jus­tifier son maintien en survie arti­fi­cielle pendant une décennie (19952005).

Prise en tenaille par Israël et la Turquie, barrée par son rival baa­siste l’Irak de Saddam Hussein, la Syrie s’appliquera à des­serrer l’étau dans une alliance de revers avec l’Iran, l’ancien gen­darme amé­ricain du Golfe, devenu sous le régime Kho­mei­niste, le nouveau cro­que­mi­taine des pétro­mo­nar­chies du Golfe. Mal lui en prit. En 1982, dans la foulée de l’annexion de Jéru­salem, en décembre 1981, alors qu’Israël se pré­parait à porter au pouvoir son protégé libanais le chef pha­lan­giste Bachir Gemayel, une révolte est fomentée, à Hama, dans le nord de la Syrie, par les « Frères Musulmans », l’organisation clan­destine financée par l’Arabie Saoudite, en février 1982, à quatre mois de l’invasion israé­lienne du Liban, déclen­chant une sévère répression qui fera selon des infor­ma­tions de presse plu­sieurs mil­liers de morts. C’est Damas qui sera blâmée par la com­mu­nauté inter­na­tionale pour sa férocité et non l’Arabie saoudite qui attisait le feu inté­griste. C’est le pré­sident Hafez al-​​Assad en per­sonne qui sera pointé du doigt et non son propre frère, le Général Rifaat al-​​Assad, le chef des bri­gades de la défense, la garde pré­to­rienne du régime, l’ordonnateur des mas­sacres. Ce frère cadet du pré­sident syrien, un homme aux mul­tiples rami­fi­ca­tions et trafics qui sera banni par la suite de son pays, mais conti­nuera de béné­ficier curieu­sement de la man­suétude occi­dentale sans doute en raison de ses alliances matri­mo­niales avec la famille Fustock qui fera de lui, le beau frère de l’actuel roi Abdallah d’Arabie et du député maronite libanais Nassib Lahoud, per­pétuel can­didat à la pré­si­dence liba­naise. C’est la Syrie alaouite enfin qui sera déclarée « ennemi de l’Islam » pour avoir maté une rébellion fon­da­men­ta­liste que toutes les armées du monde aussi bien arabes qu’occidentales pour­chassent désormais au nom de la « guerre contre le ter­ro­risme ». La Syrie cou­verte de plumes et de cendres, alors que l’Algérie, l’Egypte, le Maroc et la Tunisie, sont magnifiés pour avoir éradiqué l’intégrisme tandis que l’Arabie fon­da­men­ta­liste est cou­verte d’éloges pour ses pré­sumés progrès dans de par­ci­mo­nieuses réformes démocratiques.

Dans ce climat d’opprobre géné­ralisé, la Syrie pré­sente au Liban depuis 1976 à la demande des chefs maro­nites en mau­vaise posture à l’époque, sera contrainte à retirer se troupes, en juin 1982, dans la foulée de l’invasion israé­lienne du Liban. Une décennie infernale (19791989) s’ouvre alors à l’Occident au Moyen Orient : Des­ti­tution du chah proa­mé­ricain et assaut contre les Lieux Saints de la Mecque, en 1979, assas­sinat de l’égyptien Sadate, pac­tiseur d’Israël, en 1981, mise en échec du traité de paix libano-​​israélien, en 1983, attentats contre les QG occi­dentaux à Bey­routh, en 1984, spirale des otages occi­dentaux au Liban (19841988), attentats de Paris (19861988). Une décennie infernale qui s’achève avec la chute du Mur de Berlin (1989) l’implosion de l’Union sovié­tique et l’affirmation de l’Imperium amé­ricain sur le plan mondial, l’hégémonie israé­lienne sur le plan régional et, sur le plan arabe, la pré­pon­dé­rance saou­dienne sous la tutelle des Etats-​​Unis.

