Second voyage en Palestine

Odile et Jean-​​Jacques AFPS, mardi 24 novembre 2009

Pour mes amis… afin qu’ils ne disent jamais qu’ils ne savaient pas.

Notre second voyage en Palestine s’achève. Nous y avons passé deux semaines, comme l’an dernier mais cette fois seuls, Odile et moi. Forts de nos rela­tions pales­ti­niennes ren­con­trées lors du premier voyage nous avons estimé que nous pou­vions voyager seuls à la fois plus près des pales­ti­niens et sans les entraves d’un groupe qui n’est pas tou­jours homogène.

Nous sommes arrivés le 5 octobre.

Deux jours plus tôt des heurts vio­lents avaient opposé de jeunes mani­fes­tants musulmans à l’armée israé­lienne sur l’Esplanade des Mos­quées. La presse fran­çaise avait indiqué que les troubles étaient dus à la pré­sence d’un groupe de tou­ristes français en tenue peu adé­quate avec les lieux ce qui avait déclenché cette réaction de jeunes musulmans choqués par cette attitude irres­pec­tueuse des lieux sacrés. En fait le mardi nous avons ren­contré à Jéru­salem des membres de ce groupe de français qui nous ont expliqué que, bien loin d’être les causes de ces troubles, ils en avaient été les témoins. Ils étaient sur l’Esplanade lorsqu’ils ont vu arriver des colons israé­liens, armés comme tou­jours, et accom­pagnés de soldats, enva­hissant l’esplanade avec l’apparente réso­lution de venir prier sur la pierre du sacrifice d’Abraham qui se trouve à l’intérieur de la Mosquée d’Al Aqsa. Immé­dia­tement de jeunes musulmans se sont inter­posés pour les empêcher d’entrer dans la mosquée tout en appelant des ren­forts par télé­phone portable.

En quelques minutes l’échauffourée a tourné à la mani­fes­tation, les gaz lacry­mo­gènes et les matraques israé­liens chassant les musulmans qui se réfu­gièrent à l’intérieur de la mosquée et en inter­dirent l’accès aux colons.

La situation n’était pas tout à fait rétablie le mardi 6 octobre et nombre de routes et de rues vers à la vieille ville étaient fermées, la police israé­lienne qua­drillant la zone et en inter­disant l’accès. Une fois de plus il nous a donc été donné de voir sur place le décalage, pour ne pas dire plus, des faits et de la relation qui en est donnée par nos media. Nous avons quitté Jéru­salem le mardi matin pour Bethléem, nous y avons retrouvé nos amis comme si nous les avions quittés la veille, ce fut d’ailleurs partout la même impression d’amitié vraie et de retrou­vailles chaleureuses.

La situation n’a guère évolué depuis un an, le désespoir se lit dans les yeux et dans les dis­cours de beaucoup de nos amis. Évidemment le rapport Gold­stone avait, pour un temps, redonné quelque espoir à ce peuple humilié mais le refus des Etats-​​Unis, de la GB et de la France de le voter à l’ONU, et plus encore l’accord de l’Autorité Pales­ti­nienne sur ce point avec les occi­dentaux ont démo­ralisé ce peuple qui en a pourtant vu bien d’autres. Certes plu­sieurs check points ont été sup­primés dont celui de l’entrée de Naplouse qui était l’un des plus durs, mais la main de fer de l’occupant israélien ne s’est pas vraiment des­serrée. Le 7 octobre nous avons décidé de prendre le bus régulier de 7 heures à Bet Saour pour Jericho. C’est le bus qui prend les étudiants qui vont à l’université proche de Jéru­salem mais du côté pales­tinien du Mur. Lors du passage du check point nous avons assisté à ce qu’est un contrôle israélien et ce qui est le quo­tidien de ces étudiants.

