"Si je t’oublie, Umm Touba…"

Uri Avnery, lundi 4 août 2008

Il n’est pas exagéré de dire que le maire démo­cra­ti­quement élu de Jérusalem-​​Ouest est aussi le gou­verneur mili­taire de Jéru­salem Est.

DANS L’UN des plus beaux chants de la Bible, le poète promet : "Si je t’oublie, O Jérusalem,/ Que ma main droite perde son habileté./ Si je ne me sou­viens de toi,/ que ma langue reste collée à mon palais ;/​ Si je ne fais de Jéru­salem le prin­cipal sujet de ma joie. !.(Psaumes 137 5)

Pour une cer­taine raison, le poète n’a pas écrit : "Si je t’oublie, O Umm Touba !", ni "Si je t’oublie, O Sur Baher ! " ni "Si je t’oublie, O Jabal Mukaber !" ni même "Si je t’oublie, O Ein Karem ! "

Un fait devrait être rappelé dans toute dis­cussion sur Jéru­salem : il n’y a aucune res­sem­blance entre la Jéru­salem de la Bible et la "Jéru­salem" de la carte actuelle d’Israël. L’objet de l’aspiration des exilés qui ver­saient des larmes près des rivières de Babylone était la vraie Jéru­salem – plus ou moins à l’intérieur des déli­mi­ta­tions de la Vieille Ville, dont le centre est le Mont du Temple. Un kilo­mètre carré en tout et pour tout.

La muni­ci­palité redé­finie de Jéru­salem après l’annexion de 1967 com­prend une vaste surface, de l’ordre de 126 kilo­mètres carrés, de Bethléem au sud à Ramallah au nord. Cette zone a été dotée du nom de "Jéru­salem" afin de conférer une aura historique-​​nationale-​​religieuse à ce qui n’était rien d’autre qu’un acca­pa­rement de terre et une colonisation.

Les concep­teurs de cette carte, y compris feu le général Rehavam Ze’evi, sur­nommé "Gandhi", l’officier le plus à droite de l’armée israé­lienne, avaient un objectif simple : annexer à Jeru­salem la plus grande zone pos­sible sans Arabes, afin d’y ins­taller des colonies juives. Ils étaient hantés par le fan­tasme démo­gra­phique qui nous ter­rorise encore aujourd’hui : ils avaient pour but d’ accroître la popu­lation juive et de réduire la popu­lation arabe – dans Jéru­salem et dans tout le pays.

Pour y par­venir, les pla­ni­fi­ca­teurs étaient contraints d’ajouter des vil­lages arabes voisins. Non seulement les fau­bourgs arabes de la Vieille Ville, comme le Mont des Oli­viers, Silwan et Ras-​​al-​​Amud, mais aussi des vil­lages situés à une cer­taine dis­tance comme Umm Touba, Sur Baher et Jabal Mukaber à l’est, Beit Hanina et Kafr Aka au nord, Sha­rafat et Beit Safafa au sud.

Le fan­tasme démo­gra­phique qui alors hantait "Gandhi" nous poursuit aujourd’hui à travers les rues de Jéru­salem, che­vau­chant un bull­dozer meurtrier.

JUSQU’À la guerre de 1949, Jéru­salem était vraiment une cité mixte. Les quar­tiers juifs et arabes étaient entremêlés.

La carte démo­gra­phique de Jéru­salem s’est gravée dans ma mémoire lors d’une expé­rience per­son­nelle. Un an environ avant la guerre, quelques-​​uns d’entre nous, jeunes hommes et femmes du groupe Bama’avak de Tel-​​Aviv, déci­dâmes de faire un tour à Hébron. A l’époque, très peu de Juifs allaient au sud de la ville, qui était connue comme une for­te­resse natio­na­liste et reli­gieuse musulmane.

Nous avons pris le bus arabe depuis Jéru­salem et sommes allés à la ville, avons sillonné ses ruelles, acheté le verre bleu car celui d’Hébon est connu, visité les kib­boutz du Gush Etzion sur la route et sommes retournés à Jéru­salem. Mais, pendant ce temps, quelque chose s’était passé : une des orga­ni­sa­tions clan­des­tines "dis­si­dentes" avait per­pétré un attentat par­ti­cu­liè­rement grave (je crois que c’était le bom­bar­dement du club des offi­ciers à Jéru­salem) et les Bri­tan­niques avaient imposé un couvre-​​feu général sur tous les quar­tiers juifs du pays.

