Soixante ans après Deir Yassin*

Comme gamin de 10 ans élevé à Johannesburg, j’ai célébré la naissance d’Israël, il y a 60 ans. J’ai accepté sans conteste les récits dramatiques des actions de soi-disant autodéfense contre la violence arabe pour protéger l’Etat juif.

Ronnie Kasrils, jeudi 10 avril 2008

Lorsque je me suis engagé dans notre lutte de libération, je me suis rendu compte des similitudes avec la cause palestinienne dans la dépossession de la terre et du droit de naissance par l’occupation coloniale expansionniste. J’en suis venu à réaliser que le caractère racial et colonial des deux conflits comportait des comparaisons plus importantes qu’avec toute autre lutte.

Lorsque Nelson Mandela déclarait que nous savons, en tant que Sud-Africains, "que notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens" (1), il ne parlait pas seulement à notre communauté musulmane, dont on pouvait attendre qu’elle soit en empathie directe, mais à tous les Sud-Africains, précisément à cause de notre expérience d’assujettissement racial et colonial, et parce que nous comprenons bien la valeur de la solidarité internationale.

Lorsque j’ai eu connaissance de l’histoire des Palestiniens, j’ai été secoué jusqu’au plus profond de l’âme, et plus particulièrement lorsque j’ai lu les témoignages des témoins d’un massacre de villageois palestiniens qui a eu lieu un mois avant la déclaration unilatérale d’indépendance d’Israël. C’était à Deir Yassin, un village tranquille juste à l’extérieur de Jérusalem, qui a eu la malchance de se trouver sur la route de Tel Aviv. Le 9 avril 1948, 254 hommes, femmes et enfants ont été massacrés par les forces sionistes pour "protéger" la route.

Parce que ce fut un des rares épisodes qui ait reçu l’attention des médias en Occident, la direction sioniste ne l’a pas nié, mais a cherché à le faire passer pour une folie des extrémistes. En fait, l’atrocité faisait partie d’un plan plus large conçu par le Commandement en Chef sioniste, dirigé par Ben Gourion lui-même, qui projetait le nettoyage ethnique des Palestiniens du territoire mandataire britannique et la saisie du plus de terre possible pour l’Etat juif prévu.

Beaucoup de récits corrobore l’orgie de mort à Deir Yassin, qui a été bien au-delà du massacre de Sharpville en 1960 qui m’a poussé à rejoindre le Congrès National Africain (ANC) (2). Ma réaction fut : si Sharpville m’a horrifié, puis-je rester indifférent aux souffrances de Deir Yassin ?

Fahimi Zidan, un enfant palestinien qui a survécu en se cachant sous les corps de ses parents, se souvient : "Les Juifs nous ont ordonné… de nous aligner contre le mur… ils ont commencé à tirer… tous… ont été tués : mon père… ma mère… mon grand-père et ma grand-mère… mes oncles et mes tantes et certains de leurs enfants… Halim Eid a vu un homme tirer une balle dans le cou de ma sœur… qui était… enceinte. Ensuite, il lui a ouvert le ventre avec un couteau de boucher… Dans une autre maison, Naaneh Khalil… a vu un homme prendre un… sabre et frapper mon voisin…" (3)

Une des attaquants, un soldat juif choqué appelé Meir Pa’el, a rapporté à son commandant de la Haganah :

"La bataille s’est terminée à midi… Tout était calme, mais le village ne s’était pas rendu. Les irréguliers du Etzel (Irgun) et du Lehi (Stern)… ont commencé… les opérations de nettoyage… Ils ont tiré avec toutes les armes qu’ils avaient, et ont jeté des explosifs dans les maisons. Ils ont tiré aussi dès qu’ils voyaient quelqu’un… les commandants n’ont rien fait pour arrêter… le massacre. Avec plusieurs habitants, j’ai supplié les commandants qu’ils donnent des ordres… pour arrêter les tirs, mais sans succès… on a sorti quelques 25 hommes des maisons : on les a chargés sur un… camion et on a fait une "parade de la victoire" à travers… Jérusalem (puis)… emmenés dans une carrière… et tués… Les combattants… ont mis les femmes et les enfants qui étaient toujours en vie sur un camion et les ont emmenés à la Porte Mandelbaum" (4).

Un officier britannique, Richard Catling, a rapporté :

"Il ne fait pas de doutes que les attaquants Juifs ont commis de nombreuses atrocités sexuelles. Beaucoup d’écolières ont été violées et ensuite assassinées… Beaucoup de nourrissons ont aussi été massacrés. J’ai aussi vu une vieille femme… qui avait été frappée à la tête à coup de crosse de fusil…" (5)

Jacques de Reynier, du Comité International de la Croix Rouge, a rencontré l’équipe de "nettoyage" à son arrivée dans le village :

"La bande… était très jeune… des hommes et des femmes, armés jusqu’aux dents… et ils avaient aussi des couteaux dans les mains, la plupart toujours tâchées de sang. Une belle jeune fille, au regard criminel, m’a montré les siennes dégoulinantes de sang. Elle les arborait comme un trophée. C’était l’équipe de "nettoyage", et il est évident qu’elle remplissait sa tâche très consciencieusement."

Il a décrit ce qu’il a vu en entrant dans les maisons :

"… au milieu des meubles éventrés… j’ai trouvé quelques corps… le "nettoyage" avait été fait à la mitraillette… à la grenade à main… terminé au couteau… j’ai retourné les corps… j’ai trouvé… une petite fille… mutilée par une grenade à main… partout c’était la même vision horrible… ce gang était admirablement discipliné et n’a agi que sur ordre." (6)

L’atrocité de Deir Yassin est le reflet de ce qui s’est passé ailleurs. L’historien israélien Ilan Pappe a méticuleusement décompté 31 massacres, de décembre 1947 à Janvier 1949. Ils attestent d’un règne systématique de la terreur, conduit pour pousser les Palestiniens à la fuite de leur terre de naissance. En conséquence, presque toutes les villes palestiniennes se sont rapidement dépeuplées et 418 villages ont été systématiquement détruits.