Le bus pas­sa­blement bondé s’arrête. Un soldat monte à bord et comme il ne peut cir­culer à son aise dans l’allée cen­trale sur­peuplée, fait ouvrir la porte latérale du bus et pousse sans ména­gement dehors 5 ou 6 jeunes garçons qu’un de ses com­parses fait immé­dia­tement aligner contre le mur sous la menace (et ce n’est pas un vain mot) de son arme. Le soldat parle hébreu ou plus exac­tement hurle aux pas­sagers de sortir leurs cartes d’identité et de les lui remettre, il les arrache plus qu’il ne les prend. Je ne com­prends pas ce qu’il dit mais il est clair qu’il hurle des ordres avec mépris pour ceux aux­quels il s’adresse. Je le fixe inten­sément et je sais qu’il s’en rend compte et je sens même qu’il se concentre pour ne pas croiser mon regard. Je crois que notre pré­sence lui gâche un peu son plaisir sadique de dominer ces gamins de son âge et de leur montrer qu’il est le maître et qu’il peut faire, en toute impunité , tout ce qu’il veut dans ce bus.

Les étudiants savent aussi que ce garçon de leur âge a tous les pou­voirs sur eux et que nul au monde ne prendra leur défense si par malheur le contrôle tourne au drame. Ils regardent par terre, leur regard est vide, il n’y a pas même de la haine qui jus­ti­fierait la répression, Il y a une immense solitude de ses jeunes que rien ne saurait pro­téger de cet éner­gumène armé d’une mitraillette et sou­cieux de s’en servir au premier pré­texte que nul ne veut lui donner. Je pense aux habi­tants de mon village en France qui, sur le pro­blème pales­tinien, ren­voient les deux parties dos à dos. J’aimerais qu’ils soient là en cet instant, eux qui se plaignent de tout et qui ne plaignent jamais personne.

Ici, en Palestine, l’humiliation est per­ma­nente et la menace de la force brutale aussi. Lorsque nous avons quitté le len­demain Bet Saour pour Ramallah nous sommes tombés sur une petite mani­fes­tation de gamins à l’entrée de la ville. Ils lan­çaient des pierres vers, plutôt que sur, des soldats israé­liens à proximité du check point de Kalandia. Il était 17 heures et le trafic était intense, la chaleur assez acca­blante. Les mili­taires israé­liens ripos­taient en lançant des gre­nades lacry­mo­gènes et peut-​​être même, me sembla t’il au son, à tirer des balles en plas­tique. Les voi­tures qui n’avaient pas d’air condi­tionné devaient garder les vitres ouvertes pour éviter à leurs pas­sagers de suf­foquer. Les gaz s’engouffraient alors avec les consé­quences qu’on imagine. Les israé­liens avaient fermé la grande route et for­çaient le trafic à travers un camp de réfugiés aux rues étroites et com­plè­tement "gazées". Tous les pas­sants suf­fo­quaient, les mères ten­taient de pro­téger tant bien que mal leurs bébés et leurs enfants en larmes, en pleurant de dou­leurs car ces gaz ne sont pas inof­fensifs bien sur.

J’apercevais ces enfants qui lan­çaient des pierres, beaucoup trop éloignés pour espérer toucher leur cible et je pensais à ce qu’un médecin nous avait dit la veille à Bethléem sur l’apparition récente et sur­pre­nante de nom­breux cas de crises car­diaques et même d’AVC chez les enfants en Palestine.

Bref il est clair que la vio­lence n’a pas diminué en un an. Rien n’a changé si ce n’est que les colonies ont grandi, que les confis­ca­tions de terres se per­pé­tuent, et les des­truc­tions de maisons pales­ti­niennes aussi. A Jéru­salem même, les expul­sions et les confis­ca­tions de maisons se mul­ti­plient dans les quar­tiers arménien et musulman.

Sans aucune autre raison, si ce n’est celle de confisquer et de s’approprier le bien d’autrui, des soldats inves­tissent ces maisons pour le compte de l’état israélien qui les revend exclu­si­vement « à des juifs » comme l’exige la loi israé­lienne qui interdit à un non-​​ juif d’acheter un bien en Israél.

Notre amie Ranaa nous raconta comment quelques jours aupa­ravant en mar­chant dans Naplouse elle croisa un groupe de gamins jouant. Le plus petit était en pleurs, inconsolable.

- Pourquoi pleures-​​tu ainsi ? lui demande notre amie
- On joue à la guerre, lui répond l’enfant, et ils veulent encore que je sois le Pales­tinien.
- … et alors ? Ques­tionne Ranaa étonnée.
- Je ne veux pas … ils perdent toujours !

