Sté­phane Hessel : « La solution des deux États, israélien et pales­tinien, est devenue caduque »

Thomas Cantaloube, dimanche 27 avril 2008

De retour de la bande de Gaza, de Ramallah en Cis­jor­danie et de Jéru­salem, l’ambassadeur de France, Sté­phane Hessel, nous raconte comment le pes­si­misme a gagné les consciences des Pales­ti­niens, qui ne croient désormais plus à la pos­si­bilité de vivre dans leur propre Etat, au côté d’Israël.

Les nou­velles en pro­ve­nance des ter­ri­toires pales­ti­niens sont rarement bonnes. Elles peuvent parfois être pires. Surtout quand elles pro­viennent de la bande de Gaza. Il y a les vio­lences quasi quo­ti­diennes, qui dépassent parfois le cadre « ordi­naire », comme celles qui ont eu lieu cette semaine, pro­vo­quant la mort de dix-​​sept Pales­ti­niens et de trois soldats israéliens.

Et puis il y a le désespoir qui gagne les corps et les esprits. C’est cette déses­pé­rance qui gagne les Pales­ti­niens, de tous âges et de tous milieux, que Sté­phane Hessel a sou­haité par­tager avec Mediapart.

À 90 ans, Hessel n’est pas seulement un ambas­sadeur de France (titre réservé aux plus illustres ser­vi­teurs du corps diplo­ma­tique), ou un « citoyen sans fron­tières », pour reprendre le titre d’un récent ouvrage de notre col­lègue Jean-​​Michel Helvig, il est avant tout un témoin de l’Histoire et une conscience de celle-​​ci.

Revenant d’une mission d’observation à Gaza, Ramallah et Jéru­salem, il s’alarme de ce que lui ont confié ses inter­lo­cu­teurs, essen­tiel­lement pales­ti­niens : « À la suite de ce qui s’est passé depuis l’évacuation des colonies israé­liennes à Gaza, depuis l’enfermement de ce petit ter­ri­toire qui n’a plus de contacts avec le monde exté­rieur, depuis qu’il y a le Hamas d’un côté et le Fatah de l’autre, la seule solution qui appa­raissait rai­son­nable et pos­sible des deux États –israélien et pales­tinien – vivant côte à côte à la suite d’une négo­ciation, n’est plus d’actualité. Tous nos inter­lo­cu­teurs sur place nous ont dit : "C’est out ! Ce n’est plus pos­sible !" Pourquoi ? Essen­tiel­lement à cause de la façon dont les Israé­liens ont continué à colo­niser la Cis­jor­danie et n’ont rien fait pour faci­liter le travail de Mahmoud Abbas. Aucun de ces pro­blèmes n’ayant évolué ces der­nières années, la solution de deux États est devenue caduque. »

Dans l’extrait vidéo ci-dessous [1], Sté­phane Hessel explicite cet abandon tacite de la solution prônée par la com­mu­nauté inter­na­tionale depuis quelques années, et que la mainmise du Hamas sur la bande de Gaza a également contribué à éloigner. Il pro­nonce également le mot tabou d’apartheid, sans pour autant le reprendre à son compte : « Les Pales­ti­niens ont perdu tout espoir, et ils se voient dans l’État d’une minorité com­plè­tement scindée, et par consé­quent traitée comme les Noirs en Afrique du Sud au temps de l’apartheid. »

C’est également le vocable utilisé par l’ancien pré­sident amé­ricain Jimmy Carter, qui en fait le titre de son récent livre : La Paix, pas l’apartheid. Ce dernier était d’ailleurs dans la région cette semaine, et, suite à sa volonté de ren­contrer les diri­geants du Hamas [3], le gou­ver­nement israélien a refusé de le voir.

Sté­phane Hessel raconte également sa ren­contre préa­lable à son voyage avec le ministre des Affaires étran­gères Bernard Kouchner, et ce qu’il lui dira lors de leur pro­chaine entrevue.

Une critique sévère de l’Etat d’Israël

Sté­phane Hessel occupe une position de témoin unique. Allemand vivant en France dans les années 1930, juif par son père, déporté à Buchenwald, résistant, engagé au côté de De Gaulle, il a également par­ticipé en 1948 – l’année de la nais­sance d’Israël – à la rédaction de la Décla­ration uni­ver­selle des droits de l’Homme.

Parce qu’au mitan du XXe siècle, il s’est retrouvé acteur et victime d’événements aux réper­cus­sions consi­dé­rables, il n’hésite pas aujourd’hui à juger en des termes très durs le devenir d’Israël, un État dans lequel, comme beaucoup de ses contem­po­rains, il avait placé les espoirs d’une géné­ration qui pensait recons­truire un monde meilleur pour tous.

C’est le fossé qui existe entre les idéaux et la réalité qui lui fait dire aujourd’hui : « La volonté juive a été trahie par l’État. L’État d’Israël, parce qu’il était ali­menté par une volonté nationale sio­niste plus impor­tante que les valeurs du judaïsme, a trahi la judaïté. »

Gaza et Hebron, entre colonies et barrages

Bien que n’ayant jamais été jour­na­liste, Sté­phane Hessel possède l’œil fin des meilleurs observateurs.

Dans ces deux extraits vidéos, il nous raconte d’abord sa ren­contre avec un habitant d’Hebron, en Cis­jor­danie, qui résiste péni­blement aux colons israé­liens, et ensuite comment l’on rentre dif­fi­ci­lement dans la bande de Gaza.

Quand Sté­phane Hessel vous propose de vous raconter son dernier voyage, il fau­drait mettre beaucoup de mau­vaise grâce pour refuser. Ce grand per­sonnage, ce grand témoin de l’Histoire, est également un grand huma­niste. Et ce qu’il avait à dire ce jour-​​là (jeudi 17 avril) était une forme d’irritation contre ses propres valeurs : la réa­li­sation qu’une fois de plus, l’espoir d’une solution négociée au conflit israélo-​​palestinien s’envole en fumée.

Pour découvrir Sté­phane Hessel, il faut lire le livre d’entretien qu’il vient de publier avec notre col­la­bo­rateur [Jean-​​Michel Helvig : Citoyen sans fron­tières [ (Fayard)

Hessel est également un homme qui se nourrit de poésie : il a publié un fort bel essai sur le sujet : O ma mémoire, la poésie ma nécessité (Le Seuil)

[1] voir en lien