Se souvenir de quoi ? Se souvenir comment ?

Uri Avnery, mercredi 23 mars 2005

Le temps est venu que la mémoire de l’Holocauste ne soit plus une pro­priété exclu­si­vement juive mais appar­tienne à toute l’Humanité.

C’était une céré­monie impres­sion­nante : le Secré­taire général de l’ONU, des pré­si­dents, des ministres, des Pre­miers ministres et des notables de 40 pays ras­semblés à Jéru­salem pour inau­gurer le nouveau musée de l’Holocauste de Yad Vashem - quelques mois seulement après la réunion des puis­sants de la terre pour la com­mé­mo­ration de la libé­ration d’Auschwitz.

Depuis les paroles bien choisies - comme d’habitude - de Joschka Fisher, le ministre allemand des Affaires étran­gères, jusqu’au visage torturé - comme d’habitude - d’Elie Wiesel, le pro­fes­sionnel de l’Holocauste, c’était une com­mé­mo­ration par­faite du crime historique.

Mais cette céré­monie a aussi été une grande vic­toire pour la diplo­matie israé­lienne. Les chefs de notre ministère des Affaires étran­gères se sont féli­cités de ce succès poli­tique. Les hôtes étrangers ont ren­contré les diri­geants israé­liens, donnant ainsi ouver­tement un soutien indirect mais clair à la poli­tique d’Ariel Sharon.

En même temps, elle sou­li­gnait l’ambiguïté de la com­mé­mo­ration de l’Holocauste pré­ci­sément à ce moment-​​là.

Un des nazis de premier plan détenus à Nuremberg, lorsqu’il apprit la mesure réelle de l’Holocauste, s’est exclamé : « On ne l’oubliera pas pendant mille ans ! » Il avait raison. L’Holocauste a été véri­ta­blement un crime unique dans l’histoire.

Il est dif­ficile pour les étrangers de com­prendre que, pour nous en Israël, la Shoah n’est pas seulement une chose du passé. Elle fait partie du présent. Un exemple : à l’époque de l’ouverture du musée, je revenais d’Europe. Dans l’avion, j’ai discuté avec un pro­fesseur israélien que je ne connaissais pas et il m’a parlé des dif­fé­rentes périodes de sa vie. J’ai remarqué qu’il passait rapi­dement sur plu­sieurs années de son enfance. Quand je le lui ai fait remarquer, il m’a dit qu’il avait été à The­re­sienstadt. Il n’est pas entré dans les détails, alors je ne lui ai pas demandé ce qui était arrivé à sa famille.

A partir du camp de concen­tration de The­re­sienstadt, la plupart des pri­son­niers étaient envoyés dans les camps de la mort. Ma tante s’y est sui­cidée, son mari a été envoyé de là à Auschwitz et on n’en a plus jamais entendu parler. Je me sou­viens du rire de cet oncle quand mon père a décidé de fuir l’Allemagne en 1933. « Que peut-​​il nous arriver ici ? » a-​​t-​​il demandé, « après tout, l’Allemagne est un pays civilisé ! ».

L’impact de l’Holocauste ne se limite pas à la géné­ration des sur­vi­vants. Un jour, une jeune écri­vaine m’a dit que ses deux parents avaient été un certain temps détenus dans les camps de la mort. « Je ne le savais pas », m’a-t-elle dit, « ils ne m’en ont jamais parlé. Mais quand j’étais enfant, je savais qu’il y avait un ter­rible secret dans notre famille, un secret si ter­rible qu’il était interdit d’en parler. Mon univers enfantin en a été rempli d’effroi. Même main­tenant, je suis encore anxieuse et inquiète. »

Presque tous les jours, nous entendons des his­toires qui ont un rapport avec la Shoah. On ne peut pas y échapper. On ne devrait pas non plus essayer d’y échapper. Oublier l’Holocauste est une sorte de tra­hison envers les victimes.

La question est : COMMENT se souvenir ? DE QUOI se souvenir ?

Après la deuxième guerre mon­diale, la Shoah est devenue le centre de la conscience juive. Yeshayahu Lei­bovitz, le phi­lo­sophe pra­ti­quant juif orthodoxe, m’a dit un jour : « La religion juive est morte il y a 200 ans. Doré­navant, il n’y plus rien d’autre que l’Holocauste qui unisse les Juifs du monde ». C’est normal, car chaque Juif sait que, s’il était tombé aux mains des nazis, sa vie se serait pro­ba­blement ter­minée dans une chambre à gaz. Nous, en Palestine à l’époque, l’avons res­senti quand l’Afrika Corps allemand dirigé par Erwin Rommel s’est approché des portes de notre pays.