Le dernier jour de notre séjour nous avons croisé au détour d’une ruelle de Jéru­salem dans la partie du quartier arménien qui com­mence à être colonisé par les colons juifs, deux juifs français. L’un devait être un reli­gieux, tout enve­loppé qu’il était dans un grand châle blanc, tefillins aux côtés et kipa sur le crâne mais affublé d’une énorme mitraillette en ban­dou­lière…à midi en plein cœur de Jéru­salem envahie de tou­ristes étrangers !

Leur conver­sation était animée. Il était question de Tor­quemada qui, selon le « civil » était juif et avait été ter­ri­blement anti­sémite. Ils remar­quèrent hélas vite notre intérêt et notre regard auquel ils répon­dirent par un coup d’œil assez peu cordial.

Je sou­hai­terais signaler le cas excep­tionnel de résis­tance du pro­prié­taire de la « Tente des Nations ». Il est parent d’un de nos amis de Bethléem et possède une pro­priété assez vaste de plu­sieurs hec­tares lit­té­ra­lement coincée entre deux colonies au dessus de Bethléem. Des colons juifs sont venus lui pro­poser d’acheter ses ter­rains et lui ont même proposé des sommes impor­tantes. Il ne désire pas vendre, surtout à des colons israé­liens. Les choses ont donc com­mencé à mal tourner : l’eau et l’électricité ont tout d’abord été coupées, puis l’accès de la pro­priété lui a été interdit et sa maison a été détruite. Il est revenu et a dressé une tente à l’emplacement de la maison. Elle a été rasée à son tour sous pré­texte qu’il n’avait pas de permis de construire… Il a donc creusé et vit en sous-​​sol et attire vers lui la sym­pathie et le soutien des « inter­na­tionaux », ces jeunes gens et jeunes filles généreux qui sou­tiennent ici les causes dif­fi­ciles sinon perdues.

L’an dernier quelques uns de ces inter­na­tionaux ont décidé une jeune femme de la colonie juive voisine à venir visiter ce résistant têtu. Le rendez vous a été dif­ficile à établir de part et d’autre mais a fini par avoir lieu.

La jeune femme était livide… elle ne savait pas que la construction de sa maison, son confort, sa piscine, étaient au prix de tant de vols et d’injustice. Elle revint avec son mari et, depuis, pour chaque fête juive, apporte des gâteaux à notre ami.

Certes c’est un cas bien isolé mais il est clair que si les israé­liens étaient auto­risés par leur poli­tiques et par leurs media à être informés sur le coût moral, social et écono­mique de l’existence de leur état, sous la forme qu‘il a pris, cer­tains et même sans doute beaucoup d’entre eux leur en deman­de­raient des comptes.

A Naplouse nous avons été sol­li­cités pour aider le père d’un de nos amis à cueillir ses olives. Ses champs sont en contre bas d’une colonie et les colons armés et accom­pagnés de soldats israé­liens les ont empêchés d’approcher. Nous y allons donc avec un groupe de français de Mon­targis pour que notre pré­sence dis­suade les colons d’intervenir. Tout se passe bien, les colons restent au loin et nous cueillons les olives avec nos amis. Lorsque nous quittons le champ nous notons que quelques uns de nos amis restent sur place jusqu’à l’arrivée du camion qui prendra les sacs pleins. Nous nous en étonnons et apprenons que la semaine pré­cé­dente les colons sont des­cendus à la fin de la cueillette chez un de leurs voisins et sous la menace de leurs armes, et avec la pro­tection des soldats israé­liens, ont tout raflé dans leur véhicule. Nous par­ta­geons ensuite un repas de fêtes à la ferme. Toute la famille se met en quatre pour s’assurer que rien ne nous manque. Chacun pro­nonce un dis­cours de remer­cie­ments et d’amitié. Notre simple pré­sence bien plus encore que notre aide les rassure sur eux-​​mêmes. Non, nous autres pales­ti­niens, ne sommes pas des monstres et des ter­ro­ristes puisque des gens simples viennent de bien loin nous dire sim­plement qu’ils nous aiment et qu’ils par­tagent notre détresse. A Tul­karem nous avons ren­contré un agri­culteur, syn­di­ca­liste et membre du Parti Popu­laire qui est le nouveau nom que s’est donné le Parti Com­mu­niste Pales­tinien. C’est un per­sonnage haut en couleur qui combat chaque jour sur son champ bordant le Mur et qui me corrige lorsque je lui demande comment il défend sa terre.

