Sur l’éducation au racisme et le meurtre d’enfants

Nourit Peled-​​Elhanan, vendredi 12 mai 2006

Je vou­drais dédier ces mots à la mémoire des enfants pales­ti­niens assas­sinés jour après jour, de sang froid, non pas à la suite d’une erreur humaine ni à cause d’un raté de la tech­no­logie - comme on nous l’explique dans les médias - mais confor­mément aux pro­cé­dures. Ces enfants dont jamais per­sonne n’est jugé cou­pable de l’assassinat métho­dique, routinier.

Nourit Peled-​​Elhanan 16 mars 2006

Source : http://​www​.mah​san​milim​.com/​N​u​r​i​t​P​e​l​e​d​E​l​h​a​n​a​n.htm

Je vou­drais dédier ces mots aux mères de ces enfants assas­sinés, elles qui conti­nuent à mettre au monde des enfants et à fonder des familles, elles qui se dépêchent de pré­parer des sand­wiches en voyant les bull­dozers approcher pour détruire leurs maisons, elles qui accom­pagnent chaque jour leurs enfants jusqu’à l’école sur des kilo­mètres de des­truction et de saletés, devant les fusils brandis par des soldats apa­thiques, elles qui savent que ces soldats, assassins de leurs enfants, ne seront jamais amenés à com­pa­raître devant un tri­bunal et que même s’ils devaient l’être, ils ne seraient jamais jugés cou­pables, parce que le meurtre d’enfants pales­ti­niens n’est pas un crime dans l’Etat d’Israël, juif et démocratique.

Enfin je vou­drais dédier ces mots à la mémoire de l’écrivain et poète, le pro­fesseur Izzat Ghazzawi, avec qui j’ai eu l’honneur de par­tager le Prix Sakharov pour les Droits de l’Homme et la liberté de pensée. Quelques mois avant de mourir d’humiliation, il m’écrivait à propos des soldats qui fai­saient irruption chez lui la nuit, brisant meubles et fenêtres, souillant tout, ter­ro­risant les enfants, « il me semble qu’ils cherchent à faire taire ma voix ». Izzat Ghazzawi m’a demandé de m’adresser au Ministère des Affaires étran­gères pour demander qu’ils cor­rigent l’erreur. Mais son cœur savait la vérité et a cessé de battre peu de temps après.

Cette cruauté qui ne s’exprime pas en mots, cette façon orga­nisée, réfléchie, de mal­traiter les gens, que les meilleurs cer­veaux juifs sont aujourd’hui engagés à pla­nifier et à per­fec­tionner, tout cela n’est pas né de rien. C’est le fruit d’une éducation fon­da­mentale, intensive, générale.

Les enfants d’Israël sont éduqués dans un dis­cours raciste sans com­promis. Un dis­cours raciste qui ne s’arrête pas aux check-​​points mais gou­verne tous les rap­ports humains dans ce pays.

Les enfants d’Israël sont éduqués de manière à consi­dérer le mal que, dès après la fin de leurs études, ils auront à faire passer du virtuel au concret, comme quelque chose d’imposé par la réalité dans laquelle ils sont appelés à fonctionner.

Les enfants d’Israël sont éduqués de manière à consi­dérer les réso­lu­tions inter­na­tio­nales, les lois et les com­man­de­ments humains et divins, comme autant de paroles vides qui ne s’appliquent pas à nous. Les enfants d’Israël ne savent pas qu’il y a une occu­pation. On leur parle de « peu­plement ». Sur les cartes de popu­lation des manuels de géo­graphie, les Ter­ri­toires occupés sont repré­sentés comme faisant partie d’Israël ou sont laissés en blanc et indiqués comme « zones dépourvues de données », autrement dit comme des zones inhabitées.

Aucun livre de géo­graphie dans l’Etat d’Israël n’offre de carte des fron­tières de l’Etat, car les enfants d’Israël apprennent que la véri­table entité géo­gra­phique à nous appar­tenir, c’est l’entité mythique appelée Terre d’Israël et que l’Etat d’Israël en est une petite partie temporaire.

Les enfants d’Israël apprennent qu’il y a dans leur pays des Juifs et des Non-​​Juifs : un secteur juif et un secteur non-​​juif, une agri­culture juive et une agri­culture non-​​juive, des villes juives et des villes non-​​juives. Qui sont ces Non-​​Juifs-​​là, que font ils ? De quoi ont-​​ils l’air ? Est-​​ce important ?

