« Sur la carte, il ne reste que des enclaves »

Entretien avec Jacques Lévy, lundi 10 mars 2008

« Les stra­tèges israé­liens ont utilisé la bar­rière de sécurité comme un point d’appui pour l’encerclement des loca­lités pales­ti­niennes chaque fois que c’était pos­sible » analyse le géo­graphe Jacques Lévy, auteur d’une étude sur la décons­truction de l’espace en Cis­jor­danie. Il conclut à un “spa­tiocide” mais sou­tient que la clé reste entre les mains de l’acteur palestinien.

« Aujourd’hui, ce sont les mou­ve­ments les moins res­pec­tables qui donnent le ton et main­tiennent une image ternie des Pales­ti­niens, laissant la poli­tique d’expansion israé­lienne se pour­suivre cahin-​​caha » relève-​​t-​​il. Auteur de nom­breux ouvrages, Jacques Lévy est pro­fesseur de géo­graphie et d’aménagement de l’espace à l’École poly­tech­nique fédérale de Lau­sanne, co-​​directeur d’espacestemps.net.

- Vous vous êtes penché sur des cartes de la Cis­jor­danie [établies par l’OCHA, Office for the Coor­di­nation of Huma­ni­tarian Affairs] et vous en faites une lecture de l’impact de la poli­tique israé­lienne sur l’espace palestinien.

Jacques Lévy. « Du point de vue de l’espace, je pensais que l’essentiel de l’action israé­lienne reposait sur la bar­rière de pro­tection, le « mur ». Il y a quelques mois, j’ai par­couru, dans le détail, ce ter­ri­toire grâce au concours de l’Ocha et l’Unrwa [United nations Relief and Works Agency], et j’ai constaté que la bar­rière n’est en réalité qu’un des éléments d’un dis­po­sitif de qua­drillage du ter­ri­toire pales­tinien. Comme l’idée de se pro­téger contre le ter­ro­risme par une fron­tière fermée a été jugée accep­table par l’opinion publique inter­na­tionale, les stra­tèges israé­liens en ont profité pour l’utiliser à fond, comme un point d’appui pour l’encerclement des loca­lités pales­ti­niennes chaque fois que c’était possible.

Nous avons deux cartes : celle de la bar­rière de pro­tection qui montre une péné­tration en pro­fondeur de la Cis­jor­danie, et celle qui addi­tionne et jux­tapose les dif­fé­rents dis­po­sitifs de sécurité. Cette seconde carte nous saute à la figure, parce qu’elle est sim­plifiée. On y a cumulé tous les moyens par les­quels les Israé­liens encerclent et réduisent les espaces fonc­tionnels de la société pales­ti­nienne, et l’on s’aperçoit qu’il ne reste que des enclaves. Cer­tains ont parlé de ban­toustans en décou­vrant cette carte. Et cette com­pa­raison avec l’Afrique du Sud n’est pas absurde, puisqu’il y a une logique de confi­nement dans de petites entités, dont cer­taines sont impor­tantes en popu­lation. Sauf dans le cas de Jéru­salem, les grandes villes ne sont pas frag­mentées, ce qui atténue un peu les effets des­truc­teurs du dis­po­sitif. Il est vrai que les Pales­ti­niens restent per­suadés qu’ils sont un pays agricole, et sont extrê­mement sen­sibles au fait qu’on les empêche de cultiver cor­rec­tement leur terre, ce qui est incon­tes­table et sûrement délibéré. Ce sen­timent pales­tinien est en partie nos­tal­gique, puisqu’aujourd’hui les Pales­ti­niens vivent essen­tiel­lement en ville – des villes impor­tantes qui approchent le million d’habitants. Mais sym­bo­li­quement, c’est très grave. Ce qu’on voit sur cette carte cumulée, c’est qu’il y a de toutes petites entités qui sont tota­lement encer­clées. Et l’on constate aussi que la bar­rière de pro­tection n’est qu’une com­po­sante d’un système beaucoup plus com­plexe. Là où elle n’est pas pré­sente, les Israé­liens ont utilisé d’autres moyens comme les check-​​points, le clas­sement en zone mili­taire ou en réserve natu­relle, les routes barrées, les mottes de terre, les tran­chées sur les chemins non gou­dronnées, y compris des actions qui semblent sans impor­tance, mais qui sont pla­ni­fiées pour entraver la circulation.