- Ce n’est pas ma terre que je défends mais la terre de tous les Pales­ti­niens, leur droit à vivre libres, chez eux, sur la terre de leurs parents et qu’ils cultivent depuis des siècles.

Fayez a été, seul, à La Haye pour défendre ses droits et a été écouté et même entendu par la Cour Inter­na­tionale. Mais son combat n’est pas fini pour autant et chaque jour il doit être présent sur sa terre que les israé­liens veulent confisquer, expro­prier, pour la sem­pi­ter­nelle raison de « sécurité ». Il voyage dans toute la Cis­jor­danie pour défendre les autres et animer des réunions et des mani­fes­ta­tions contre l’occupant comme à Bil’in par exemple.

Gaza en janvier, le rejet en octobre, par les puis­sances occi­den­tales, du rapport Gold­stone, la division poli­tique du pays, tout cela entraîne inévi­ta­blement un désespoir gran­dissant. Le 13 octobre, au soir, dans le camp d’Askar, à Naplouse un père de famille, au chômage comme 70% des habi­tants du camp, et ses trois enfants se sont enfermés dans leur maison à laquelle ils ont mis le feu. Tous sont morts.

Car le chômage atteint, depuis la construction du Mur, des sommets invrai­sem­blables Tous sont touchés et les camps de réfugiés plus encore que les villes et les cam­pagnes. Avant le Mur, les ouvriers pales­ti­niens allaient tra­vailler en Israél où ils étaient une main d’œuvre bon marché. Depuis que le Mur sépare à jamais les deux com­mu­nautés les tra­vailleurs pales­ti­niens ont perdu leur ouvrage. Aujourd’hui Israél importe une main d’œuvre asia­tique pour faire face à ses besoins. Chinois, coréens et autres viennent rem­placer la main d’œuvre pales­ti­nienne. Leurs salaires ne sont pas plus élevés mais ils viennent pour une période limitée, n’ont aucun droit et n’en réclament aucun. Ils sont ren­voyés tous les deux ans et rem­placés par d’autres pour la même période. C’est une immi­gration telle qu’elle existe dans les pays du Golfe ou en Arabie Séoudite, taillable et cor­véable à merci et qui ne béné­fi­ciera jamais d’aucun droit ou d’aucune pro­tection et, bien entendu, d’aucune pos­si­bilité de s’installer en Israél.

Les mariages mixtes sont illégaux en Israél. Un non juif ne peut épouser un ou une israélienne.

Dans la vieille ville de Jéru­salem, d’où chaque jour des habi­tants arabes, chré­tiens ou musulmans, sont expulsés, seuls des juifs sont auto­risés à acheter du terrain ou des immeubles. La même loi s’applique sur l’ensemble du ter­ri­toire israélien.

Nous avons aussi compris pourquoi de jeunes français, tel que Gilat Shalit, allait faire un service mili­taire en Israél. Cer­tains rabbins ( je n’ose croire qu’ils le font tous)refuseraient en effet, en France, de marier reli­gieu­sement un jeune juif français s’il n’a pas accompli ce devoir mili­taire en Israël.

La loi de la Répu­blique interdit pourtant le recru­tement, sur le sol national, de jeunes français pour des armées étran­gères Nous avons été au camp de Balata, le plus ancien des camps de réfugiés. Crée par l’UNRWA en 1949 pour abriter « pro­vi­soi­rement » les habi­tants de Jaffa et d’Haïfa qui fuyaient les mas­sacres de l’armée du tout nouvel état auto­pro­clamé d’Israél.

Un terrain de 1 km2 avait été acheté pour loger 5 000 per­sonnes. Pendant sept ans, seules des tentes abri­taient les réfugiés. L’UNRWA comme les habi­tants du camp étaient per­suadés que la situation était pro­vi­soire. Le temps a passé, le retour n’a pas eu lieu. La surface est restée la même mais la popu­lation est passée de 5000 à 26 000 habi­tants. Alors on a construit en hauteur et dans chacun de ces petits bâti­ments à deux ou trois étages vivent trois ou quatre familles entassées avec une hygiène minima, une pro­mis­cuité humi­liante et des pro­blèmes écono­miques insolubles.

Chaque famille ici compte plusieurs enfants tués et d’autres emprisonnés.