3ème séquence (1986-​​ 2006) - L’Arabie redécouvre les vertus de l’Arabisme

L’Arabie saoudite, le plus intran­si­geant ennemi d’Israël sur le plan théo­rique, aura opéré le plus grand détour­nement du combat arabe, sou­tenant l’Irak contre l’Iran dans la plus longue guerre conven­tion­nelle de l’histoire contem­po­raine (19791988), le détournant du coup du champ de bataille prin­cipal, la Palestine, déversant des mil­liards de dollars, et, surtout, déroutant la jeu­nesse arabe et musulmane vers l’Afghanistan, à des mil­liers de km du champ de bataille pales­tinien, contre un ennemi athée certes mais allié des Arabes, l’Union sovié­tique, le prin­cipal four­nisseur d’armes de pas moins de six pays arabes (Syrie, Irak, Algérie, Libye, Soudan et Yémen), un utile contre­poids en somme à l’hégémonie américaine.

L’Organisation de Libé­ration de la Palestine, éradiquée du Liban, cède la place à des gué­rilleros d’un type nouveau les com­bat­tants isla­mistes chiites, le Jihad isla­mique, puis le Hez­bollah, gal­va­nisés par les succès de la révo­lution ira­nienne sur le front irako-​​iranien. La Syrie, boutée hors du Liban, en 1982 s’y redé­ploie pro­gres­si­vement avec le consen­tement amé­ricain pour neu­tra­liser la région fron­ta­lière libano-​​israélienne. Dési­reuse d’obtenir la caution de la Syrie pour une inter­vention contre l’Irak enva­hisseur du Koweït, en 1990, Washington lui donnera même le feu vert à l’éviction du chef mili­taire chrétien libanais le général Michel Aoun, qui assurait inté­ri­maire de chef de gou­ver­nement, et son rem­pla­cement par Elias Hariri, un pré­sident sans relief face au flam­boyant nouveau premier ministre Rafic Hariri (1992), nouveau parvenu sur la scène liba­naise à la faveur de la finan­cia­ri­sation de la vie publique inter­na­tionale. Le mil­liar­daire libano-​​saoudien, à la car­rière météo­rique, exercera le pouvoir pendant dix ans, plus qu’aucun pré­sident libanais, à coups de menaces de démission (4 en dix ans), soit en moyenne une menace tous les 30 mois, dans un rare exemple de confusion entre la gestion du domaine public et de son de son patri­moine privé avec les encou­ra­ge­ments admi­ratifs des diri­geants occi­dentaux en tête des­quels le Pré­sident français Jacques Chirac.

L’attentat du 11 sep­tembre 2001 contre les sym­boles de l’hyperpuissance amé­ri­caine démasque les com­pli­cités saou­diennes dans la montée en puis­sance de l’intégrisme antioc­ci­dental. Bien que quinze des dix neuf kamikaze ayant par­ticipé au raid du 11 sep­tembre soient de natio­nalité saou­dienne, l’administration Bush, plutôt que de frapper le Royaume Wah­habite, le foyer et le terreau du fon­da­men­ta­lisme, va répliquer en Afgha­nistan et en Irak, les deux points de per­cussion de la coopé­ration saoudo-​​américaine dans la sphère arabo-​​musulmane à l’époque de la guerre froide soviéto-​​américaine, gommant ainsi au passage toute trace de leurs for­faits anté­rieurs, se faisant à bon compte une nou­velle vir­ginité poli­tique sous la ban­nière de la lutte pour la pro­motion de la démo­cratie dans le monde musulman. Mais la des­truction de l’Irak place para­doxa­lement la Syrie et l’Iran en vain­queur a pos­te­riori d’un Saddam Hussein leur plus impla­cable ennemi depuis deux décennies, et, par effet d’aubaine, consacre l’Iran comme puis­sance régionale de fait. Un résultat inac­cep­table pour George Bush, le grand ordon­nateur de ce chaos des­tructeur pour la popu­lation locale et cor­rosif pour l’Amérique elle-​​même.