Comme l’a déclaré le premier Ministre de l’Agriculture d’Israël, Aharon Cizling, lors d’une réunion du gouvernement le 17 novembre 1948 : "Je suis souvent en désaccord lorsque le terme de Nazi est appliqué aux Britanniques… même si les Britanniques ont commis des crimes nazis. Mais maintenant, les Juifs aussi se sont conduits comme des Nazis et mon être tout entier en est secoué" (7).

En dépit de ces sentiments, Cizling a accepté que les crimes soient cachés, créant un précédent durable. Qu’une telle barbarie soit l’œuvre du peuple juif à peine trois années après l’Holocauste aurait été trop atroce à envisager, parce que cela aurait constitué un problème majeur pour l’Etat d’Israël, élevé au rang de "lumière des nations" ; de là les tentatives d’enfouir la vérité derrière un voile de secret et de désinformation. Quelle meilleure manière de museler toute enquête que l’alibi global du droit d’Israël à l’autodéfense, fermant les yeux sur l’usage disproportionné de la force et les punitions collectives contre tout acte de résistance.

C’est justement parce qu’on a permis à Israël de se dédouaner de tels crimes qu’il continue sur sa voie sanglante. Selon Ilan Pappe, "A quinze minutes en voiture de l’Université de Tel Aviv se trouve le village de Kfar Qassim où, le 29 octobre 1956, les troupes israéliennes ont massacré 49 villageois qui rentraient chez eux après le travail dans leurs champs. Ensuite il y a eu Qibya dans les années 1950, Samoa dans les années 1960, les villages de Galilée en 1976, Sabra et Shatila en 1982, Kfar Qana en 1999, Wadi Ara en 2000 et le Camp de Réfugiés de Jenine en 2002. Et en plus, il y a les nombreux massacres dont B’Tselem, l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme, garde la trace. Les massacres des Palestiniens par Israël n’ont jamais pris fin." (8)

Le massacre de 1.500 civils libanais dans un bombardement israélien aveugle dans ce pays en 2006 ; les morts quotidiennes dans les territoires palestiniens, les 120 à Gaza en une semaine – dont 63 le même jour – en mars 2008, dont un tiers étaient des enfants, font partie du même fil sanglant qui relie le passé honteux d’Israël avec celui d’aujourd’hui.

Israël va bientôt fêter le 60ème anniversaire de sa création. Ce faisant, les Israéliens et leurs soutiens sionistes feraient bien de se demander pourquoi, pour les Palestiniens et les partisans de la liberté de par le monde, il n’y a pas de raison de se réjouir. Bien sûr, ce sera une période de deuil et de protestation, le moment de se souvenir des victimes sans nombre qui gisent dans le sillage d’Israël, comme incarnées par les souffrances infligées aux habitants de Deir Yassin, dont le site originel se trouve, ironie de l’histoire, à un jet de pierre de Yad Vashem, le mémorial de l’Holocauste.

Mais tant qu’Israël n’affrontera pas son passé, comme de si nombreuses personnes ont essayé de le faire en Afrique du Sud, il continuera d’être vu avec répulsion et suspicion. Les Israéliens continueront à considérer que la vie arabe n’a aucune valeur et ils continueront à vivre par l’épée et le mépris, feignant la surprise lorsque les Palestiniens répondent par la violence.

Tant qu’ils ne prendront pas en compte les innombrables souffrances qu’ils ont créées, il ne peut y avoir ni apaisement ni solution. C’est créer la base pour chérir toute vie et pour les Palestiniens et les Israéliens de vivre en paix, avec justice.

Connaissant les racines du conflit, et promettant notre solidarité, nous, Africains du Sud, pouvons aider à trouver une solution juste et la liberté à laquelle Nelson Mandela se référait. Je crois que c’est exactement ce que font des Sud-Africains comme Zapiro.

Notes de lecture :

[1] Nelson Mandela, International Day of Solidarity with the Palestinian People, Pretoria, 4 December 1997.

[2] Simha Flapan, The Birth of Israel, Pantheon, 1988 ; David Hirst, The Gun and the Olive Branch, Faber and Faber, 2003 ; Benny Morris, Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, Cambridge University Press, 2004) ; Ilan Pappe, The Ethnic Cleansing of Palestine, Oneworld Publications, 2006.

[3] David Hirst, The Gun and the Olive Branch, Faber and Farber, 2003, p. 249-50.

[4] Yediot Aharonot, April 1972. This letter only came to light with Pa’el’s consent in 1972. David Hirst ibid p. 251.

[5] David Hirst, ibid and Report of the Criminal Investigation Division, Palestine Government, No. 179/110/17/GS, 13, 15, 16 April 1948. Cited in David Hirst, p. 250.

[6] David Hirst ibid and Jacques de Reynier, A Jèrusalem, un Drapeau flottait sur la Ligne de Feu, Editions de la Baconnière, Neuchâtel, 150, p. 71-6 and Hirst ibid p. 252.

[7] Tom Segev, The First Israelis, Owl Books, 1998, p. 26.

[8] Ilan Pappe, The Ethnic Cleansing of Palestine, Oneworld Publications, 2006, p. 258.

Source : Electronic Intifada Traduction : MR pour ISM