Sites religieux en Cisjordanie : Netanyahou joue avec le feu

René Backmann, vendredi 26 février 2010

Il a annoncé dimanche (21 février) sa décision d’inscrire le Caveau des Patriarches et le Tombeau de Rachel, à Bethléem au patri­moine de l’Etat d’Israël, décision lour­dement politique [1]

Il y a exac­tement seize ans aujourd’hui, le 25 février 1994, un colon israélien, Baruch Gold­stein entrait, armé de son fusil d’assaut de réser­viste dans l’aile du Caveau des Patriarches à Hébron réservée aux musulmans et ouvrait le feu sur les fidèles en prière, tuant 29 d’entre eux avant d’être tué à son tour par les survivants.

Ben­jamin Neta­nyahou pouvait-​​il avoir oublié ce san­glant anni­ver­saire, ses col­la­bo­ra­teurs et conseillers étaient-​​ils inca­pables - ou n’avaient-ils pas jugé bon - de lui rafraîchir la mémoire, lorsqu’il a annoncé dimanche sa décision d’inscrire le Caveau des Patriarches et le Tombeau de Rachel, à Bethleem au patri­moine de l’Etat d’Israël ?

Car cette décision, en appa­rence d’ordre stric­tement culturel, est en réalité lour­dement poli­tique. Et quasi pro­vo­ca­trice sur le plan reli­gieux. Mosquée d’Ibrahim pour les musulmans, Tombeau d’Abraham et des Patriarches bibliques pour les juifs, le Caveau des Patriarches est l’un des hauts lieux his­to­riques de Cis­jor­danie. Il se trouve en plein centre de Hébron où vivent 160 000 pales­ti­niens, mais aussi, 600 colons juifs, ras­semblés à proximité du Caveau qu’ils tiennent pour un lieu saint.

La pré­sence de cette enclave au cœur de la ville et d’une autre colonie, à la péri­phérie - Kyriat Arba, où vivent 6500 Israé­liens - explique que l’armée israé­lienne n’ait évacué qu’une partie de Hébron en 1998, et qu’elle soit pré­sente en force aujourd’hui encore, dans la ville alors qu’elle a quitté les autres villes pales­ti­niennes. Elle explique aussi la per­ma­nence des ten­sions entre Israé­liens et Pales­ti­niens. Ten­sions aggravées par l’extrémisme des colons locaux, pour les­quels Baruch Gold­stein est un héros. Sa tombe, sur une colline en lisière de Kyriat Arba est devenue un lieu de péle­rinage pour les colons ultra-​​nationalistes et messianiques.

Des sites historiques pour les juifs, les chrétiens, les musulmans

Encerclé par une boucle du mur qui l’annexe de fait à Israël, la Tombe de Rachel, où selon la tra­dition est enterrée la matriarche biblique, à la sortie nord de Bethléem, le long de la route de Jéru­salem, est aussi aux yeux des Israé­liens un lieu sacré du Judaïsme. Aux yeux des Pales­ti­niens, musulmans et chré­tiens, la Tombe de Rachel, comme le Caveau des Patriarches, qui appar­tiennent au patri­moine reli­gieux et culturel de la Cis­jor­danie - donc du futur Etat de Palestine - sont des sites de signi­fi­cation his­to­rique pour les juifs, les chré­tiens et les musulmans.

Ancienne ministre - chré­tienne - du gou­ver­nement pales­tinien, Hanan Ashrawi, membre du Comité exé­cutif de l’OLP, a estimé mer­credi que la décision israé­lienne était « dis­cri­mi­na­toire » et qu’elle « menaçait l’héritage his­to­rique et les sites sacrés pales­ti­niens ». Pour elle, l’initiative du premier ministre israélien est une « attaque directe et un crime contre la culture pales­ti­nienne ». « Le gou­ver­nement d’extrême droite d’Israël est en train d’empoisonner le climat des négo­cia­tions à venir et de détruire les avancées qui pou­vaient nous conduire vers la relance du pro­cessus de paix », estime de son côté Yasser Abed Rabbo, membre lui aussi du Comité exé­cutif de l’OLP. « Nous rejetons, dans ces condi­tions toute forme de négo­ciation, a-​​t-​​il ajouté. Même des conver­sa­tions indirectes ».

Cette décision de Ben­jamin Neta­nyahou, qui n’a fait l’objet d’aucun com­men­taire de Nicolas Sarkozy, dimanche soir, alors que le pré­sident pales­tinien se trouvait à Paris, a pro­voqué aux Etats-​​Unis une visible irri­tation. Annoncée au moment où Hillary Clinton estimait être proche de la reprise des négo­cia­tions, alors que plu­sieurs hauts-​​fonctionnaires du dépar­tement d’Etat étaient au Proche-​​Orient et que le ministre israélien de la défense, Ehoud Barak était attendu à Washington, où il doit ren­contrer Hillary Clinton demain ven­dredi, cette décision a pro­voqué une mise au point très ferme du Porte parole du Dépar­tement d’Etat, Mark Toner. « Nous consi­dérons cette ini­tiative comme une pro­vo­cation qui n’aide en rien à atteindre notre objectif : réunir les deux parties autour de la table des négociations.