A Jéru­salem, nous sommes sortis du bus et avons tra­versé la ville à pied d’un bout à l’autre, en prenant soin de ne cir­culer que dans les quar­tiers arabes. De là, nous avons pris un bus arabe pour Ramle, et un autre pour Jaffa, et puis nous avons trouvé notre chemin pour nos maison à Tel-​​Aviv à travers des arrière-​​cours et des rues trans­ver­sales. Aucun de nous ne fut attrapé.

Ainsi je suis devenu familier des quar­tiers arabes, parmi les­quels des quar­tiers élégants comme Talbieh et Bakaa, qui devinrent les centres de la Jéru­salem juive après la guerre de 1948. Dans cette guerre, les habi­tants s’enfuirent/ou furent conduits à l’est de Jéru­salem et s’y ins­tal­lèrent – jusqu’à ce que ces quar­tiers, aussi ; soient conquis par l’armée israé­lienne et annexés à Israël.

L’ANNEXION de Jérusalem-​​Est a créé un dilemme. Que faire de la popu­lation arabe ? Elle ne pouvait pas être expulsée. La des­truction du quartier marocain en face du Mur occi­dental et l’expulsion brutale des habi­tants arabes du quartier juif de la Vieille Ville avaient déjà causé beaucoup de com­men­taires négatifs à travers le monde.

Si le gou­ver­nement avait vraiment eu l’intention d’"unifier" la ville, il aurait accom­pagné l’annexion de mesures immé­diates, comme celle de conférer la citoyenneté auto­ma­tique à tous les habi­tants arabes et de leur rendre leurs pro­priétés "aban­données" de Jérusalem-​​Ouest (ou, au moins, de leur payer une compensation).

Mais le gou­ver­nement n’envisageait rien de tel. Les habi­tants n’ont pas été fait citoyens, ce qui leur aurait donné les mêmes droits que ceux des citoyens arabes d’Israël en Galilée et dans le Tri­angle. Ils ont seulement été reconnus comme "rési­dents" dans la ville dans laquelle leurs ancêtres avaient vécu un millier d’années. C’est un statut pré­caire, qui donne droit à une carte d’identité israé­lienne, mais pas le droit de vote pour élire les députés. Il peut faci­lement être retiré.

Certes, en théorie, un Jéru­sa­lémite arabe peut demander la citoyenneté israé­lienne, mais une telle demande est l’objet d’une décision arbi­traire de bureau­crates hos­tiles. Et le gou­ver­nement, bien sûr, compte sur les Arabes pour ne pas le faire, car cela signi­fierait recon­naître la légi­timité de l’occupation israélienne.

LA VÉRITÉ est que Jéru­salem n’a jamais été unie. "La ville qui a été réunie, la capitale d’Israël pour l’éternité", fut et reste une litanie qui n’a rien à voir avec la réalité. Pour toutes les ques­tions pra­tiques, Jéru­salem reste un ter­ri­toire occupé.

Les habi­tants arabes ont le droit de vote pour les élec­tions muni­ci­pales. Mais seuls une poignée d’entre eux – les employés muni­cipaux et ceux qui dépendent du gou­ver­nement – exercent ce droit, parce que, cela aussi signifie recon­naître l’occupation.

En pra­tique, la muni­ci­palité de Jéru­salem est une ville gou­vernée par des Juifs pour des Juifs. Ses diri­geants sont choisis uni­quement par des Juifs, et ils consi­dèrent que leur prin­cipal objectif est de judéïser la ville. Il y a des années, le magazine Haolam Hazeh révéla une directive secrète à toutes les ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales et muni­ci­pales demandant de veiller à ce que le nombre d’Arabes dans la ville ne dépasse pas 27,5%, le pour­centage exact qui existait au moment de l’annexion.

Il n’est pas exagéré de dire que le maire démo­cra­ti­quement élu de Jérusalem-​​Ouest est aussi le gou­verneur mili­taire de Jéru­salem Est.