La Syrie et l’Iran sont placés dans l’axe du mal, Yasser Arafat est métho­di­quement confiné dans son com­plexe de Ramallah dans une sorte d’étouffement sym­bo­lique de la reven­di­cation nationale pales­ti­nienne. Le décès du chef his­to­rique de la Résis­tance pales­ti­nienne au terme de trois ans de confi­nement hideux (novembre 2004) , l’élection dans la foulée deux mois plus tard à Bagdad, l’ancienne capitale des abbas­sides, d’un Kurde à la tête d’un Etat irakien doté d’un nouvel emblème aux cou­leurs kurdo-​​israéliennes (Bleu jaune) (Janvier 2005), le bas­cu­lement dans le camp amé­ricain de Jacques Chirac, le prin­cipal opposant mondial à l’invasion amé­ri­caine de l’Irak, accrédite à tort ou à raison l’idée d’une vaste conju­ration occi­dentale visant à mettre au pas tout récal­ci­trant à l’ordre américano-​​israélien dans la zone (sep­tembre 2004).

A l’instar du jour­na­liste pro saoudien Kamel Mroueh, qua­rante ans plus tôt, Rafic Hariri, le meilleur ami du pré­sident français Jacques Chirac, l’homme lige des Saou­diens qui sym­bo­lisait par excel­lence le ral­liement au camp occi­dental, sera à son tour une victime col­la­térale du conflit des puis­sances. Il périra car­bonisé dans un attentat le 14 février 2005, ter­rible séisme poli­tique qui met en branle une méca­nique iné­luc­table contre la Syrie et l’Iran.

Pour la deuxième fois de son his­toire, l’armée syrienne est contrainte de se retirer du Liban. Le principe d’un tri­bunal à caractère inter­na­tional est décidé pour juger les assassins de l’ancien premier ministre libanais, au terme d’une enquête dili­gentée par un fonc­tion­naire mis­sionné par les Nations Unies. Un tel dis­po­sitif, sin­gulier dans les annales judi­ciaires inter­na­tio­nales, ne sera curieu­sement pas imposé au Pakistan lors de l’assassinat de l’ancien premier ministre Benazir Bhutto, en décembre 2007. Le pré­sident pakis­tanais, il est vrai, est gra­tifié du titre d’ « allié majeur des Etats-​​Unis » dans sa guerre contre le ter­ro­risme, qui confère à son titu­laire une immunité et le dis­pense de fas­tueuses expli­ca­tions. Ce qui n’est pas le cas de la Syrie et de l’Iran.

Le tri­bunal inter­na­tional pour le Liban et la menace poten­tielle nucléaire ira­nienne consti­tuent les deux ins­tru­ments de la diplo­matie occi­dentale pour amener à rési­pis­cence les deux réfrac­taires à l’ordre amé­ricain, quand bien même la menace nucléaire ira­nienne se trouve au stade virtuel et sa réalité contestée par les ser­vices amé­ri­cains, quand bien même elle est pos­té­rieure de soixante ans à la menace nucléaire israé­lienne, bien réelle, qui hypo­thèque tout règlement qui ne sous­crirait pas au diktat israélo américain.

Israël et les alliés Libanais de l’Amérique subiront cumu­la­ti­vement revers mili­taires et camou­flets poli­tiques depuis 2006, entravant consi­dé­ra­blement la mise au pas du Liban, au-​​delà, la Syrie, l’Iran et la portion pales­ti­nienne sous l’autorité du Hamas. C’est ainsi que dans une démarche symé­trique mais non syn­chro­nisée, le Hez­bollah infligera en effet à Israël, l’été 2006, un reten­tissant camouflet mili­taire, dont le Hamas s’en ins­pirera avec succès en mars 2008 au moment de l’invasion de la bande par les forces d’occupation israé­liennes, alors que paral­lè­lement les diri­geants maro­nites, Nassib Lahoud et Amine Gemayel étaient battus répé­ti­ti­vement dans une com­pé­tition élec­torale, dans leur propre fief du Metn, par le prin­cipal allié chrétien du Hez­bollah le Général Michel Aoun, un échec com­pa­rable au revers élec­toral du pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas face à ses oppo­sants isla­mistes. Une séquence à tous égards cala­mi­teuse pour l’administration néo-​​conservatrice américaine.