La situation est la même dans les deux camps d’Askar. Le premier construit sous l’égide de l’ONU au début des années 50 reçoit tou­jours l’aide de l’UNRWA. Le second, en revanche, construit après 1967 n’est pas placé sous la même pro­tection et doit se débrouiller seul. Il ne faut pas faire grand’ chose pour se retrouver dans une prison israé­lienne et y rester. La seule démo­cratie du Moyen-​​Orient a inventé la « détention admi­nis­trative » qui permet d ‘enfermer et de détenir indé­fi­niment sans juger… Ici pas de juge, pas d’avocat, pas davantage de com­passion de nos opi­nions publiques occidentales.

A Bet Saour quelques jours avant notre arrivée et en plein après-​​midi l’armée israé­lienne a investi le quartier où nous avons logé. Les hauts par­leurs ont intimé l’ordre aux habi­tants de rentrer chez eux et de n’en pas sortir le temps d’investir une maison et d’en arrêter le pro­prié­taire. Nul n’a plus eu de nou­velles depuis… détention admi­nis­trative oblige ! Lors de la seconde Intifada qu’en Occident on aime désigner comme une nième « explosion de ter­ro­risme », les israé­liens ont détruit dans ces camps comme dans tous les autres d’ailleurs à travers le pays, les réseaux d’égouts, d’eau potable, d’électricité bref tout ce qui permet de garder un minimum de décence à une vie infernale.

Nous sommes aussi allés à Jenin… En 2002 cette bourgade agricole au bout d’une vallée riche d’oliviers et d’amandiers, de légumes et de trou­peaux, a été le théâtre de mas­sacres indes­crip­tibles. Le camp a d’abord été pilonné par l’aviation de chasse israé­lienne pour détruire les réserves d’eau qui sont sur les toits puis les chars sont entrés en action. Pendant vingt deux jours le camp a été isolé. Aucune nour­riture, juste un peu d’eau crou­pis­sante. Impos­sible d’évacuer les blessés ni les morts. Un enfant a raconté comment il était resté dans son taudis pendant qua­torze jours à côté des corps de ses parents en décom­po­sition. Un père raconte comment son fils blessé et sans soin a fini par mourir dans ses bras sans qu’il ait pu faire quoi que ce soit pour arrêter l’hémorragie dont il était victime. Je pourrai continuer à donner de tels témoi­gnages pendant des heures mais à quoi cela ser­virait il ? Il semble à tous ces gens, nos amis, que nous sommes sourds à leurs cris et aveugles devant leur détresse.

Jenin a été recons­truite. Mais régu­liè­rement les façades des maisons refaites à neuf essuient les tirs de mitrailleuses israé­liennes qui inves­tissent les lieux à toute heure du jour et de la nuit pour des « raisons de sécurité ». Partout on en voit les stig­mates. Il faut, pour l’occupant, que ses vic­times ne vivent jamais dans la paix, ne s’installent jamais dans la quiétude, s’exaspèrent enfin pour qu’en se révoltant elles donnent une jus­ti­fi­cation à leur répression. Et puis nous avons vu et parlé avec cette jeu­nesse pales­ti­nienne qui fré­quente les uni­ver­sités car elle sait que le meilleur moyen de com­battre c’est de s’éduquer. Ici les études sont payantes, quatre cents euros par semestre, une somme consi­dé­rable pour ces familles au chômage ou dont le travail est tou­jours de grande pré­carité du fait de l’occupant.

Au moins les étudiants peuvent-​​ils rentrer chez eux le soir main­tenant que plu­sieurs check points ont été fermés autour de Naplouse. Petite concession au nouveau Pré­sident amé­ricain. Lorsque la nuit tombe, la police pales­ti­nienne se retire et l’armée israé­lienne reprend le contrôle des villes.

Nous avons été à Tul­karem, petite cité coincée le long du Mur. Nous y avons ren­contré un vieux mon­sieur qui col­lec­tionne les sou­venirs de Palestine pour en faire un musée. Il nous demande de signer un livre pour prouver que nous avons vu ses col­lec­tions car les israé­liens l’ont déjà menacé de tout détruire.

