Se faire tuer pour une illusion

Amira Hass, mardi 6 février 2007

Cela fait des années que Gaza est iden­tifié à des fusils brandis en l’air, à des mères exprimant leur joie que leur fils se soit suicidé dans un attentat contre des Israé­liens, aux regards implo­rants de celui qui n’a rien à manger chez lui.

Les Israé­liens ne sont pas les seuls à tenir ce que montre la télé­vision pour la réalité toute entière, mais les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie aussi, eux qui ne se sont plus rendus à Gaza depuis sûrement 16 ans, depuis qu’Israël interdit l’accès libre à ce ter­ri­toire pauvre et surpeuplé.

Il faut séjourner lon­guement parmi les habi­tants de Gaza pour pouvoir ajouter d’autres cou­leurs à ces images télé­visées. L’esprit facé­tieux et les rumeurs, la capacité d’autodérision, la capacité d’endurance alternant avec le fata­lisme, la fran­chise, la géné­rosité, la capacité d’être tout à la fois et dans le même temps sen­ti­mental et inflexible, le bon sens acquis en 60 ans d’exil et de des­truction, la clameur et le silence, la douleur parce qu’autrefois l’éducation était placée au-​​dessus de tout. Ce ne sont là que quelques-​​unes des cou­leurs qui rendent les habi­tants de Gaza si chers à celui qui les connaît de près.

Ce sont ces couleurs-​​là qui ont été effacées, ces der­nières semaines, tandis que Gaza est iden­tifié plus que jamais avec des luttes intes­tines meur­trières entre hommes armés appar­tenant aux deux mou­ve­ments poli­tiques ennemis, avec des tueries mutuelles que tout le monde qua­lifie de démentes sans par­venir à les arrêter.

Au point qu’avant-hier, après l’attentat à Eilat, des habi­tants de Gaza pou­vaient sou­haiter que l’armée israé­lienne entre dans la Bande de Gaza, qu’elle attire à elle une partie des hommes armés et chasse les autres des rues. Les signes clairs indi­quant que l’armée israé­lienne n’entend pas agir ainsi leur sert de nou­velle preuve qu’Israël est inté­ressé par cette guerre interne.

Malgré le nouveau cessez-​​le-​​feu, signé hier au petit matin, on craint à Gaza que de nom­breuses familles ne cherchent encore ven­geance pour le sang de leurs fils et passent à l’acte à un moment donné. Cette crainte reflète une autre évidence encore : qu’il n’y a aucune chance de voir s’installer, dans un avenir pré­vi­sible, une direction poli­tique, nationale, capable de mettre un frein à de dan­ge­reuses tra­di­tions liées aux clans.

Au Fatah, on trouve intérêt à accentuer le danger d’une guerre fra­tricide afin de miner la légi­timité du gou­ver­nement Hamas. Pourtant, cer­tains détails ali­mentent l’espoir que malgré tout la guerre entre orga­ni­sa­tions ne dégé­nérera pas en guerre fra­tricide géné­ra­lisée. Quelqu’un a raconté qu’au sein d’une maison typique, un des frères est chauffeur d’un haut res­pon­sable des ser­vices de sécurité du Fatah pendant qu’un autre est chauffeur d’un ministre du Hamas. Des membres du Hamas et du Fatah, anciens copains d’école, sont assis ensemble au cré­puscule et dis­cutent ouver­tement de la gravité de la situation.

Voilà qui contraste avec les années 80 où, lorsque les gens du mou­vement isla­miste étaient en conflit avec les mili­tants de la gauche et du Fatah, ils ne se par­laient pas, mais se sen­taient et se com­por­taient comme deux peuples se haïssant l’un l’autre. Aujourd’hui, les hos­ti­lités meur­trières opposent les hommes armés des deux camps. Ceux qui ne portent pas les armes conti­nuent de sou­tenir leur propre courant poli­tique et à jus­tifier le com­por­tement des ser­vices de sécu­rités, mais pas au prix de que­relles per­son­nelles. Tout le monde craint d’être pris dans un échange de tirs, ou d’être atteint par une balle ou une charge de RPG.

Ils ont raison, les Pales­ti­niens, lorsqu’ils font porter la res­pon­sa­bilité générale de la situation sur l’occupation : c’est elle qui fixe le cadre du blocus écono­mique (présent déjà avant l’Intifada et avant l’établissement d’un gou­ver­nement Hamas), elle qui empri­sonne depuis 1991 les habi­tants de Gaza dans un vaste enclos, sans pers­pec­tives per­son­nelles ni espoir d’amélioration. Cet empri­son­nement est la cause d’une igno­rance qui s’étend, et le fait d’être coupé du reste du monde ren­force les loyautés cla­niques, y compris lorsqu’il s’agit de venger le sang versé, parce qu’en l’absence d’espoir poli­tique et écono­mique, le clan rede­vient le seul appui pour l’individu.

Mais ils ont raison également, les Pales­ti­niens qui en ont assez d’entendre que l’occupation est le cou­pable. Une guerre entre orga­ni­sa­tions et une guerre fra­tricide sont aussi le fruit de déci­sions et d’ordres venant de ceux qui se consi­dèrent comme des leaders et qui doivent dès lors être conscients des consé­quences de leurs actes.

Ce n’est pas la peine de demander « qui a com­mencé ? » (c’est le Fatah qui a com­mencé avec les pro­vo­ca­tions armées). De toute façon, cette que­relle meur­trière découle de deux maux communs aux deux adver­saires. L’un est le culte des armes et des hommes armés qui s’est propagé dans la société pales­ti­nienne en faisant taire toute ten­tative de dis­cussion sur le tort énorme que le recours aux armes a fait à la lutte contre l’occupation israé­lienne. L’autre est l’illusion que le pro­cessus d’Oslo (ou des élec­tions « démo­cra­tiques » à l’ombre de l’occupation) peut conférer une autorité gou­ver­ne­mentale à un parti pales­tinien et qu’un parti pales­tinien peut accéder à la res­pec­ta­bilité d’un gou­ver­nement comme dans un Etat indé­pendant. Les orga­ni­sa­tions armées du Fatah et du Hamas ont été envoyées pour com­battre, tuer et mettre en danger la paix de la popu­lation toute entière, au profit d’une illusion d’autonomie sous un occupant étranger, déguisé en voisin soucieux.

Haaretz, 31 janvier 2007