- Vous parlez d’un « spa­tiocide », on a quand du mal à ima­giner que tout cela soit l’objet d’un plan.

Mais on a aussi du mal à ne pas l’imaginer. Cette carte res­semble beaucoup au plan Allon. De juillet 1967, avec le plan Allon, jusqu’en 2000, avec les négo­cia­tions de Camp David, on trouve du côté des Israé­liens un fil conducteur, avec certes des variantes en fonction du niveau de com­promis visé, mais tou­jours avec le même objectif de frag­menter le ter­ri­toire palestinien.

- C’est donc pour pro­téger les colons. On postule qu’il y a un seuil de popu­lation de colons qui restera.

C’est très clair dans le cas de Jéru­salem. Cela s’est fait en modi­fiant uni­la­té­ra­lement les limites muni­ci­pales et, au delà, en ajoutant un archipel d’implantations qui ren­force la pré­sence israé­lienne dans un très grand Jéru­salem. Parmi les attentes de la société israé­lienne, c’est la chose que les Israé­liens veulent le moins lâcher. Or c’est un gros morceau parce qu’on n’a pas besoin de pro­longer très loin les implan­ta­tions pour rejoindre le Jourdain, la mer Morte. On est donc bien au cœur du projet de frag­men­tation. Si les Pales­ti­niens acceptent les pro­po­si­tions israé­liennes sur ce point, ils acceptent de couper la Cis­jor­danie en deux. Ce n’est pas rien. Et si vous ajoutez un certain nombre de colonies rela­ti­vement proches de la Ligne verte, les réserves natu­relles, les exploi­ta­tions agri­coles israé­liennes et le contrôle mili­taire de la vallée du Jourdain, il ne reste plus grand-​​chose. Or il y a aussi un consensus partiel dans la société israé­lienne sur ces points. On trouve ici la grande hési­tation entre un projet sio­niste pur et simple, celui d’un Etat à caractère juif, et un projet de grand Israël, fondé sur une colo­ni­sation de peu­plement dans un envi­ron­nement majo­ri­tai­rement allochtone, et là, il y a une contra­diction. Depuis 1967, cer­tains Israé­liens pensent que les deux choses sont com­pa­tibles, d’autres, non.

- En struc­turant l’espace autour des implan­ta­tions, un « tissu routier vital » a aussi été imaginé.

Ce réseau est destiné aux Pales­ti­niens. Et l’expression se veut bien­veillante. On garde nos implan­ta­tions mais on vous donne un réseau routier qui vous per­mettra de relier vos propres loca­lités entre elles de façon indé­pen­dante. C’est la vision d’un espace qui serait à la fois israélien et pales­tinien, avec deux couches super­posées. C’était déjà le modèle discuté de façon appro­fondie à Camp David et à Tabah à propos de Jéru­salem, avec l’idée que l’Esplanade des mos­quées et le Mur des lamen­ta­tions n’étaient pas à coté mais l’un au dessus de l’autre.

- Vous évoquez aussi le cas des tunnels.

Ce sont les cas où les routes pales­ti­niennes passent sous les routes israé­liennes. Il s’agit de plus petites routes, moins bien équipées, mais elles per­mettent quand même de cir­culer. Sur les routes à « usage prin­cipal israélien », le trafic est, selon les cas, interdit ou res­treint pour les Pales­ti­niens. Il y a donc un réseau prin­cipal, plus ou moins réservé aux Israé­liens, et des lam­beaux d’un autre réseau pour les Pales­ti­niens. Dans la der­nière période, émerge, dans l’« offre » israé­lienne, le projet d’un réseau routier pales­tinien qui pas­serait par dessus ou par dessous les limites fixées par les Israé­liens et qui créerait ce « feuilleté topo­lo­gique » per­mettant la super­po­sition de deux espaces sur la même étendue

- C’est théorisé aussi par les autorités ?

En tous cas ces infor­ma­tions ne sont pas cachées. Les auto­rités israé­liennes expli­citent l’idée qu’on peut traiter l’espace de deux façons à la fois dis­tinctes et com­pa­tibles, sous la figure de la dualité entre ter­ri­toire et réseau. On donne le réseau prin­cipal et la domi­nation sur l’ensemble du ter­ri­toire aux Israé­liens, mais on laisse un réseau secon­daire, le « réseau routier vital », aux Pales­ti­niens pour qu’ils puissent mener une vie civile poten­tiel­lement normale. On ne leur permet pas d’avoir le contrôle ter­ri­torial carac­té­ris­tique d’un Etat, mais on arrondit les angles.