Tout ce qui repré­sente le passé non juif de cette terre doit dis­pa­raître. Ainsi les anti­quités romaines, byzan­tines, franques, otto­manes sont en vente chez les anti­quaires de Jéru­salem. Le vendeur remet à l’acheteur un cer­ti­ficat en bonne et due forme pour les exporter. Seules les anti­quités juives sont inter­dites d’exportation et elles seules sont admises dans le Musée d’Israél à Jéru­salem. Par ailleurs lorsque les vil­lages pales­ti­niens sont détruits (Il y en a eu 574 depuis 1948) et que les israé­liens les recons­truisent le nouveau nom est biblique.

Il convient de convaincre le monde entier que cette terre est juive et n’a jamais été rien d’autre.

Il y a quelques excep­tions tou­tefois. A Sabastya par exemple, la capitale d’Hérode qui a connu l’emprisonnement et le martyr de Jean Bap­tiste. La ville encore peu fouillée recèle des trésors antiques. Une route de 800 mètres bordées de colonnes menait à cette ville de l’importance de Jerash ou de Palmyre. Ici les colonnes sont pillées par l’occupant qui les envoie sur un site romain près de Tel Aviv pour l’enrichir. L’occupant interdit de fouiller les ruines de la ville et utilise le théâtre antique pour ses fêtes.

Nous avons enfin été à Abud, notre petit village de pré­di­lection que nous avions tant aimé l’an dernier et que nous aimons plus encore aujourd’hui.

D’une part nous y avons retrouvé nos amis et parlé de notre projet de déve­lop­pement viticole et d’autre part nous y avons ren­contré le nouveau prêtre catho­lique par­fai­tement francophone.

Je sou­hai­terais ici me per­mettre un com­men­taire à l’intention de notre église catho­lique qui est assez dis­crète sur la question pales­ti­nienne. Certes, comme nous l’avait confirmé l’an dernier une jour­na­liste fran­çaise, seules parmi nos media de langue fran­çaise, Radio Vatican et l’Humanité marquent une grande objec­tivité et n’appliquent aucune censure sur les infor­ma­tions trans­mises. Mais l’action de l’Eglise pourrait, à peu de frais, être plus encore positive dans cette région. Bien évidemment cette Terre Sainte attire de nom­breux pèlerins et visi­teurs. Il est tout à fait louable d’aller prier dans l’Église de la Nativité à Bethléem, il est en revanche regret­table que les pèlerins, à peine sortis de l’église et après un court passage au Champ des Bergers se croient obligés de retourner très vite à Jéru­salem sans prendre le temps de ren­contrer les chré­tiens locaux et d’en mesurer les souf­frances. Il n’est pas bon, dans aucun religion d’ignorer son frère et de lui refuser sa com­passion quelque en soit la raison.

Les églises de France (et d’ailleurs) choi­sissent des tours opé­ra­teurs israé­liens et ignorent les four­nis­seurs pales­ti­niens contri­buant ainsi à la mécon­nais­sance de la question et à l’appauvrissement du pays. Les richesses cultu­relles de la Palestine sont immenses, nos frères chré­tiens y sont nom­breux et souffrent autant de la vio­lence de l’occupant que de notre incom­pré­hension égoïste.

On nous a raconté qu’un prêtre d’un diocèse français, en charge des pèle­ri­nages, avait répondu néga­ti­vement et avec hauteur aux offres de ser­vices d’un agent de voyage pales­tinien. S’abritant der­rière la question de sécurité évidemment et la crainte d’être taxé de ce qu’il n’est pas s’il choi­sissait de ne plus tra­vailler avec des agents israé­liens. Nous avons ren­contré un tour opé­rateur pales­tinien orga­nisant une marche Nazareth/​ Jéru­salem pendant 14 jours sur les pas de Jésus avec héber­gement dans des vil­lages pales­ti­niens et cela m’a semblé dommage que notre église n’en fasse pas un peu de publicité car je suis certain que nombre de jeunes catho­liques euro­péens s’y pres­serait. Odile et moi, qui ne sommes plus jeunes d’ailleurs, envi­sa­geons le périple au prin­temps pro­chain et invitons nos amis à se joindre à nous. Quelques pèlerins isolés viennent jusqu’à Sabastya sur les traces de Jean Bap­tiste mais l’église n’inscrit pas cette étape dans ses pèle­ri­nages. Pourtant toute la ville antique ne parle que de lui. Sa prison, le lieu de son sup­plice, sa pre­mière tombe à côté de celle de son père Zacharie et de celle d’Elias. Tout est là, réper­torié, connu et res­pecté et tel­lement émouvant.

