« Sujet sensible »

K. Selim, vendredi 12 juin 2009

Vincent Geisser, cher­cheur français, est convoqué le 29 pour man­quement au devoir de réserve. On lui reproche ses prises de position jugées « isla­mo­philes » et on le sus­pecte de vouloir constituer un « lobby arabo-​​musulman » au sein du CNRS.

Il arrive à un cher­cheur français, Vincent Geisser, quelque chose de kaf­kaïen. Il est convoqué le 29 juin pro­chain pour man­quement au devoir de réserve. Il subit depuis quelques années la sur­veillance et la sus­picion zélée du « fonc­tion­naire sécurité et défense (FD) du CNRS », qui lui reproche ses prises de position jugées « isla­mo­philes » et le sus­pecte de vouloir constituer un « lobby arabo-​​musulman » au sein du CNRS.

Un mail privé de Vincent Geisser, s’exprimant sur le cas d’une jeune étudiante à qui l’on a sup­primé son allo­cation pour cause de port du hidjab, a été mis en ligne dans un blog et cela devient le bon pré­texte pour faire le procès du cher­cheur. Le récit de la longue ini­mitié entre l’auteur de la « nou­velle isla­mo­philie » et le fonc­tion­naire « sécurité et défense du CNRS » est édifiant. L’affaire a com­mencé en 2003. Le cher­cheur entame une enquête sur la place des cher­cheurs magh­rébins ou d’origine magh­rébine dans les ins­ti­tu­tions publiques en France. Le fonc­tion­naire sécurité et défense s’enquiert de la nature de la recherche et notifie au labo­ra­toire du cher­cheur que l’enquête doit être classée comme sujet sensible.

Au cours de l’entretien, le fonc­tion­naire sécurité et défense pose des ques­tions sur les acti­vités publiques de Vincent Geisser et montre qu’il dispose d’un « dossier complet » sur lui, y compris de ses prises de parole. On lui demande de jus­tifier ses prises de position. Le cher­cheur découvre qu’un « véri­table système de fiches de ren­sei­gne­ments sur les cher­cheurs - ou, du moins, sur cer­tains d’entre eux - a été mis en place par le fonc­tion­naire défense au sein même du CNRS ».

L’affaire est digne d’un système tota­li­taire, où les opi­nions de l’individu suf­fisent à le classer dans une sorte de liste noire. Le monde uni­ver­si­taire, légi­ti­mement choqué qu’une affaire de ce genre puisse avoir lieu dans un pays démo­cra­tique, a réagi en consti­tuant un col­lectif de sau­ve­garde de la liberté intel­lec­tuelle des cher­cheurs et enseignants-​​chercheurs de la fonction publique.

Dans la lettre ouverte à la ministre fran­çaise de l’Enseignement supé­rieur et de la Recherche, signée notamment par Esther Ben­bassa et Pascal Boniface, les uni­ver­si­taires demandent s’il leur faut désormais sou­mettre préa­la­blement leurs articles, livres et prises de position publiques à la censure. « Quels com­promis honteux devrons-​​nous accepter pour échapper à l’humiliation d’un conseil de dis­ci­pline ? La France, pays des droits de l’homme et de la liberté d’expression, est-​​elle en train de perdre son âme ? Comment continuer à faire notre travail, à assumer plei­nement notre vocation, sous la menace constante de la sanction ? ».

Le fameux fonc­tion­naire défense et sécurité définit sa mission comme celle de la défense des « intérêts fon­da­mentaux pour la Nation, qui touchent à la sau­ve­garde du patri­moine scien­ti­fique et écono­mique et à la défense et la sécurité publique, dans le péri­mètre d’activité du CNRS ».

Le pro­blème est que cette défense prend l’allure d’un rôle de com­mis­sariat poli­tique qui s’occupe aussi des idées et des opi­nions des cher­cheurs. M. Geisser est sus­pecté de sen­timent pro-​​musulman ou pro-​​arabe. Et appa­remment, c’est impar­don­nable… « Ce qui arrive à notre col­lègue Vincent Geisser, qui a le malheur de tra­vailler sur l’Islam, sujet brûlant s’il en est, est d’une extrême gravité et inter­pelle tous les citoyens de ce pays… ». Le col­lectif a bien mis le doigt sur une phobie tenace…