Il n’y a pas eu besoin d’un conclave des Sages de Sion pour faire de l’Holocauste un ins­trument central de la lutte pour la création d’Israël. Cela allait de soi. Les sio­nistes avaient dit dès le début que, dans le monde moderne, les Juifs ne peuvent exister sans avoir un Etat à eux. La Shoah a donné une force irré­sis­tible à cet argument.

C’est pourquoi les Juifs de l’Etat d’Israël - qui a été créé dans la guerre et qui a dû com­battre pour vivre - ont éprouvé un besoin ardent de totale sécurité. Et c’est ainsi que nous sommes devenus une puis­sance mili­taire. Il est impos­sible de com­prendre à la fois ce qui est bien et ce qui est mal en Israël sans prendre en compte l’impact de la Shoah sur notre conscience nationale et per­son­nelle. C’est l’intellectuel pales­tinien Edward Saïd, aujourd’hui disparu, et per­sonne d’autre, qui l’a dit à ses compatriotes.

Le rôle central de l’Holocauste dans la conscience juive a conduit les Juifs à insister sur son caractère abso­lument unique. Nous sommes choqués et furieux quand quelqu’un essaie de nous rap­peler que les nazis ont exterminé également d’autres com­mu­nautés, comme les Roms, les homo­sexuels et les malades mentaux. Nous sommes très en colère quand quelqu’un se met à com­parer « notre » Holo­causte avec d’autres géno­cides : Armé­niens, Cam­bod­giens, Tutsis au Rwanda, et autres. Vraiment ! Comment peut-​​on comparer ?

L’Holocauste a été réel­lement unique sous de nom­breux aspects. Rien ne peut se com­parer avec l’extermination orga­nisée de tout un peuple par des moyens indus­triels, avec la par­ti­ci­pation de tous les organes d’un Etat moderne. Il se peut que Staline n’ait pas tué moins, et peut-​​être même qu’il ait tué plus d’êtres humains qu’Hitler, mais ses vic­times venaient de tous les peuples et classes de l’Union sovié­tique et elles n’étaient pas sou­mises à un pro­cessus d’extermination industrialisé.

Mais le concept de caractère unique de l’Holocauste peut conduire à des per­ver­sions redou­tables. Beaucoup d’entre nous pré­tendent qu’aucune limite morale ne peut nous être imposée, parce que, « après tout ce qu’il nous ont fait », per­sonne ne peut nous donner de leçons sur ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. « Après la Shoah », nous avons le droit de tout faire pour sauver des vies juives, même par des moyens ignobles. Nous avons le droit d’utiliser la mémoire de l’Holocauste comme ins­trument de notre poli­tique étrangère, puisque Israël est « l’Etat des sur­vi­vants de l’Holocauste ». Nous avons le droit d’ignorer toutes les cri­tiques sur notre conduite puisqu’il va de soi que toute cri­tique est anti­sémite. Nous avons le droit de gonfler tout incident insi­gni­fiant, tel que le dessin d’une swastika sur une tombe juive, pour prouver que « l’antisémitisme est en plein essor » dans le monde et pour déclencher l’alarme.

Je dois dire qu’aujourd’hui, 60 ans après la fin de l’Holocauste, il est temps de sortir de tout cela. Le temps est venu que la mémoire de l’Holocauste ne soit plus une pro­priété exclu­si­vement juive mais appar­tienne à toute l’Humanité. Le deuil, la colère et la honte doivent devenir un message uni­versel contre toutes les formes de génocide. La lutte contre l’antisémitisme doit devenir une partie du combat contre toutes les sortes de racisme, qu’il soit dirigé contre les musulmans en Europe ou les Noirs en Amé­rique, les Kurdes en Turquie ou les Pales­ti­niens en Israël, ou les tra­vailleurs étrangers partout. La longue his­toire des Juifs vic­times de per­sé­cu­tions meur­trières ne doit pas nous conduire à nous enfermer dans un culte d’apitoiement sur nous-​​mêmes mais devrait nous inciter à prendre la tête d’une lutte mon­diale contre le racisme, les pré­jugés et les sté­réo­types, qui com­mencent avec l’incitation par d’infâmes déma­gogues et se ter­minent en génocide. Un tel peuple serait vraiment « une lumière sur les nations ».