Sous les tilleuls

L’UN DES vers les plus célèbres de la poésie allemande est “Ne me salue pas sous les tilleuls.”
Le poète juif allemand Heinrich Heine demande à sa petite amie de ne pas l’embarrasser en lui adressant en public des salutations dans la rue principale de Berlin, qui a pour nom “Unter den Linden” (“Sous les tilleuls”)

Uri Avnery, dimanche 3 avril 2016

Israël est dans la situation de cette dulcinée illégitime. Les pays arabes ont des liens avec lui mais ne veulent pas être vus en public avec lui.

Trop embarrassant.

LE PRINCIPAL pays arabe concerné est l’Arabie Saoudite. Cela fait déjà un certain temps que le royaume pétrolier est un allié secret d’Israël, et réciproquement.

En politique, les intérêts nationaux l’emportent souvent sur les divergences idéologiques. C’est ici le cas.

La zone que les Occidentaux appellent le “Moyen Orient” est maintenant divisée en deux camps, menés respectivement par l’Arabie Saoudite et l’Iran.

L’arc nord comprend l’Iran chiite, l’Irak actuel avec sa majorité chiite, la majeure partie du territoire syrien sous le contrôle de la communauté alaouite (proche des chiites) et le Hezbollah chiite au Liban.

Le bloc sud, dirigé par l’Arabie Saoudite sunnite, comprend les États sunnites d’Égypte et des principautés du Golfe. Ils sont vaguement liés au Califat islamique sunnite, connu aussi sous le nom de Daech ou d’État islamique d’Irak et de Syrie (Isis en anglais), qui s’est installé entre la Syrie et l’Irak. Sauf l’Égypte, qui est aussi pauvre qu’une souris de mosquée, ils sont tous pleins de pétrole.

L’arc nord est soutenu par la Russie, qui vient d’apporter à la famille Assad de Syrie un appui militaire massif. Le bloc sud avait jusqu’à il y a peu le soutien des États-Unis et de ses alliés.

C’EST une présentation claire, comme on l’aimerait. Partout dans le monde, les gens n’aiment pas les situations compliquées, surtout si elles permettent difficilement de distinguer les amis des ennemis.

Prenez la Turquie. La Turquie est un pays sunnite, jadis laïque mais gouverné aujourd’hui par un parti religieux. Alors il est logique qu’elle soutienne discrètement Daech. La Turquie combat également les Kurdes syriens, qui luttent contre Daech et qui sont alliés à la minorité kurde de Turquie, qui est considérée par le gouvernement turc comme une terrible menace.

(Les Kurdes sont un peuple à part, ni arabe ni turc, qui se répartit entre l’Irak, l’Iran, la Turquie et la Syrie et qui est en général incapable de s’unir. Ils sont sunnites pour la plupart.)

Les États-Unis combattent Assad en Syrie et celui-ci est soutenu par la Russie. Mais les États-Unis combattent aussi Daech qui combat lui-même la Syrie d’Assad. Les Kurdes syriens luttent contre Daech mais aussi contre les forces d’Assad. Le Hezbollah libanais soutient activement la Syrie, un ennemi traditionnel du Liban, et maintient en vie le régime d’Assad, tout en luttant contre Daech aux côtés des États-Unis, ennemi mortel du Hezbollah. L’Iran soutient Assad et combat Daech, aux côtés des États-Unis, du Hezbollah et des Kurdes syriens.

Vous ne voyez aucune logique là-dedans ? Vous n’êtes pas les seuls.

Récemment les États-Unis ont changé d’orientation. Jusqu’alors, on y voyait clair. Les États-Unis avaient besoin du pétrole saoudien, aussi bon marché que le roi pouvait le fournir. Ils haïssaient par ailleurs l’Iran parce que les islamistes chiites avaient renversé le shah d’Iran, un laquais des Américains. Les islamistes avaient capturé des diplomates américains à Téhéran et les avaient pris en otages. Pour les libérer, les États-Unis avaient fourni des armes à l’armée iranienne, par l’intermédiaire d’Israël (c’est ce qu’on a appelé l’Irangate). L’Iran était en guerre avec l’Irak qui était sous la dictature sunnite de Saddam Hussein. Les Américains soutinrent Saddam contre l’Iran, mais plus tard ils envahirent l’Irak, le pendirent et livrèrent en fait l’Irak à l’Iran, son ennemi mortel.

Voilà maintenant que les États-Unis remettent en cause leurs pensées (dans la mesure où toute cette pagaille a quelque chose à voir avec des “pensées”). Leur alliance traditionnelle avec l’Arabie Saoudite contre l’Iran ne leur semble plus présenter le même intérêt. La dépendance des États-Unis du pétrole arabe n’est plus aussi forte que dans le passé. Tout à coup la tyrannie religieuse saoudienne ne semble plus beaucoup plus attractive que la démocratie religieuse iranienne et son marché prometteur. Après tout, face aux 20 millions de Saoudiens il y a 80 millions d’Iraniens.

Du coup nous avons maintenant un accord américano-iranien. Les sanctions occidentales contre l’Iran sont levées. Cela semble être le début d’une belle amitié, menaçant de laisser les multitudes de princes saoudiens bouillir de colère et trembler de peur.

OÙ se situe Israël dans cette pagaille ? Eh bien, il est partie prenante à la pagaille.

