Symboles de l’injustice : les réfugiés palestiniens

La Nakba a fait un peuple de réfugiés condamnés à vivre éternellement dans des camps, voyant de leurs propres yeux les usurpateurs bénéficier de ce que fut leur terre et poursuivre leurs desseins. Témoignages.

al-Ahram, jeudi 15 mai 2008

Camp de Réfugiés de Jabaliya (bande de Gaza) : Lorsque les forces israéliennes ont rasé son village en 1948, Youssef Aboul-Jidyan, alors âgé de neuf ans, s’était réfugié avec sa famille dans la bande de Gaza. En mars, des bulldozers de l’armée israélienne ont terrassé sa maison et celles de ses fils dans le camp de Jabaliya. Dispersée, la famille est depuis hébergée chez des parents. « Depuis que les juifs nous ont chassés de Najd, lors de la Nakba de 1948, nous n’avons pas connu la tranquillité. Sous occupation, la vie n’a pas de goût », se lamente Aboul-Jidyan, 69 ans, devant les ruines des maisons détruites.

Nakba est le terme arabe employé par les Palestiniens pour désigner la « catastrophe » que fut pour eux la création en 1948, sur trois-quarts de la Palestine historique, de l’Etat d’Israël. Dix-neuf ans après sa création, Israël a occupé, en juin 1967, la Cisjordanie et la bande de Gaza, où les Palestiniens s’étaient résignés à créer leur futur Etat, sans renoncer au droit au retour de leurs réfugiés sur les terres dont ils furent chassés.

Situé à quelques kilomètres seulement de Gaza, le village de Najd, aujourd’hui dans le sud d’Israël, a été totalement rasé en 1948 et ses 719 habitants poussés à l’exode. La ville israélienne de Sdérot, célèbre pour la question des tirs de roquettes depuis Gaza, se dresse, en fait, depuis cinq décennies sur les terres du village disparu. « C’est notre troisième maison détruite par les juifs. Celles de mes quatre fils ont également été rasées. On n’a plus de toit. L’Histoire se répète d’une Nakba à une autre, mais nous n’oublierons jamais », affirme le vieil homme frêle en montrant du doigt les monticules de décombres. Installée dans une tente à son arrivée à Gaza en 1948, la famille Aboul-Jidyan avait ensuite emménagé dans une petite maison construite à Jabaliya par l’Unrwa, l’agence de l’Onu d’aide aux réfugiés de Palestine. La modeste habitation avait été détruite en 2002 par l’armée israélienne au plus fort de l’Intifada et les nouvelles maisons bâties par Aboul-Jidyan et ses quatre fils ont connu un sort similaire en mars. « Ils veulent nous chasser encore une fois mais nous ne partirons jamais. Je garde toujours la clé de notre maison à Najd et nous retournerons au village bientôt grâce à Dieu », martèle-t-il. Jabaliya est le plus grand camp de réfugiés palestiniens au Proche-Orient. Plus de 106 000 personnes s’y entassent sur plus d’un million installés dans la bande de Gaza.

Un des fils d’Aboul-Jidyan, Nidal, 33 ans, soigne quelques orangers épargnés par les bulldozers israéliens qui ont détruit sa maison. « Tant qu’il y aura de l’eau pour arroser ces arbres, il y aura pour nous un espoir de retour », dit-il. Son voisin dans le camp, Abdelqader Ahmad, 72 ans, est originaire de Barbara, un village disparu qui se dressait non loin de Najd. « Si je n’y retourne pas de mon vivant, je demanderai à mes enfants de m’enterrer à Barbara lorsque on l’aura récupéré », affirme le septuagénaire en avançant lentement, s’appuyant sur des béquilles, dans les ruelles du camp.

Aliaa et ses 60 ans d’exil

Aliaa Chabati avait douze ans lorsqu’elle a dû fuir son village de Kabri, pris par les troupes juives de la Haganah quelques jours à peine après la proclamation de l’Etat d’Israël par David Ben-Gourion. Soixante ans ont passé, mais la septuagénaire qu’elle est devenue conserve intact le souvenir de son village, aujourd’hui rayé de la carte. « Nous possédions des maisons et des terres. Nous cultivions des oliviers, du raisin, des poires, des dattes », dit-elle dans sa modeste maison de Bourdj Al-Baradjneh, un camp de réfugiés palestiniens construit en bordure de Beyrouth. La vie de cette femme, qui reçoit chez elle en robe bleu à fleurs et foulard blanc, résume l’amertume, l’exil et le sentiment de dépossession familiers aux quelque 4,5 millions de réfugiés palestiniens et à leurs descendants repartis dans des camps insalubres au Liban, en Syrie, en Jordanie ou en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza. Mais Aliaa Chabati, dont trois des onze enfants sont morts, vit son histoire comme étant unique. « Ce que j’ai ressenti, nul autre ne l’a ressenti », dit-elle.

Peu après sa naissance, en 1936, son père est tué par les forces britanniques lors d’une révolte palestinienne contre la puissance mandataire. Douze ans plus tard, tandis qu’elle fuit son village avec sa mère, son frère et leur grand-mère, son oncle et plusieurs de ses proches restés à Kabri tombent sous les balles. Aliaa se souvient de l’épuisement, des longues marches d’un village à un autre, en quête d’une sécurité impossible à trouver jusqu’au franchissement de la frontière libanaise et le transfert provisoire vers la Syrie. Le sort du village de Kabri s’inscrit dans ce que les Palestiniens — et certains universitaires israéliens — qualifient de nettoyage ethnique systématique ordonné par les dirigeants sionistes. A douze ans, Aliaa Chabati était trop jeune pour saisir les enjeux et implications du conflit. Elle était assez grande en revanche pour comprendre la condition des réfugiés.

Feux d’artifices pour les Israéliens

Jamal Al-Roumi, un professeur d’arabe de 51 ans, vit dans le camp de réfugiés d’Al-Amari, à Ramallah. De chez lui, il aperçoit la colonie de Pesagot, établie en 1981 sur la colline voisine, miroir de la « Nakba ». « Chaque année, je vois de ma maison les célébrations et les feux d’artifices à l’occasion de leur fête d’indépendance. Et à chaque fois, cela me renvoie les souvenirs de mes parents, qui ont quitté en 1947 notre terre à Lod », près de Tel-Aviv, explique-t-il.

« Ils tirent les feux d’artifices en face de notre camp pour nous narguer. Ils le savent et le font volontairement », reprend Abdel-Nasser Bayid, 41 ans, un autre habitant du camp de réfugiés. Pour sa voisine, Nawal Al-Naani, une mère de famille, ces célébrations sont un symbole « de l’injustice et de l’oppression ».