Comme on pouvait le craindre, la décision de Neta­nyahou a pro­voqué, depuis dimanche, des heurts, dans plu­sieurs quar­tiers de Hébron entre mani­fes­tants et soldats israé­liens. Aux pierres et bou­teills incen­diaires des jeunes pales­ti­niens ont répondu les gre­nades lacry­mo­gènes et les balles caou­tchoutées des soldats [2] . Dans ce climat très instable, la décla­ration, ce jeudi, de Ben­jamin Neta­nyahou assurant qu’il « n’y aura pas de chan­ge­ments du statu quo, ni au caveau des Patriarches, ni à la Tombe de Rachel » n’a rassuré per­sonne. A quoi joue alors le premier ministre israélien ? Fait-​​il une concession à l’aile la plus extré­miste de son éléc­torat avant l’ouverture des "négo­cia­tions indi­rectes" en pré­pa­ration, ou entend-​​il invoquer la tension du moment pour retarder encore l’heure de répondre à l’invitation à négocier avancée par Washington ?

Alors qu’une réunion du Quar­tette (Etats-​​Unis, Union euro­péenne, Nations Unies, Russie) est en chantier, peut être pour la mi-​​mars à Moscou, et que les navettes de l’émissaire amé­ricain George Mit­chell et de ses col­la­bo­ra­teurs s’efforçaient - sans succès spec­ta­cu­laire pour le moment - de rétablir un minimum de confiance entre les deux parties, Ben­jamin Neta­nyahou qui avait déjà pro­voqué deux journées d’émeutes meur­trières, en sep­tembre 1996, en auto­risant le creu­sement d’un « tunnel archéo­lo­gique » à Jéru­salem, n’avait-il pas d’autre choix que de jouer, une fois encore, aussi impru­demment avec le feu ?

[1] voir aussi le Monde :

De l’usage très poli­tique des caveaux et tom­beaux en Terre sainte

A quoi bon ? Pour quelle raison Benyamin Néta­nyahou, premier ministre israélien, a-​​​​t-​​​​il choisi d’ajouter deux lieux saints par­ti­cu­liè­rement sen­sibles à la liste des sites enre­gistrés au patri­moine archéo­lo­gique d’Israël, une mesure qu’il savait fon­ciè­rement pro­vo­cante pour les Pales­ti­niens, et que rien ne jus­ti­fiait ? C’est la question que se posaient nombre d’éditorialistes et d’hommes poli­tiques israé­liens, mercredi 24 février.

Ces deux sites, le caveau des Patriarches (dans la Bible : Abraham, Isaac et Jacob), à Hébron, et le tombeau de Rachel (la femme pré­férée de Jacob), à Bethléem, sont vénérés à la fois par les juifs, les musulmans et les chré­tiens. Ils sont situés en Cis­jor­danie mais placés sous très haute pro­tection de l’armée israélienne.

Sitôt connue la nou­velle de leur ins­cription, lundi, sur la liste de quelque 150 sites his­to­riques devant béné­ficier de mesures de res­tau­ration, des heurts se sont pro­duits à Hébron, et les pro­tes­ta­tions se sont mul­ti­pliées dans de nom­breux pays arabes. Faisant pour une fois chorus avec le Hamas, Mahmoud Abbas, le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, a dénoncé "une grave pro­vo­cation pouvant entraîner une guerre sainte".

L’un de ses prin­cipaux lieu­te­nants, Yasser Abed Rabbo, a estimé que, dans un tel contexte, "il sera dif­ficile, sinon impos­sible, de reprendre des négo­cia­tions sérieuses, qu’elles soient directes ou indi­rectes", a-​​​​t-​​​​il précisé en réfé­rence aux "dis­cus­sions de proximité" qui devraient s’ouvrir pro­chai­nement entre Israé­liens et Pales­ti­niens, sous l’égide des Etats-​​​​Unis.

A Paris, le Quai d’Orsay a sou­ligné que la décision israé­lienne ne va pas dans le sens de la confiance néces­saire à la reprise des négo­cia­tions. Alors que le cabinet de M. Néta­nyahou a dénoncé une "cam­pagne pales­ti­nienne hypo­crite", le pré­sident Shimon Pérès a tenté de calmer les choses en assurant qu’il n’est nul­lement question de porter atteinte à la liberté de culte, notamment celle des musulmans et des chré­tiens, sur des sites reli­gieux qu’il s’agit seulement de réhabiliter.

"Judaïser" les lieux saints

Le pro­blème est que le caveau des Patriarches et le tombeau de Rachel… n’en ont pas besoin : le premier, qui abrite une mosquée et une syna­gogue contiguës, a fait l’objet de travaux récents, tant par l’Agence juive que par les auto­rités musul­manes. Quant au second, il est en excellent état. C’est pour cette raison que la liste ini­tia­lement pré­parée par les ser­vices du gou­ver­nement avait exclu ces deux lieux saints.