Le Royaume wah­habite vit comme une rente de situation l’Islam et le pétrole, les deux vec­teurs de sa puis­sance. Puisant son magistère moral de la pré­sence sur son sol des prin­cipaux Lieux Saints de l’Islam (La Mecque et Médine), et sa puis­sance finan­cière de ses gigan­tesques réserves éner­gé­tiques, il consa­crera l’essentiel de ses efforts à com­battre plus qu’aucun autre pays le natio­na­lisme arabe, mettant sur pied l’Organisation de la Confé­rence Isla­mique (OCI), une structure de diplo­matie parallèle concur­rente de la Ligue arabe. Dans la foulée du revers mili­taire israélien au Liban, l’été 2006, il se muera, à la grande stu­pé­faction de la quasi-​​totalité des obser­va­teurs inter­na­tionaux, en parangon de l’Arabisme. Le chantre de la fra­ternité isla­mique pendant trois décennies, accusera, sans ver­gogne, la Syrie d’avoir pactisé avec l’Iran, la perse antique, pays musulman certes mais non arabe. Une tare indé­lébile pour le nouveau porte-​​étendard de l’arabisme

Le « péril chiite » succède alors au « péril rouge » qu’Américains et Saou­diens avaient com­battu sans relâche, les décennies pré­cé­dentes. Dans la foulée du revers mili­taire israélien au Liban, l’été 2006, l’Arabie se redé­couvre arabe pour se démarquer du triomphe du Hez­bollah, la milice chiite Liba­naise. Négli­geant son premier vecteur trans­na­tional MBC (Midd­least Broad­casting Cor­po­ration), elle se sera dotée aupa­ravant d’une chaîne trans­fron­tière du nom d’« Al-Arabiyah » comme pour mieux reven­diquer son arabité, un terme qu’elle avait pourtant banni de son lexique diplo­ma­tique pendant un demi-​​siècle. Ce com­por­tement s’apparente à une mys­ti­fi­cation. Mais le Royaume qui aura lancé deux plans de paix pour le règlement du conflit israélo-​​arabe (Plan Fahd, en 1982, Plan Abdallah, en 2002), sans ren­contrer le moindre écho tant du côté amé­ricain que du côté israélien, ne déviera jamais, malgré cette rebuffade, de sa ligne, à savoir l’alliance pri­vi­légiée avec le grand pro­tecteur du prin­cipal ennemi des Arabes, Israël, l’usurpateur de la Palestine au regard d’une large fraction de la popu­lation saou­dienne et arabe, faisant droit à toutes ses requêtes sans hési­tation sans la moindre retenue. Et pour cause. La dynastie wah­habite aura été le prin­cipal béné­fi­ciaire du travail de sape opéré depuis trente ans par les Amé­ri­cains et les Israé­liens pour réduire la résis­tance du noyau dur du Monde arabo-​​islamique : neu­tra­li­sation de l’Egypte par le Traité de paix avec Israël (1979), des­truction de l’Irak (2003), étran­glement de la Syrie (2004), cara­mé­li­sation de la Libye (2005), iso­lement de l’Iran (2006) au point qu’Israël apparaît en fin de compte comme le meilleur allié objectif des Wah­ha­bites, rare conjonction de deux régimes théo­cra­tiques dans le Monde, l’Etat Hébreu n’étant démo­cra­tique que pour la fraction juive de sa popu­lation. Dans ce contexte, l’Organisation clan­destine « Al-​​Qaida » d’Oussama Ben Laden et la chaîne trans­na­tionale arabe « Al-​​Jazira » appa­raissent, rétros­pec­ti­vement, comme une excrois­sance rebelle à l’hégémonie saou­dienne sur l’ordre domes­tique arabe, tant dans le domaine poli­tique que sur le plan médiatique