Depuis 1967, tous les maires ont vu leur rôle sous cet angle. Avec l’aide du gou­ver­nement, ils veillent à ce que les Arabes vivant à l’extérieur de la ville n’y reviennent pas et que les Arabes vivant dans la ville la quittent. Mille et une astuces, grandes et petites sont uti­lisées à cette fin, depuis le refus quasi total de permis de construire aux familles arabes qui gran­dissent rapi­dement, jusqu’à l’annulation du droit de rési­dence aux per­sonnes qui se déplacent quelque temps à l’étranger ou en Cisjordanie.

Le contact entre les Jéru­sa­lé­mites arabes et les habi­tants de la Cis­jor­danie atte­nante, qui avait été un tissu étroi­tement serré, a été tota­lement rompu. Jéru­salem, qui servait de centre écono­mique, poli­tique, culturel, médical et social, a été coupé de son arrière-​​pays naturel. La construction du mur, qui a séparé les pères des fils, les élèves de leurs écoles, les hommes d’affaires de leurs clients, les médecins de leurs patients, les mos­quées des croyants, et même les cime­tières des per­sonnes récemment décédées, sert cet objectif.

En Israël, des gens disent que les rési­dents arabes "pro­fitent de l’assurance sociale". Cela est un argument men­songer : après tout, l’assurance sociale n’est pas un repas gratuit – elle est payée par les assurés eux-​​mêmes. Les Arabes, comme les Juifs, paient pour cela tous les mois.

Les rési­dents arabes doivent payer les impôts locaux, mais ils ne reçoivent en retour qu’une partie des ser­vices muni­cipaux, tant en qualité qu’en quantité. Les écoles manquent de cen­taines de classes, et leur niveau est infé­rieur à celui des écoles privées isla­miques. L’enlèvement des ordures et autres ser­vices sont en-​​dessous de tout. On ne peut même pas parler de jardins publics, de clubs de jeunes, de jar­dinage. Les habi­tants de Kafr Akab, situés de l’autre côté du barrage de Kalandia, paient les impôts locaux et ne reçoivent aucun service – la muni­ci­palité dit que ses employés ont peur d’y aller.

LE PUBLIC juif ne s’intéresse pas à tout ceci. Les gens ne savent pas – et ne veulent pas savoir – ce qui se passe dans les quar­tiers arabes, à quelques cen­taines de mètres de chez eux.

Aussi sont-​​ils surpris, surpris et choqués, par l’ingratitude des habi­tants arabes. Un jeune homme venant de Sur Baher a récemment tué des élèves d’un sémi­naire reli­gieux à Jérusalem-​​Ouest. Un jeune homme venant de Jabal Mukaber a lancé un bull­dozer et écrasé tout ce qui se trouvait sur son chemin. Cette semaine, un autre jeune garçon venant de Umm Touba a répété exac­tement le même acte. Tous les trois ont été tués sur le coup.

Les agres­seurs étaient des jeunes gens ordi­naires, pas par­ti­cu­liè­rement reli­gieux. Il semble qu’aucun d’eux n’était membre de la moindre orga­ni­sation. Appa­remment un jeune homme se réveille un beau matin et il décide qu’il en a assez. Il commet alors un attentat de lui-​​même, avec ce qu’il a sous la main – un pis­tolet acheté de ses propres deniers dans le premier cas, ou un bull­dozer qu’il conduit pour son travail, dans les deux autres.

S’il en est vraiment ainsi, une question se pose : pourquoi ces actes sont-​​ils le fait de Jéru­sa­lé­mites ? D’abord, parce qu’ils en ont l’occasion. Une per­sonne qui conduit un bull­dozer dans un chantier de Jérusalem-​​Ouest peut seulement se jeter sur un bus qui passe dans la rue d’à côté. Le conducteur d’un gros camion peut écraser des gens. Il est rela­ti­vement facile de per­pétrer une attaque armée, comme le récent événement de la Porte du Lion dont les auteurs n’ont pas été pris. Aucun service de ren­sei­gnement ne peut l’empêcher, si l’agresseur n’a pas de com­plices et s’il n’est membre d’aucune organisation.