Ce projet apparaît presque indé­pendant des pour­parlers entre Pales­ti­niens et Israé­liens. L’autorité pales­ti­nienne signale bien que l’induration des implan­ta­tions, c’est la négation même d’un ter­ri­toire, et que les Israé­liens cherchent à rendre l’indépendance sans objet, puisque les droits réga­liens clas­siques d’un Etat ne seraient pas assurés et que le système mis en place conti­nuerait à miner de l’intérieur l’espace pales­tinien. Ce qui me frappe, cependant, c’est que le débat poli­tique n’a pas intégré ces consta­ta­tions sur l’espace et sa dimension multi-​​couches. Cela me paraît pourtant plus grave, dans une logique de guerre, que les assas­sinats ciblés de diri­geants qui reven­diquent le ter­ro­risme. Les Israé­liens sont occu­pants d’un ter­ri­toire qu’ils ne reven­diquent pas et rien ne jus­tifie, du point de vue de leurs propres jus­ti­fi­ca­tions, qu’ils orga­nisent cette des­truction en pro­fondeur de l’espace palestinien.

- Cela s’accompagne d’un discours de sécurité…

On ne peut pas expliquer l’ensemble des mesures qu’on observe par un simple souci de sécurité. Dans une logique sécu­ri­taire, on pourrait com­prendre la mise en place d’une fron­tière étanche entre Israël et la Cis­jor­danie et Gaza mais cer­tai­nement pas d’implanter des colonies. S’installer au cœur du ter­ri­toire hostile et constituer une cible facile, c’est le contraire de la sécurité. Dans une logique de défense des implan­ta­tions, on ne ferait pas ça non plus. Ce que j’ai observé, c’est qu’un certain nombre d’implantations sont peu pro­tégées par des bar­rières directes, tout sim­plement parce le risque d’attaque y est considéré comme mineur. Les gros dis­po­sitifs visent, inver­sement, l’encerclement des Pales­ti­niens. À Jéru­salem, dans une confi­gu­ration acci­dentée, l’interpénétration des quar­tiers israé­liens et pales­ti­niens crée une réelle vul­né­ra­bilité pour des actions ter­ro­ristes, qui ne se sont pourtant pas pro­duites jusqu’à présent. Bien des situa­tions ne peuvent être éclairées pas par le seul argu­men­taire d’urgence sécu­ri­taire qui imprègne le dis­cours des auto­rités israé­liennes. C’est à Gaza, où l’espace pales­tinien a été traité de manière plus clas­sique, par l’évacuation des colonies, que les Israé­liens se retrouvent dans une position plus délicate.

- Pré­ci­sément, à Gaza le retrait a rendu la situation plus dif­ficile, au plan de la sécurité.

C’est un paradoxe. Là où il y a inter­pé­né­tration, il y a très peu de risques, pour le moment. Alors que là où il y a une sépa­ration franche, qui res­semble plus à un com­promis de paix, c’est là que c’est plus dan­gereux, fina­lement. Une des expli­ca­tions est que l’acteur col­lectif pales­tinien est en partie pré-​​géopolitique. Il n’évolue pas dans une logique de création d’un Etat, éven­tuel­lement en expansion, grâce à des com­promis dyna­miques. Un Etat minimal qui aurait sa sou­ve­raineté, sans aban­donner pour autant ses pré­ten­tions d’expansion ter­ri­to­riale – comme ont pu l’être la Grèce, la Rou­manie, ou la Serbie au 19ème siècle. Les mou­ve­ments poli­tiques pales­ti­niens n’ont jamais dans cette logique-​​là. En 1947, ils n’avaient pas de culture de l’Etat, ni de mou­vement de libé­ration structuré. Et depuis, on peut dire qu’ils ont, au sens propre, tou­jours été en retard d’une guerre. Ils se sont, du coup, réfugiés dans un ter­ro­risme qui leur aliène une opinion publique mon­diale, qui serait tout à fait dis­posée, pourtant, à prendre leur parti. Encore aujourd’hui, ce sont les mou­ve­ments les moins res­pec­tables qui donnent le ton et main­tiennent une image ternie des Pales­ti­niens, laissant la poli­tique d’expansion israé­lienne se pour­suivre cahin-​​caha.