Lors de la fondation d’Israël en pleine guerre avec les Arabes, le gouvernement favorisa quelque chose que l’on a appelé “l’alliance de minorités”. Cela signifiait une coopération avec les acteurs périphériques de la région : les Maronites du Liban (les chiites étaient dédaignés et ignorés), les Alaouites de Syrie, les Kurdes d’Irak, les Coptes d’Égypte, les dirigeants de l’Iran, de l’Éthiopie, du Sud Soudan, du Tchad, etc.

Il y eut même quelques vagues liens avec les Maronites. L’Iran du Shah devint un allié proche encore qu’à moitié secret. Israël aida le Shah à constituer sa police secrète, et le Shah autorisa des officiers israéliens à traverser son territoire pour rejoindre et instruire les rebelles du nord de l’Irak – jusqu’au moment où, hélas, le Shah passa un accord avec Saddam Hussein. Le Shah devint aussi un partenaire pour le pipe-line qui amenait le pétrole perse d’Eilat à Ashkelon, au lieu de passer par le canal de Suez. (Il m’est arrivé de consacrer une journée à suivre le parcours de cette conduite qui est encore une co-entreprise israélo-iranienne, objet d’arbitrages.)

Maintenant la situation est tout à fait différente. Le conflit chiites-sunnites (concernant la succession du prophète Mohammed), qui avait été en sommeil pendant de nombreuses générations, est redevenu d’actualité, au service, cela va de soi, d’intérêts mondiaux très terre à terre.

En ce qui concerne les Saoudiens, leur compétition avec l’Iran pour l’hégémonie dans le monde musulman est largement plus importante que le vieux combat avec Israël. De plus, il y a quelques années, les Saoudiens avaient proposé un plan de paix qui ressemble aux plans proposés par les forces de paix israéliennes (dont le mien). Il avait été accepté par la ligue arabe mais rejeté par le gouvernement de Sharon puis complètement ignoré ensuite par les gouvernements israéliens successifs.

Les conseillers de Benjamin Nétanyahou se glorifient du fait que la situation géopolitique d’Israël n’a jamais été meilleure qu’aujourd’hui. Les Arabes sont occupés à leurs querelles. Beaucoup de pays arabes veulent renforcer leurs liens secrets avec Israël.

Les liens avec l’Égypte ne sont même pas secrets. Le dictateur militaire égyptien coopère ouvertement avec Israël pour étrangler la bande de Gaza avec ses près de deux millions d’habitants. La Bande est dirigée par le Hamas, un mouvement que le gouvernement égyptien prétend lié à son ennemi, Daech.

L’Indonésie, le plus grand pays musulman du monde, est en passe d’avoir des relations officielles avec nous. Les relations politiques ou économiques d’Israël avec l’Inde, la Chine et la Russie sont bonnes et se développent.

Le minuscule Israël est considéré comme un géant militaire, une puissance technologique, une démocratie solide (au moins pour ses citoyens juifs). Des ennemis comme le mouvement BDS ne sont que simples agacements. Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

C’EST LÀ que nous revenons aux tilleuls. Aucun de nos amis secrets arabes ne souhaite que nous lui fassions ouvertement bon accueil. L’Égypte, avec qui nous avons un traité de paix officiel, ne souhaite plus accueillir des touristes israéliens. On leur conseille de ne ne pas s’y rendre.

L’Arabie Saoudite et ses alliés ne veulent pas de relations déclarées et formelles avec Israël. Au contraire, ils continuent à parler d’Israël comme lors des pires phases de rejet arabe.

Ils en donnent tous la même raison : l’oppression du peuple palestinien. Ils disent tous la même chose : des relations officielles avec Israël n’interviendront qu’après la fin du conflit israélo-palestinien. Partout les masses arabes sont trop impliquées émotionnellement dans la situation critique des Palestiniens pour tolérer des liens officiels entre leurs dirigeants et Israël.

Ces dirigeants y mettent tous les mêmes conditions, celles avancées par Yasser Arafat et incluses dans le plan de paix saoudien : un État palestinien libre à côté d’Israël, des frontières définies d’un commun accord sur la base des limites de 1967 avec des échanges de territoires limités, un “accord” sur le retour de réfugiés (“accord” avec Israël, signifiant au maximum un retour symbolique d’un nombre très limité de personnes).

Les gouvernements israéliens n’ont jamais répondu à ce projet. Aujourd’hui, sous Benjamin Nétanyahou, le gouvernement est plus éloigné que jamais de ces conditions de paix. Presque chaque jour notre gouvernement promulgue des lois, développe des colonies, adopte des mesures et fait des déclarations qui éloignent Israël de toute paix acceptables par les pays arabes.

LES GÉNÉRATIONS FUTURES regarderont cette situation avec étonnement.

Depuis la fondation du mouvement sioniste, et très certainement depuis la création de l’État d’Israël, les Israéliens rêvent de vaincre la résistance arabe et d’amener le monde arabe à accepter l’État d’Israël “juif et démocratique” comme membre légitime de la région.

L’occasion s’en présente aujourd’hui. Cela peut se réaliser. Israël est invité à la table arabe. Et Israël fait semblant de ne pas avoir conscience de cette occasion.

Ce n’est pas parce qu’Israël est aveugle, mais parce que les territoires palestiniens et l’accroissement des colonies sont à ses yeux plus importants que l’action historique de faire la paix.

Voilà pourquoi personne ne veut le saluer sous les tilleuls.


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+