Le sommet de Damas et la concentration navale américaine au large du Liban

Le Sommet arabe de Damas, le premier de l’histoire contem­po­raine à se tenir dans la capitale le syrienne, devrait sym­bo­li­quement réunir la Syrie face à tous ses adver­saires réunis. Mais les deux patriarches octo­gé­naires arabes, l’égyptien Hosni Mou­barak hanté par l’obsession de sa sécurité du fait des nom­breux attentats dont il a été l’objet, une ving­taine en 27 ans de règne, et le saoudien Abdallah, tous deux pré­oc­cupés de leur suc­cession pour­raient le boy­cotter arguant du blocage de la situation liba­naise dont ils imputent la res­pon­sa­bilité à la Syrie, exclu­si­vement à la Syrie, et non également à leurs inter­fé­rences per­ma­nentes sur la scène liba­naise d’une intensité com­pa­rable à celle de la Syrie, maté­ria­lisée par les injec­tions finan­cières régu­lières de l’Arabie pour le réar­mement des milices privées sun­nites, leur entraî­nement en Jor­danie et leur enca­drement par l’Egypte (2).

La concen­tration navale amé­ri­caine au large de Bey­routh a offi­ciel­lement pour objet de faire pression sur la Syrie et l’opposition liba­naise pour faci­liter l’élection d’un pré­sident de consensus pro-​​occidental au Liban. Elle vise en fait à percer la carapace du noyau dur du monde arabo-​​musulman par son maillon faible, le Liban où les pays occi­dentaux dis­posent d’une large gamme d’alliés recrutés parmi les anciens chefs de guerre féodaux et cla­niques, les Chré­tiens Samir Geagea et Amine Gemayel, le druze Walid Joum­blatt ainsi que leur prin­cipal bailleur de fonds, le sunnite Saad Hariri, tous oppor­tu­nément recon­vertis dans la défense de la Démo­cratie qu’ils n’ont jamais pra­tiqué et la défense des Droits de l’Homme qu’ils ont constamment bafoués.

Détail piquant qui illustre l’indigence de la « diplo­matie du carnet de chèques » maniée de tous temps par les Saou­diens : l’homme en charge du dossier libanais en Syrie pendant trente ans, celui-​​la même qui était craint par les diverses fac­tions liba­naises et redouté par les chan­cel­leries arabes et occi­den­tales qui tonnait la foudre et ordonnait les accalmies, à ce titre res­pon­sable au premier chef des dérives syriennes au Liban, le vice-​​président de la Répu­blique syrienne Abdel Halim Khaddam.

M. Khaddam, le bien nommé, dont le patronyme en arabe signifie lit­té­ra­lement « le ser­viteur », reniera sin­gu­liè­rement son mili­tan­tisme après avoir abu­si­vement ponc­tionné le Liban, opérant par cupidité la plus reten­tis­sante recon­version de l’histoire poli­tique récente, finissant sa vie en fac­totum de son core­li­gion­naire sunnite libanais Rafic Hariri. Le mil­lar­daire libano-​​saoudien gra­ti­fiera amplement ce transfuge de son reniement en lui offrant la rési­dence du nabab pétrolier grec Aristote Onassis sur la plus célèbre artère de la capitale fran­çaise, l’Avenue Foch, alors que son pendant français, l’ancien pré­sident Jacques Chirac avait droit à un appar­tement avec vue sur Seine Quai Vol­taire à Paris. Judas a trahi son Sei­gneur pour trente deniers. D’autres tra­hisons valent certes leur pesant d’or mais accablent le renégat d’un dis­crédit à vie.

