Shalit par exemple

Uri Avnery – 26 juin 2010, jeudi 1er juillet 2010

Gilad Shalit est devenu un symbole vivant – un symbole de la réalité israé­lienne, de l’incapacité de nos diri­geants à prendre une décision, de leur lâcheté morale et poli­tique, de leur inap­titude à ana­lyser une situation et à en tirer des conclusions.

J’ÉCRIS ces lignes en regardant par la fenêtre les eaux bleues de la Médi­ter­ranée, et en pensant au jeune homme qui est retenu en détention pas très loin de cette mer, à quelques dizaines de kilo­mètres d’ici.

Gilad Shalit peut-​​il regarder cette même mer par sa fenêtre ? A-​​t-​​il seulement une fenêtre ? Comment est-​​il ? Comment est-​​il traité ?

Cela fait aujourd’hui quatre ans et un jour qu’il est en cap­tivité, sans pers­pective de fin.

Gilad Shalit est devenu un symbole vivant – un symbole de la réalité israé­lienne, de l’incapacité de nos diri­geants à prendre une décision, de leur lâcheté morale et poli­tique, de leur inap­titude à ana­lyser une situation et à en tirer des conclusions.

S’IL y avait eu une chance de libérer Shalit par une inter­vention mili­taire, le gou­ver­nement israélien l’aurait saisie sans hésiter.

C’est une évidence, parce que l’opinion publique israé­lienne préfère qu’un pro­blème soit résolu par la force plutôt que de faire quoi que ce soit qui soit sus­cep­tible d’être inter­prété comme une fai­blesse. Le sau­vetage des otages à Entebbe en 1976 est considéré comme l’un des exploits les plus glo­rieux de l’histoire d’Israël, bien qu’il n’y eût que l’épaisseur d’un cheveu entre la réussite et l’échec. On y a joué avec la vie des 105 otages et des soldats, et ce fut une réussite.

Dans d’autres cas, cependant, le pari n’a pas réussi. Ce fut le cas à Munich, lorsqu’ils ont joué avec la vie des ath­lètes, et perdu. Et à Ma’alot en 1974, lorsqu’ils ont joué avec la vie d’écoliers, et perdu. Ou encore lors de la ten­tative de libé­ration du soldat Nach­schon Wachsman pri­sonnier en 1994, lorsqu’ils ont joué avec sa vie, et perdu.

S’il y avait eu la moindre chance de libérer Shalid par la force, ils auraient risqué sa vie, et pro­ba­blement perdu. Heu­reu­sement pour lui, il n’y a pas eu d’occasion de ce genre. Pour le moment.

Ceci est à vrai dire tout à fait remar­quable. Nos ser­vices de sécurité ont des cen­taines de col­la­bo­ra­teurs secrets dans la bande de Gaza, en plus de moyens de sur­veillance de haute tech­no­logie. Et il semble qu’aucune infor­mation sérieuse sur l’endroit où se trouve Gilad Shalit n’ait encore été obtenue.

Comment le Hamas a-​​t-​​il pu y par­venir ? Entre autres mesures, en n’autorisant aucun contact avec le pri­sonnier – aucune ren­contre avec la Croix Rouge ou avec des per­son­na­lités étran­gères, juste deux courtes vidéos, presqu’aucune lettre. On ne peut tout sim­plement pas exercer de pression sur eux. Ils refusent toutes les demandes de cette nature.

Ce pro­blème aurait pu être sur­monté si notre gou­ver­nement avait été prêt à donner des assu­rances qu’aucune ten­tative ne serait faite pour le libérer par la force, en contre­partie d’un enga­gement du Hamas à le laisser ren­contrer la Croix Rouge. Pour être cré­dible, un tel enga­gement néces­si­terait sans doute une garantie d’un tiers, tel que les États-​​Unis.

À défaut de telles dis­po­si­tions, tous les dis­cours mora­li­sa­teurs d’hommes d’État étrangers parlant de “laisser la Croix Rouge ren­contrer le soldat” ne sont qu’autant de mots creux.

LES EXI­GENCES de per­son­na­lités étran­gères de “libérer le soldat enlevé” ne sont pas moins hypocrites.

