« Stitching Palestine », ou la Palestine qui ne cesse de se recoudre

Documentaire. La réalisatrice Carole Mansour donne la parole à douze Palestiniennes aux itinéraires très différents, qui recomposent la toile de leur lutte en évoquant... la broderie, cet art qui a survécu à l’occupation.

Sandra Noujeim, L’Orient le Jour, samedi 1er avril 2017

La robe traditionnelle d’une Palestinienne, ou le thawb (l’habit en arabe) allie l’art de broder à celui de narrer. Peindre à l’aiguille des figures abstraites ou symboliques propres à la culture palestinienne, c’est aussi donner matière à des récits inspirés de l’esthétique du vêtement.

Imaginer l’état d’âme de l’artisane couturière à l’œuvre ou l’histoire de celle à qui elle destine son ouvrage. Des poussières de vies disparates qui se recousent dans le regard émerveillé de l’observateur. Comme celui de la petite Palestinienne à Jérusalem ou à Jéricho qui s’exalte devant la « grande beauté » du vêtement porté par des marchandes ou des femmes à la fontaine. C’était avant 1948. À l’époque où la broderie incarnait la vitalité palestinienne, l’expression d’une diversité culturelle, d’une liberté aussi. Les robes étaient célébration et liesse autant que réinvention de la tradition dont la femme était le pivot.

Après cette date, l’énergie de vie a accouché d’une énergie de combat. Sima Tukan Ghandour était la petite fille en exaltation devant le thawb. Elle se souvient, avec des larmes intactes, de ce que Huguette Caland (fille du président Béchara el-Khoury) lui dira plus tard, en 1967, à Beyrouth : « La Palestine reviendra un jour et tout devra alors revenir avec elle : le patrimoine, la cuisine... nous préparerons tout ici, en attendant ce retour. » Les Palestiniennes ont alors réappris à broder « le beau ».

Dans l’exil, l’artisane incorpore des soupirs de douleur à son ouvrage, avec la conscience de ressusciter, à coups d’aiguille, une image de sa patrie. Une relique transportée de Palestine et pétrie d’une Palestine nouvelle, réimaginée au gré de mémoires « transmises ». La broderie est de ces choses qu’un persécuté emmène avec lui et remodèle. Comme le souvenir. Avec la même obsession de le ressusciter.

Dans le dernier documentaire réalisé par Carole Mansour Stitching Palestine (Coudre la Palestine), qui donne la voix à douze Palestiniennes, le thawb devient l’objet le plus apte à assouvir cette obsession, ce rêve qu’un « orphelin » se fait de ses parents, pour reprendre la métaphore de Salma al-Yassir, directrice générale de l’Institut des études palestiniennes à Beyrouth.

Dans la précarité du camp de Mar Élias, Nazmiyeh Salem, brodeuse engagée par l’association Inaach, a produit une représentation de Jérusalem. « En la brodant cinq mois durant, je me suis sentie au cœur de la Palestine », raconte-t-elle. Les ruelles du camp où plonge la caméra semblent prendre alors la forme du songe de Freidis, son village à Haïfa qu’elle n’a jamais vu.

Les orangers de Haïfa

La conscience de l’inaccessible marque ainsi la mémoire d’enfance de Leila Khaled, ancienne militante du Front populaire de libération de la Palestine et membre actuelle du Conseil national palestinien. Enfant en 1948, arrivée à Tyr après avoir fui Haïfa avec ses parents, la petite fille est réprimandée par sa mère pour avoir voulu cueillir une orange dans le verger de son oncle. « Ce qui vous appartient se trouve à Haïfa. Le reste vous n’y touchez pas... » Plus tard, la femme aux yeux noirs bridés portera la mitraillette « comme on porte un enfant », avec la confiance que celle-ci la reconduira chez elle. En chemin, son présent le « plus précieux » viendra sous forme d’un thawb, qu’une Palestinienne destinait à la fiancée de son fils, lui aussi militant, avant qu’il ne périsse au combat. L’habit sera lui aussi détruit lors de l’invasion israélienne du Liban en 1982.

Trente-cinq ans plus tard, depuis Londres, une jeune avocate, Mary Nazzal Batayneh, s’acharne à explorer les voies « non encore exploitées » du droit international pénal, parce que « la colonisation israélienne aurait dû disparaître avec la disparition du colonialisme... sa fin est inévitable », dit-elle, sur le ton de l’évidence.

La même évidence avec laquelle la mère de Malak Husseini Abdel Rahim, alors octogénaire comme elle aujourd’hui, avait cogné de sa canne la porte de sa demeure familiale à Jérusalem en répétant : « C’est ma maison, je ne l’ai jamais vendue. »

La porte et la lune

La porte revient dans les réminiscences des Palestiniennes, comme des carrés qui s’emboîtent, et que devinent dans les formes brodées d’une tapisserie les doigts de Leila Atchane, psychothérapeute de Ramallah, diplômée de Harvard, atteinte de cécité. Elle aussi « revoit » sa mère « devant la porte de la maison » résister à des soldats israéliens venus emmener son père. Cette porte, Raeda Taha, écrivaine de renom, a réussi à l’extirper de ses souvenirs. Par un jeu du hasard facilité par sa force de caractère, le portail de bois artisanal de la maison de ses grands-parents à Jérusalem se trouve désormais dans son salon. « Je contemple tous les matins cette porte en m’imaginant ceux qui ont pu y frapper », raconte l’auteure, entourée de ceux qu’elle a aimés, Mahmoud Darwich, Yasser Arafat, ainsi que son père et son époux, « devenus des photos ».

D’autres qui n’ont pas connu leur terre l’associe à des objets pérennes universels, comme la lune. Sur une terrasse illuminée du littoral beyrouthin, la jeune Amal Ziad Kaawach raconte les deux Meyroun. Son village dont il ne reste selon les photos que deux arcanes, « comme deux yeux qui nous contemplent »... et attendent. Et la fille qu’elle dessine sur son blog, une petite silhouette sans traits, aux longues tresses, « qui se plaît à jouer avec la lune ». Entre les deux, l’artiste murmure une chanson qu’elle a composée sur le thawb qu’elle garde secrètement dans son coffre.

L’existence

Le coffre de Huda al-Imam, lui, couve jalousement les titres de propriété de la maison de son père saisie par le gouvernement israélien et revendue à des particuliers israéliens à Jérusalem. Elle s’y rend chaque vendredi pour faire acte de présence. Elle réussira, lors des travaux de rénovation, à en récupérer une pile de dalles emblématiques, que les ouvriers (des Palestiniens) avaient décollées à la demande des propriétaires pour en changer la configuration. Dans ce « conflit sur l’identité de l’espace », tel que le présente Souad al-Amiry, fondatrice de l’association Riwaq pour la préservation du patrimoine en Palestine, Huda al-Imam a remporté une bataille : de sa pile de dalles, elle a fait une muraille, « comme une broderie » en hommage à son père. La nation survit à travers les vies individuelles.

Il arrive d’ailleurs que l’occupant s’empresse de vouloir rayer ces vies sur le papier. « Vous n’existez pas », avait un jour lancé une fonctionnaire municipale à Dina Nasser, conseillère de santé enregistrée à Jérusalem où elle est contrainte de résider la majorité de sa vie, avec ses enfants, pour éviter d’en être « rayée d’un coup de crayon ». En contemplant tous les soirs au retour du travail la vue panoramique de Jérusalem, elle comprend pourquoi elle a choisi d’y exister. Son thawb, lui, l’attend avec son mari, à Bir Zeit.