Ramollir le noyau dur du Monde arabe par l’invasion répé­titive de Gaza, fief du mou­vement isla­miste Hamas, le har­cè­lement du Hez­bollah par des opé­ra­tions de diversion des poli­ti­ciens libanais, la neu­tra­li­sation de la constel­lation du Douwal al Mou­manah, l’alliance de fait entre le Hamas pales­tinien le Hez­bollah libanais, la Syrie et l’Iran qui se considère comme le système de pré alerte visant à immu­niser le monde arabo-​​musulman contre le virus de la sou­mission à l’hégémonie israélo-​​américaine. Epuiser le dernier îlot de résis­tance en prélude à une éven­tuelle offensive contre l’Iran qui donnera la pos­si­bilité à George Bush d’opérer une magis­trale culbute, passant, de par son piètre bilan, de pire pré­sident des Etats-​​Unis, au plus grand génie poli­tique de l’histoire contem­po­raine. Donne crédit sup­plé­men­taire à cette hypo­thèse, la démission à la mi-​​mars de l’amiral William Fallon, com­mandant en chef du com­man­dement central, la zone cou­vrant l’arc de crise allant de l’Afghanistan au Maroc, en désaccord avec la stra­tégie de l’administration néo-​​conservatrice.

Le Monde arabe constitue avec l’Amérique latine l’une des rares de zone de contes­tation de l’hégémonie amé­ri­caine. Au delà des vives cri­tiques fondées et jus­ti­fiées sur les tur­pi­tudes syriennes, l’hermétisme de son régime, son autarcie, sa bureau­cratie et son népo­tisme, com­pa­rables en cela aux autres régimes arabes même les plus proches de la grande démo­cratie amé­ri­caine, si l’implosion du Liban venait à surgir entraînant dans son sillage le col­lapsus de la Syrie, une longue période de ser­vitude et de tri­ba­li­sation s’ouvrirait alors pour les Arabes, Sun­nites et Chiites, Sala­fistes ou Sou­fistes, Male­kites, Cha­féites, Hana­fites ou Han­ba­lites, Kurdes et Druzes, Alaouites et Wah­ha­bites, voire même Maronites.

Et Le Liban chéri ne sera plus qu’un « Hari­ristan » à l’image du Kur­distan irakien, voire même du ban­toustan pales­tinien que les Israé­liens et les Amé­ri­cains s’appliquent à édifier sur les lam­beaux de la Palestine. Et la perte du Liban sera alors pleurée comme l’aura été la perte de la Palestine, comme aupa­ravant la perte de l’Andalousie : abondamment

Avec pour reli­quaire, en guise de médi­tation aux apprentis sor­ciers qui sillonnent ce pays depuis si long­temps en toute impunité, cette apos­trophe du poète français Jean Racine :

Pleure, Pleure cette nuit cruelle Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.

_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​

Références

1-​​La Révo­lution dans la ran­coeur » (Edi­tions Jul­liard 1967), ouvrage épuisé, du jour­na­liste libanais Edouard Saab, ancien Rédacteur en chef de l’Orient - Le Jour et ancien cor­res­pondant du journal Le Monde au Liban, tué durant la guerre civile libanaise.

2.Les étranges alliances des groupes radicaux isla­mistes. Enquête sur l’implantation d’Al-Qaida au Liban cf Le Monde diplomatique-​​février 2008 de Fida’a Itani

Sur le même thême,
- Cf aussi l’article de Seymour Hersch dans le New Yorker (mars 2007) sur les affron­te­ments du camp pales­tinien de Nahr el Bared, nord du Liban, entre l’armée liba­naise et des groupés armés pales­ti­niens sun­nites. Affron­te­ments de trois mois par­ti­cu­liè­rement meur­triers pour l’armée liba­naise qui se sont achevés par la red­dition du camp mais l’évaporation mys­té­rieuse du chef du com­mando pales­tinien,
- ainsi que ”The Middle East, the Gaza Bomb­shell” by David Rose - April 2008-​​ Vanity Fair.

_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​