De telles exi­gences sont agréables aux oreilles israé­liennes, mais négligent com­plè­tement le fait que le sujet doit être un échange de prisonniers.

Gilad Shalit vit et respire, c’est un jeune homme dont le sort suscite de fortes émotions. Mais c’est aussi le cas des pri­son­niers pales­ti­niens. Ils vivent et res­pirent, et leur sort à eux aussi suscite de fortes émotions. Il y a parmi eux des jeunes gens dont la vie est gâchée en prison. Il y a parmi eux des diri­geants poli­tiques qui sont punis pour leur simple appar­te­nance une orga­ni­sation ou une autre. Il y a parmi eux des gens qui, pour employer le langage israélien, “ont du sang sur les mains”, et qui, en langage pales­tinien, sont des héros nationaux qui ont fait le sacrifice de leur propre liberté pour la libé­ration de leur peuple.

Le prix exigé par le Hamas peut sembler exor­bitant – un millier pour un seul. Mais Israël a déjà payé un tel prix pour d’autres pri­son­niers dans le passé, et c’est devenu le ratio standard. Le Hamas ne pourrait consentir à moins sans perdre la face.

Les mil­liers de pri­son­niers pales­ti­niens ont des familles – pères, mères, maris, épouses et enfants, frères et sœurs. Exac­tement comme Gilad Shalit. Eux aussi poussent des cris d’appel, exigent, exercent des pres­sions. Le Hamas ne peut pas les ignorer.

TOUTE l’affaire est la preuve cho­quante de l’incapacité de notre gou­ver­nement – le pré­cédent comme l’actuel – à prendre des déci­sions et même à rai­sonner logiquement.

Le Hamas a déjà fixé le prix il y a quatre ans, confor­mément aux pré­cé­dents du passé. Leur exi­gence n’a pas évolué depuis lors.

Dès le premier instant, il fallait prendre une décision.

IL ne fait pas de doute qu’un tel accord ren­for­cerait le Hamas. Il sou­li­gnerait sa légi­timité comme élément pales­tinien important. Il serait perçu comme une confir­mation du point de vue selon lequel “Israël ne com­prend que le langage de la force”.

Par conséquent, on en vient à la question simple : oui ou non ?

Oui signifie un désaveu à Mahmoud Abbas dont les méthodes conci­liantes n’ont pas conduit à la libé­ration d’un seul pri­sonnier pales­tinien important. (Les États-​​Unis ont opposé leur véto à tout accord de ce type, dans la mesure où cela ren­for­cerait le Hamas, qui est qua­lifié d’“organisation ter­ro­riste”, et affai­blirait Abbas que les Amé­ri­cains consi­dèrent comme leur homme.)

NON signifie l’emprisonnement à vie pour Shalit, avec la mise en danger per­ma­nente de sa vie.

Depuis quatre ans main­tenant, nos diri­geants ont été inca­pables de prendre une décision, tout comme ils sont inca­pables de prendre une décision sur toute autre question impor­tante pour notre avenir. (Par exemple deux États ou un seul État sous le régime de l’apartheid ? La paix ou les colonies ? Passer un accord de paix avec Abbas ou négocier avec le Hamas ?)

AFIN de se dégager de la nécessité de prendre une décision, on a eu recours à diverses astuces. Entre autres, l’affirmation que le blocus de Gaza avait pour but de libérer Shalit.

C’était dès le départ un pré­texte men­songer. Le blocus fut imposé pour inciter la popu­lation de Gaza à ren­verser le régime du Hamas qui avait rem­porté les élec­tions pales­ti­niennes. Le lien avec Shalit servait sim­plement de diversion.

Main­tenant, le blocus a été par­tiel­lement levé. C’est une vic­toire consi­dé­rable pour la flot­tille huma­ni­taire – une vic­toire que les orga­ni­sa­teurs de la flot­tille n’osaient pas espérer dans leurs rêves les plus fous. Le résultat de la décision stupide d’attaquer le navire turc, c’est que la pression inter­na­tionale a rendu cette évolution inévitable.

Entre autres pré­textes, le gou­ver­nement a déclaré que “de toutes façons, le blocus n’avait pas aidé à libérer Shalit”.