Quand ils ne sont pas appelés non-​​juifs, tous ces autres qui sont pré­sents dans le pays sont appelés d’une manière globale : « Arabes ». Par exemple, dans le livre « Israël, l’homme et l’espace » (éd. Centre pour la Tech­no­logie de l’Education, 2002), on peut lire :

Page 12 : « La popu­lation arabe […] A l’intérieur de ce groupe de popu­lation, il y a des croyants de dif­fé­rentes reli­gions et des groupes eth­niques dif­fé­rents : Musulmans, Chré­tiens, Druzes, Bédouins et Tcher­kesses, mais comme la majorité d’entre eux sont des Arabes, doré­navant, tout au long de cet ouvrage, nous don­nerons à ce groupe le nom d’Arabes ou de popu­lation arabe. »

Dans le même livre, les Pales­ti­niens sont appelés « tra­vailleurs étrangers » et leurs hon­teuses condi­tions de sub­sis­tance sont, dit le livre, « carac­té­ris­tiques de pays développés ».

Les Pales­ti­niens, qu’ils soient citoyens de l’Etat ou qu’ils vivent dans les Ter­ri­toires occupés, ne sont pré­sentés dans aucun ouvrage sco­laire comme des gens modernes, citadins, occupés à des travaux pro­ductifs ou pres­ti­gieux ou à des acti­vités eth­niques posi­tives. Ils n’ont pas de visage. Ils sont repré­sentés par le biais d’images sté­réo­typées : les Arabes citoyens d’Israël, à qui l’on donne l’appellation rabais­sante d’ « Arabes d’Israël », sont repré­sentés soit par des cari­ca­tures racistes de l’Arabe version Mille et une nuits, portant mous­tache et keffieh, chaus­sures pointues de clown et avec un chameau se traînant à sa suite (Géo­graphie de la terre d’Israël, 2002), soit par la photo raciste typique de la repré­sen­tation du tiers-​​monde en occident - le paysan d’avant la tech­no­logie, mar­chant der­rière une charrue pri­mitive tirée par une paire de bœufs (Les gens et l’espace, 1998). Les Pales­ti­niens qui habitent dans les Ter­ri­toires sont repré­sentés par des photos de ter­ro­ristes cagoulés (Le ving­tième siècle /​ Temps modernes II), ou de troupes de réfugiés allant nu-​​pieds de nulle part vers nulle part, avec des valises sur la tête (Voyage vers le passé, 2001). Les qua­li­fi­catifs que reçoivent ces sté­réo­types dans les manuels sco­laires sont « cau­chemar démo­gra­phique », « menace sécu­ri­taire », « fardeau pour le déve­lop­pement » ou « pro­blème qui doit trouver sa solution ».

Bien que les zones pales­ti­niennes ne soient pas indi­quées sur les cartes, l’Autorité Pales­ti­nienne est un ennemi. Par exemple, dans le livre « Géo­graphie de la terre d’Israël », de 2002, on trouve un sous-​​chapitre intitulé «  L’Autorité Pales­ti­nienne vole de l’eau à Israël, à Ramallah ».

Mais par-​​dessus tout, le racisme trouve à s’exprimer dans des livres réputés non racistes et ignorant peut-​​être le dis­cours raciste qu’ils véhi­culent. Des ouvrages qua­lifiés par des cher­cheurs de « pro­gres­sistes, hardis, poli­ti­quement cor­rects », des ouvrages tournés vers la « vérité his­to­rique » et la paix. Par exemple :

Le vingtième siècle, d’Elie Barnavi, page 244 :

« Cha­pitre 32 : les Pales­ti­niens, de réfugiés à une nation. Ce cha­pitre examine le déve­lop­pement du pro­blème pales­tinien […] et les atti­tudes, dans le public israélien, à l’égard de ce pro­blème et de la nature de sa solution. »

Si on me disait que ce titre vient d’ailleurs, qu’il a un peu plus de soixante ans et qu’au lieu du pro­blème pales­tinien, il y est question du « pro­blème juif », je ne serais pas surprise.

Comment s’est créé ce problème ?

Temps moderne II, d’Elie Barnavi et Eyal Naveh, explique : Page 238 : « […] C’est dans la pau­vreté, dans le dés­œu­vrement et dans la frus­tration, qui étaient le lot des réfugiés dans leurs misé­rables camps, qu’a mûri "le pro­blème palestinien". »

Qu’amène ce pro­blème ? Page 239 : « […] Le pro­blème pales­tinien empoi­sonne, depuis une géné­ration et plus, les rela­tions d’Israël avec le monde arabe et avec la com­mu­nauté internationale. »

Pour cet ouvrage, l’identité des Pales­ti­niens est fondée sur « le rêve du retour en terre d’Israël » et non pas en Palestine (page 238 : « Les Pales­ti­niens… ont fondé leur identité sur le rêve du retour en terre d’Israël »).