N’est-il pas curieux que l’église catho­lique ignore ainsi en Terre Sainte celui qui a baptisé le Christ alors que les musulmans, eux, le révèrent et le consi­dèrent comme le second pro­phète après Jésus. Évidemment les cir­cuits tou­ris­tiques israé­liens n’incluent pas Sabastya dans leur tour et Jean Bap­tiste s’en trouve donc exclu !

Edmond, un pales­tinien chrétien de Bet Jala sur les hau­teurs de Bethléem a fondé une centre exclu­si­vement réservé aux han­di­capés qu’ils le soient de nais­sance ou qu’ils le soient devenus par une balle israé­lienne, même en plas­tique ! Qu’ils soient musulmans, chré­tiens ou juifs ! Il a consacré toute sa vie à ses jeunes patients (j’ajoute, à cet égard, qu’il est impres­sionnant de voir combien partout en Palestine et surtout dans les camps de réfugiés les han­di­capés sont assistés et secourus) et a obtenu des résultats remar­quables. Ce chrétien qui met si bien sa foi en pra­tique nous dit combien il est triste de notre attitude. Il est convaincu que seuls les juifs de l’extérieur pour­raient inter­venir pour faire cesser le martyr de la Palestine et il nous demande de parler avec ces juifs, de leur expliquer la situation, de leur montrer ce qu’ils ignorent et ce qu’ils auraient le pouvoir d’arrêter s’ils savaient… Alors pourquoi notre église catho­lique et les églises pro­tes­tantes, d’ailleurs, se taisent-​​elles plutôt que de jouer ce rôle d’information et de médiation entre ces com­mu­nautés divisées ?

Nous avons ren­contré quelques français pendant notre séjour. Tous étaient généreux.

Ils étaient soit catho­liques soit com­mu­nistes ou d’extrême gauche. Aucun ne militait dans un de nos partis de gou­ver­nement, UMP ou Socialiste.

N’est-il pas pos­sible de trouver un terrain d’entente sur une situation aussi injuste que l’autorité morale de notre vieux pays pourrait contribuer à résoudre ?

Nous par­ta­geons le décou­ra­gement de nos amis pales­ti­niens. Il semble qu’aucune force, aucune voix, aucun parti ne pourra jamais les aider à retrouver leurs libertés et à vivre dans la justice voire dans la simple décence.

Ils sont déses­pérés et ce désespoir peut, à tout moment, engendrer la vio­lence. Ce seront les jeunes, bien sur, qui déclen­cheront encore une « Intifada » vouée à l’échec certes, mais qui jus­ti­fiera encore une répression tou­jours plus dure et, comme à Gaza en janvier, tou­jours impunie.

Je pense à Astérix le Gaulois quand je voyage en Palestine. Dans cette BD Jules César harangue ces troupes avant la bataille et dit à ces soldats face aux deux gaulois mythiques « Ils sont deux, nous sommes mille, allons y et que le meilleur gagne ! »

Ici en Palestine j’imagine par­fai­tement un officier israélien disant à ses soldats « Ils ont des pierres, nous avons des F 16, des chars, des bombes au phos­phore et l’appui incon­di­tionnel du monde « libre », allons y et que le meilleur gagne » Un jour, dans trente ans ou peut-​​être plus, hélas, il nous sera demandé des comptes et nul ne pourra dire « Je ne savais pas » !

Allez mes amis, allez en Palestine. Les seuls ter­ro­ristes (« per­sonnes semant la terreur » ) que vous y ren­con­trerez sont les soldats et les colons israé­liens. Les vic­times, elles, vous ouvriront les bras avec la chaleur de leur hos­pi­talité légen­daire et vous aurez honte de fermer les yeux sur leur injuste malheur.

PS : Pour pré­parer votre voyage et mieux connaître la Palestine avant même d’y aller je vous conseille de lire l’excellent guide « Palestine et Pales­ti­niens », publié par le Groupe de Tou­risme Alter­natif ATG.

… et puis vous pouvez aussi visiter les sites d’ONG israé­liennes tels que www.betselem.org , www.icahd.org, www.gush-shalom.org, ou pales­ti­niennes tels que www.dci-pal.org, www.adameer.org, www.stopthewall.org, www.atg.ps, … et il en existe tel­lement d’autres !