Les parents de Shalit ont pro­testé. Ils croyaient vraiment qu’il y avait un lien entre le blocus et le sort de leur fils. Mais il est évident qu’en décidant de céder aux pres­sions inter­na­tio­nales et de lever par­tiel­lement le blocus, Ben­jamin Néta­nyahou et Ehoud Barak n’ont même pas pensé à Shalit.

J’insiste sur le mot “par­tiel­lement”. C’est vrai, c’est une grande vic­toire pour tous ceux d’entre nous qui ont déclaré depuis le début que le blocus était immoral, illégal et imprudent. La décision de laisser tout entrer dans la Bande sauf des armes repré­sente un grand changement.

Mais le prin­cipal pro­blème à Gaza est la pau­vreté entraînée par le chômage. Pra­ti­quement toutes les entre­prises de Gaza ont dû fermer à cause du blocus. Non seulement elles ne pou­vaient plus se pro­curer de matières pre­mières mais, ce qui n’est pas moins important, elles ne pou­vaient plus exporter leurs pro­duits en Cis­jor­danie, en Israël ou dans le monde. Il semble que cette situation n’ait pas changé. Même si les entre­prises qui sub­sistent reçoivent main­tenant des matières pre­mières, elles ne peuvent pas exporter leur pro­duction – tex­tiles, fruits, fleurs et tout le reste. Les four­nis­seurs israé­liens vont main­tenant tirer des mil­lions de la vente de leurs pro­duits dans la bande de Gaza, mais les Gazaouis ne pourront pas vendre leurs pro­duits en Israël.

Quoi qu’il en soit, cela ne concerne pas le sort de Shalit.

La famille Shalit est dans une détresse ter­rible. On peut les com­prendre, mais la sym­pathie n’interdit pas le désaccord.

Ils ont tort lorsqu’ils s’élèvent contre la levée du blocus. Ils ont tort lorsqu’ils exigent que les pri­son­niers du Hamas en Israël ne soient pas auto­risés à recevoir des visites de leur famille. (Et pas seulement parce que les familles résidant à Gaza ne sont de toutes façons pas auto­risées à se rendre en Israël.)

On ne peut pas tenir un double langage. Lorsque Noam Shalit, le père, exige qu’un millier de pri­son­niers appar­tenant au Hamas soient élargis pour obtenir la libé­ration de son fils – il ne peut pas dans le même temps s’associer à la per­sé­cution des pri­son­niers appar­tenant au Hamas. Il ne peut pas exiger un trai­tement humain pour son fils – et dans le même temps jus­tifier le trai­tement inhumain imposé à la popu­lation de Gaza. Ce double niveau d’exigences sur­prend l’opinion publique et affaiblit la cam­pagne en faveur de la libé­ration de Gilad.

Il faut que le message soit simple, clair et direct, et qu’il soit adressé à Ben­jamin Néta­nyahou : prendre immé­dia­tement la décision de pro­céder à l’échange de pri­son­niers. Gilad reviendra à la maison et tous les Israé­liens se réjouiront. Les pri­son­niers pales­ti­niens ren­treront aussi chez eux et, là-​​bas aussi, tout le monde se réjouira.

L’INCAPACITÉ de Néta­nyahou à prendre des déci­sions et à s’y tenir révèle l’étendue de son incom­pé­tence en tant que dirigeant.

Au lieu de cela, nous avons un pro­fes­sionnel du mar­keting (il se trouve que c’est sa pro­fession d’origine), une per­sonne qui se réveille le matin avec des son­dages et va se coucher la nuit avec des son­dages. Les pro­fes­sionnels des son­dages lui disent que la libé­ration de Gilad Shalit serait popu­laire en Israël mais que la libé­ration de Pales­ti­niens serait impo­pu­laire. La nuit, au lit, il se tour­mente à ce sujet : qu’est-ce qui serait pré­fé­rable ? Combien de suf­frages seraient acquis, combien de suf­frages seraient perdus ?

C’est épou­van­table. S’il ne peut pas prendre une décision simple à propos du sort de Shalit, comment peut-​​il prendre des déci­sions concernant des pro­blèmes qui concernent notre sort à tous, non pas pour une année, mais pour les géné­ra­tions à venir ?