Comment le nationalisme palestinien s’est-il créé ?

Temps modernes II : « Au fil des ans, l’aliénation et la haine, la pro­pa­gande et les espoirs de retour et de ven­geance ont fait des réfugiés une nation […] »

Le livre explique aussi que la pré­sence des Pales­ti­niens parmi nous est sus­cep­tible de « trans­former le rêve sio­niste en cau­chemar version Afrique du Sud » (Le ving­tième siècle, page 249). Ces propos ont été écrits après la vic­toire de Nelson Mandela, mais le livre iden­tifie encore les Juifs de l’Etat d’Israël avec les Blancs d’Afrique du Sud pour qui la popu­lation indigène est un cauchemar.

L’assassinat de Pales­ti­niens par des Israé­liens a tou­jours des réper­cus­sions posi­tives, selon ces ouvrages pédagogiques :

Temps modernes, Elie Barnavi et Eyal Naveh.

Page 228 : « Le mas­sacre de Deir Yassin n’a en fait pas inauguré la fuite massive des Arabes du pays qui avait débuté avant ça, mais l’annonce du mas­sacre l’a for­tement accélérée. »

« Inauguré » est un mot festif. Et tout de suite après, à la page 230 :

« La fuite des Arabes a résolu, au moins par­tiel­lement, un ter­ri­fiant pro­blème démo­gra­phique, et même quelqu’un de modéré comme Haïm Weizman a parlé à ce propos de ‘miracle’. »

C’est ainsi que les enfants d’Israël apprennent que c’est un pays sans Arabes - la réa­li­sation de l’idéal sio­niste. Ils apprennent que tuer des Pales­ti­niens, détruire leurs terres, assas­siner leurs enfants n’est pas un crime, au contraire : le monde éclairé tout entier a peur du ventre musulman et tout parti au pouvoir qui veut gagner des élec­tions et faire la démons­tration de son enga­gement dans le sio­nisme, ou la démo­cratie, ou le progrès, fait, à la veille des élec­tions, la sur­prise d’une opé­ration osten­ta­toire de meurtre de Palestiniens.

Et cela en dépit du fait que les écoles juives dans l’Etat d’Israël sont pleines de slogans disant « d’aimer l’autre et d’accepter celui qui est dif­férent ». Appa­remment, l’autre, celui qui est dif­férent, ce ne sont pas les gens de l’endroit où nous vivons.

Les enfants d’Israël en savent davantage sur l’Europe - patrie de fan­taisie et idéal des diri­geants du pays - que sur le Proche-​​Orient où ils vivent et qui est le foyer d’origine de plus de la moitié de la popu­lation israé­lienne. Les enfants juifs, dans l’Etat d’Israël, sont éduqués dans des valeurs humaines dont ils ne voient la concré­ti­sation nulle part autour d’eux. Au contraire.

Partout ils assistent à la vio­lation de ces valeurs. Une étudiante qui se défi­nissait elle-​​même comme « une habi­tante de Tel Aviv, favo­risée, appar­tenant à la classe moyenne », témoi­gnait ainsi de cette confusion lorsqu’elle s’étonnait de ce que « des soldats de mon peuple, qui me pro­tègent et veulent ma sécurité » mal­traitent, sans sour­ciller, un père pales­tinien et son fils (Haaretz, 13.03.2006).

Dans ce contexte, l’expression « des soldats de mon peuple, qui me pro­tègent et veulent ma sécurité » est ce qui exprime plus que tout l’idéologie des racistes : mal­traiter l’autre est inter­prété comme défense de ceux de notre camp. Cette vio­lence faite à l’autre est ce qui nous définit et crée une soli­darité : nous les mal­traitons, signe que nous sommes un peuple uni, consensuel, et tous res­pon­sables les uns des autres.

Qui sont ces gens qu’elle dit « de mon peuple » ? Le mot « peuple », tout comme le mot « nous », est un des mots les plus chargés qui soient. C’est un mot qu’on pré­sente comme s’il ne laissait pas le choix, comme un coup du sort, une œuvre de la nature. La mort nous a obligé, ma famille et moi, à scruter ce mot en pro­fondeur. Quand, il y a quelques années, une jour­na­liste m’a demandé comment je pouvais recevoir des paroles de conso­lation venant de l’autre côté, je lui ai immé­dia­tement répondu que je n’étais pas prête à recevoir de paroles de conso­lation venant de l’autre côté ; la preuve : lorsqu’Ehoud Olmert, le maire de Jéru­salem, est venu exprimer ses condo­léances, je suis sortie de la pièce et j’ai refusé de lui serrer la main ou de lui parler. Pour moi, l’autre côté, c’est lui et ses semblables.