- Si l’on se pose la question de la sécurité d’Israël et celle de l’indépendance de la Palestine, quelle solution pourrait se dessiner ?

La mau­vaise volonté des Israé­liens à faire la paix est pos­sible parce que les Pales­ti­niens ne sont pas à la hauteur. La réponse de fond est là. Tant que les Pales­ti­niens paraî­tront aux yeux de l’opinion inter­na­tionale pires que les Israé­liens, les Israé­liens pourront continuer à jouer avec leurs propres prin­cipes, contra­dic­toires, à miser sur le caractère juif de l’Etat et la colo­ni­sation, le grand Israël. Contrai­rement à ce qu’on dit souvent, je pense donc que ce sont plutôt les Pales­ti­niens qui tiennent la clé. Pour des raisons mul­tiples et fortes, cette région est fina­lement cogérée par le Monde. Si les Pales­ti­niens n’émergent pas comme un acteur res­pon­sable aux yeux du Monde, sur la scène mon­diale, les Israé­liens pourront continuer dans des condi­tions rela­ti­vement sup­por­tables pour l’ensemble de leur société. Le « spa­tiocide » peut ainsi se pour­suivre. C’est ce que visent cer­tains stra­tèges israé­liens : les Pales­ti­niens qui peuvent partir par­tiront. La société pales­ti­nienne s’affaiblira. Il n’y aura pas d’alternative. Peu à peu le ter­ri­toire sera avalé. Et l’on obtiendra, nouveau paradoxe, ce que l’extrême gauche israé­lienne propose : un état bina­tional. S’ils réus­sissent, les Israé­liens se retrou­veront devant une contra­diction majeure. C’est aussi pour cela que le rythme d’évolution est rela­ti­vement lent. Aussi étrange que cela puisse paraître, le système actuel est en équi­libre ce qui explique que le conflit perdure. Cer­tains mou­ve­ments pales­ti­niens craignent à l’évidence la paix. Les démo­crates pales­ti­niens se méfient beaucoup d’un Etat pales­tinien qui serait très pro­ba­blement auto­ri­taire et cor­rompu. Et les forces expan­sion­nistes israé­liennes ont intérêt à ce que le flou demeure le plus long­temps pos­sible. C’est un peu comme ces maisons dans les Balkans qu’on ne termine pas parce qu’ensuite on est obligé de payer l’impôt immobilier.

- Et cette idée d’un Etat binational ?

Elle serait cohé­rente. Ce serait, pour la région, une sortie rai­son­nable du 19e siècle. Il y a un cer­tains nombre d’endroits dans le Monde, où des groupes dif­fé­rents coha­bitent dans un Etat démo­cra­tique. C’est le cas en Suisse… Un fédé­ra­lisme intel­ligent pourrait très bien fonc­tionner, d’autant que l’interface Israël/​Palestine est aussi une bar­rière du déve­lop­pement Dans la vieille ville de Jéru­salem, vous faites quelques cen­taines de mètres et vous passez, à pied, d’un pays déve­loppé (23e rang mondial à l’IDH en 2005) à un pays qui l’est net­tement moins (Palestine 106e, Liban 88e, Jor­danie 86e, Syrie 108e, Égypte 112e), comme lorsque vous fran­chissez le Rio Grande ou le détroit de Gibraltar, mais, encore un paradoxe, de façon beaucoup plus facile, en conti­guïté totale, Dans ce type de contexte, les Israé­liens comme Pales­ti­niens ont beaucoup à gagner de ce gra­dient dans une situation pacifiée. C’est ce qui s’est d’ailleurs déjà produit jusqu’à l’Intifada. L’économie de Cis­jor­danie avait davantage pro­gressé que celle de la Jor­danie. À condition d’accepter la légi­timité de leurs droits, Israël pourrait intégrer les Pales­ti­niens à son modèle de déve­lop­pement, comme il a su le faire pour les Mis­rahim, les juifs « orientaux », cultu­rel­lement proches des Pales­ti­niens. Si l’on pouvait ima­giner la solution, elle serait plutôt dans une fédé­ration israélo-​​palestinienne. Mais c’est aussi sup­poser le pro­blème résolu quand, des deux côtés, le com­mu­nau­ta­risme eth­nique, reli­gieux et ou national domine, qui consiste, là comme ailleurs, d’abord à dénier à l’autre une exis­tence com­pa­rable à la sienne. »

Recueillis par KARL LASKE

Source : http://contrejournal.blogs.liberati...