Ceux-​​​​ci ont été ajoutés à la der­nière minute à la suite des pres­sions du parti juif ultra-​​​​orthodoxe séfarade Shass, comme l’a lui-​​​​même reconnu M. Néta­nyahou. Cette concession à l’extrême droite reli­gieuse, d’autant plus gra­tuite que la coa­lition gou­ver­ne­mentale n’est pas menacée, relève des "gestes" aux­quels le premier ministre consent de temps en temps au profit de la mou­vance poli­tique des colons. Rien d’étonnant donc, si elle est res­sentie par les Pales­ti­niens comme s’inscrivant dans une poli­tique déli­bérée de "judaïser" les lieux saints, en particulier Jérusalem.

Laurent Zecchini

http://​www​.lemonde​.fr/​p​r​o​c​h​e​-​o​rient…

[2] voir aussi l’Orient le Jour :

Nou­veaux heurts entre jeunes Pales­ti­niens et soldats israé­liens à Hébron

De nou­veaux heurts ont opposé hier des jeunes Pales­ti­niens et des soldats israé­liens à Hébron en Cis­jor­danie, après le projet contro­versé d’Israël d’inscrire à son patri­moine un lieu saint de cette ville à la fois vénéré par les juifs et les musulmans. Une cen­taine de mani­fes­tants ont lancé des pierres vers les soldats qui ont répliqué à coups de gaz lacry­mogène et de tirs de balles en caou­tchouc près du lieu saint, le caveau des Patriarches, selon un cor­res­pondant de l’AFP sur place. Quatre pro­tes­ta­taires ont été arrêtés.

Une porte-​​​​parole de l’armée a indiqué que « des mani­fes­ta­tions illé­gales se sont déroulées dans plu­sieurs quar­tiers de Hébron. Les mani­fes­tants ont brûlé des pneus et lancé des bou­teilles incen­diaires et des pierres vers les forces de l’ordre israé­liennes qui se sont efforcées de les disperser ».

La tension à Hébron, dans le sud du ter­ri­toire pales­tinien occupé, est d’autant plus vive que jeudi marque le 16e anni­ver­saire du mas­sacre de 29 Pales­ti­niens dans une salle de prière du caveau des Patriarches - mosquée d’Ibrahim pour l’islam - par un colon israélien le 25 février 1994.

Des affron­te­ments spo­ra­diques, qui n’ont pas fait de blessé, ont lieu à Hébron depuis l’annonce dimanche par le Premier ministre Ben­jamin Neta­nyahu de son intention d’ajouter le caveau des Patriarches et le Tombeau de Rachel, situé à Bethléem, à la liste des sites historiques d’Israël.

D’autre part, les États-​​​​Unis ont réagi hier à la volonté de l’État hébreu d’inscrire à son patri­moine deux lieux sacrés de Cis­jor­danie occupée en mettant en garde contre des « actions pro­vo­ca­trices » qui risquent de mettre en péril le pro­cessus de paix israélo-​​​​palestinien. « Nous avons demandé aux deux parties d’éviter des actions pro­vo­ca­trices et uni­la­té­rales qui sapent les efforts pour reprendre les négo­cia­tions pour mettre un terme au conflit », a dit le porte-​​​​parole du dépar­tement d’État Philip Crowley. « Nous avons soulevé la question direc­tement auprès des auto­rités israé­liennes », a-​​​​t-​​​​il ajouté dans un courriel adressé à l’AFP.

Sur un autre plan, la Cour euro­péenne de justice a estimé hier dans un arrêt poli­ti­quement très sen­sible que des mar­chan­dises ori­gi­naires des colonies israé­liennes en Cis­jor­danie ne peuvent béné­ficier du régime douanier pré­fé­rentiel accordé par l’Union euro­péenne à Israël. « Les pro­duits ori­gi­naires de Cis­jor­danie ne relèvent pas du champ d’application ter­ri­torial de l’accord » entre l’UE et Israël « et ne sau­raient donc béné­ficier du régime pré­fé­rentiel ins­tauré », a tranché la Cour de Luxembourg.

Du fait de sa dimension poli­tique, l’arrêt porte indi­rec­tement sur la question très sen­sible de la colo­ni­sation israé­lienne, au cœur de l’impasse actuelle des négo­cia­tions de paix israélo-​​​​palestiniennes, et du statut des ter­ri­toires palestiniens occupés.

L’arrêt était attendu tant du côté israélien que du côté pales­tinien. Lors d’une visite mardi à Bruxelles, le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne Mahmoud Abbas a demandé aux Euro­péens de « ne pas investir dans les colonies et de boy­cotter les pro­duits » en pro­ve­nance des implan­ta­tions israé­liennes en territoires occupés.

http://​www​.lorient​lejour​.com/​c​atego…