Et cela parce que mon « nous » à moi ne se définit pas en termes natio­na­listes ou racistes. Mon « nous » à moi se compose de tous ceux qui sont prêts à lutter pour pré­server la vie et pour sauver des enfants de la mort. Des mères et des pères qui ne voient pas une conso­lation dans le meurtre des enfants des autres.

Il est vrai que là où nous sommes, ce camp compte davantage de Pales­ti­niens que de Juifs, parce que ce sont eux qui tentent à tout prix - et avec une force qui ne m’est pas fami­lière mais que je ne peux qu’admirer - de continuer à mener une exis­tence dans les condi­tions infer­nales que le régime de l’occupation et la démo­cratie juive leur imposent. Néan­moins, pour nous aussi, vic­times juives de l’occupation, qui cher­chons à nous dégager de la culture de la force et de la des­truction dans la guerre de civi­li­sa­tions qui se mène en ces lieux, pour nous aussi il y a place ici.

Mon fils Elik est membre d’un nouveau mou­vement qui a fleuri sous le nom de « Com­bat­tants pour la paix » et dont les membres sont des Israé­liens et des Pales­ti­niens qui ont été des soldats com­bat­tants et qui ont décidé de fonder un mou­vement de résis­tance non vio­lente à l’occupation. Ma famille est membre du Forum des familles endeuillées, israé­liennes et pales­ti­niennes, en faveur de la paix. Mon fils Guy fait du théâtre avec des amis israé­liens et pales­ti­niens qui se voient comme des gens vivant au même endroit et cherchent à se libérer d’une exis­tence toute tracée, de mal­fai­sance et de racisme qui n’est pas la leur. Et mon plus jeune fils Yigal fait chaque année un camp d’été de la paix où des enfants juifs et des enfants pales­ti­niens s’amusent ensemble et créent des liens solides qui se main­tiennent l’année durant. Ce sont ces enfants-​​là, son « nous » à lui.

Et cela parce que nous sommes une partie de la popu­lation vivant en ce lieu et parce que nous croyons que cette terre appar­tient à ses habi­tants et pas à des gens qui vivent en Europe ou en Amé­rique. Nous croyons qu’il est impos­sible de vivre en paix sans vivre dans les lieux mêmes, avec ses habi­tants. Qu’une fra­ternité réelle ne s’établit pas sur des cri­tères natio­na­listes et racistes mais sur une vie commune en un lieu déterminé, dans un paysage déterminé, et sur des défis relevés en commun. Que celui qui ne franchit pas les fron­tières de la race et de la religion et qui ne s’intègre pas parmi les gens du pays où il est né n’est pas un homme de paix. Mal­heu­reu­sement, il y en a beaucoup ici qui se disent gens de paix mais qui, voyant des com­pa­triotes empri­sonnés dans des ghettos et des enclos dont tout le but est d’affamer jusqu’à la mort, ne pro­testent pas et envoient même leurs fils servir dans l’armée d’occupation, jouer les sen­ti­nelles sur les murs du ghetto et à ses portes.

Je ne suis pas une femme poli­tique mais il est clair pour moi que les poli­ti­ciens d’aujourd’hui sont les étudiants d’hier et que les poli­ti­ciens de demain, ce sont les étudiants d’aujourd’hui. C’est pourquoi il me semble que celui qui fait de la paix et de l’égalité sa devise doit s’intéresser à l’éducation, l’explorer, la cri­tiquer, pro­tester contre la pro­pa­gation du racisme dans le dis­cours péda­go­gique et dans le dis­cours social, pro­poser des lois ou réac­tiver des lois contre un ensei­gnement raciste et ins­taurer des cadres alter­natifs où s’offre à s’enseigner une connais­sance de l’autre réelle, pro­fonde, barrant toute pos­si­bilité de s’entretuer. Un tel ensei­gnement devrait mettre sous les yeux les images des petites filles, étendues avec leur solennel uni­forme d’école, dans la crasse, le sang et la pous­sière, leur petit corps criblé de balles tirées selon les pro­cé­dures, et poser, jour après jour, heure après heure, la question posée par Anna Akh­matova qui, elle aussi, avait perdu son fils dans un régime meurtrier :

«  Pourquoi ce sillon de sang déchire-​​t-​​il la fleur de ta joue ?  »

Nourit Peled-​​Elhanan, Jérusalem, 16 mars 2006