Des décla­ra­tions des com­men­ta­teurs cette semaine, on peut déduire que ceux-​​ci ne peuvent même pas ima­giner la colère qui s’accumule dans l’esprit des jeunes Arabes à Jéru­salem au cours des années d’humiliation, de har­cè­lement, de dis­cri­mi­nation et de sen­timent d’impuissance. Il est facile et plus amusant de se lancer dans des des­crip­tions por­no­gra­phiques des 72 vierges qui attendent les martyrs dans le paradis musulman, ce qu’ils font avec elles, comment ils le font, qui a assez d’énergie pour toutes.

Un des prin­cipaux fac­teurs qui contri­buent à attiser la haine est la démo­lition des maisons "illé­gales" de rési­dents arabes, les­quels sont dans l’impossibilité de construire "léga­lement". Le niveau de la bêtise offi­cielle est attesté par la demande du chef du Shin-​​bet, réitérée cette semaine, de détruire les maisons des familles des agres­seurs, dans un but de "dis­suasion". Appa­remment il n’a rien appris des dizaines d’études et d’expérience accu­mulée, qui prouvent que chaque maison détruite devient un incu­bateur pour de nou­veaux ven­geurs mus par la haine.

L’attaque de cette semaine est par­ti­cu­liè­rement ins­tructive. À vrai dire, on ne sait pas ce qui s’est passé : Ghassan Abu-​​Tir avait-​​il pla­nifié l’attaque à l’avance ? Ou résultait-​​elle d’une décision spon­tanée dans un moment d’excitation ? Etait-​​ce une véri­table attaque, ou le conducteur du bull­dozer est-​​il rentré dans le bus par accident et a-​​t-​​il essayé, en état de panique, d’échapper à ses pour­sui­vants, devenant la cible des pas­sants et des soldats pris d’un accès de folie meur­trière ? Dans l’atmosphère de sus­picion et de peur qui envahit main­tenant Jéru­salem, chaque accident de la route pro­voqué par un Arabe se trans­forme en attentat, et chaque auto­mo­bi­liste arabe impliqué dans un accident sera, selon toute pro­ba­bilité, exécuté sur le champ sans procès. (Il faut rap­peler que la pre­mière Intifada a éclaté en raison d’un accident de la route dans lequel un conducteur juif a écrasé des Arabes.)

ET UNE FOIS DE PLUS la question se pose : quelle est la solution à ce pro­blème com­plexe, qui soulève des émotions si fortes, qui se nourrit de mythes pro­fon­dément enra­cinés et cause de tels dilemme moraux à des mil­lions de per­sonnes dans le monde ?

Cette semaine, un certain nombre de pro­po­si­tions ont été faites, comme la construction d’un mur style mur de Berlin au milieu de Jéru­salem (en plus de celui qui est en train de l’entourer). Punir les familles dans leur ensemble pour les actes de leurs enfants, tout comme le "sip­penhaft" nazi. Expulser les familles de la ville ou annuler leur statut de résident. Démolir leurs maisons. Sup­primer le bénéfice de leur assu­rance sociale même s’ils ont payé pour elle.

Toutes ces "solu­tions" ont une chose en commun : elles ont été essayées dans le passé, ici et ailleurs, et n’ont rien réglé.

Excepté une solution claire : que Jéru­salem devienne la capitale de l’Etat de Palestine, pour per­mettre à ses habi­tants d’établir leur propre muni­ci­palité, tout en gardant l’ensemble de la ville comme une entité urbaine unie sous une supra-​​municipalité dans laquelle les Arabes seront à égalité avec les Juifs. Je suis heureux que durant sa visite cette semaine, Barack Obama ait répété presque mot pour mot, ce plan, que Gush Shalom a publié il y a quelque dix ans en coopé­ration avec Faiçal Hus­seini, le défunt diri­geant de la com­mu­nauté arabe de Jérusalem.

Les attentats sont le résultat du désespoir, de la frus­tration, de la haine et du sen­timent qu’il n’y a pas d’issue. Seule une solution qui fera dis­pa­raître ces sen­ti­ments peut apporter la sécurité aux deux parties de Jérusalem.

Uri Avnery 26 juillet 2008