Sauver le Président Abbas

Uri Avnery, lundi 25 juin 2007

Uri Avnery : "On ne peut pas acheter un peuple".

EHOUD OLMERT est le contraire de Midas, roi de Phrygie. Tout ce que le roi tou­chait se trans­formait en or, selon la légende grecque. Tout ce qu’Olmert touche se trans­forme en plomb. Et cela n’est pas une légende.

Aujourd’hui il touche Mahmoud Abbas. Il le porte aux nues. Il promet de le "ren­forcer". Il est sur le point de le rencontrer.

Si j’avais un avis à donner à Abbas, je lui crierais : Fuyez ! Fuyez pour sauver votre pré­cieuse vie ! Un seul contact avec la main d’Olmert scellera votre sort !

ABBAS peut-​​il être sauvé ! Je ne sais pas. Cer­tains de mes amis pales­ti­niens sont désespérés.

Ils ont grandi dans le Fatah, et le Fatah est leur maison. Ils sont laïques. Ils sont natio­na­listes. Ils ne veulent abso­lument pas d’un régime isla­mique fana­tique dans leur patrie.

Mais dans le conflit actuel, leur cœur est avec le Hamas. Ils sont déchirés. Et ce n’est pas surprenant.

Ils entendent les paroles du Pré­sident Bush, d’Olmert et de l’ensemble du chœur babillant des hommes poli­tiques et des pontifs israé­liens. Et ils en tirent la conclusion inévi­table : les Amé­ri­cains et les Israé­liens font tout pour trans­former Abbas en agent de l’occupation et le mou­vement du Fatah en milice de l’occupant.

Chaque mot émanant aujourd’hui de Washington et de Jéru­salem confirme ce soupçon. Chaque mot creuse davantage le fossé entre la rue pales­ti­nienne et l’Autorité pales­ti­nienne en Cis­jor­danie. Le nouveau "gou­ver­nement d’urgence" à Ramallah est dirigé par une per­sonne qui a obtenu 2% des voix aux der­nières élec­tions, pendant que la liste d’Abbas a été sévè­rement battue par le Hamas, non seulement à Gaza mais aussi en Cisjordanie.

Aucun "assou­plis­sement des res­tric­tions" et aucune "mesure écono­mique" ne servira à quelque chose. Pas plus que la res­ti­tution des taxes pales­ti­niennes qui avaient été détournées par le gou­ver­nement israélien. Pas plus que le flot de l’aide euro­péenne et amé­ri­caine. Il y a 80 ans déjà, Vla­dimir Jabo­tinsky, le sio­niste le plus extrê­miste, se moquait des diri­geants sio­nistes qui essayaient d’acheter le peuple pales­tinien en lui offrant des com­pen­sa­tions écono­miques. On ne peut pas acheter un peuple.

SI JAMAIS Abbas peut être sauvé, ce n’est que d’une façon : par l’ouverture immé­diate de négo­cia­tions rapides et pra­tiques pour par­venir à un règlement paci­fique, avec le but déclaré de mettre en place un Etat pales­tinien dans tous les ter­ri­toires occupés, avec Jérusalem-​​Est comme capitale. Rien de moins.

Mais c’est exac­tement ce que le gou­ver­nement d’Israël n’est pas prêt à faire. Ni Olmert, ni Tzipi Livni, ni Ehoud Barak.

S’ils avaient été prêts à le faire, eux ou leurs pré­dé­ces­seurs l’auraient fait il y a long­temps. Barak l’aurait pu avec Arafat à Camp David. Ariel Sharon l’aurait fait avec Abbas après l’élection comme pré­sident de celui-​​ci à une énorme majorité. Olmert aurait pu le faire avec Abbas après que Sharon eut quitté la scène. Il aurait pu le faire avec le gou­ver­nement d’union qui a été mis en place sous les aus­pices saoudiennes.

Ils ne l’ont pas fait. Non parce qu’ils étaient idiots ou parce qu’ils étaient faibles. Ils ne l’ont pas fait tout sim­plement parce que leur objectif était exac­tement à l’opposé : annexion d’une grande partie de la Cis­jor­danie et déve­lop­pement des colonies. C’est pour cela qu’ils ont tout fait pour affaiblir Abbas, qui était considéré par les Amé­ri­cains comme le "par­te­naire pour la paix". Aux yeux de Sharon et de ses suc­ces­seurs, Abbas était plus dan­gereux que le Hamas, qui était considéré par les Amé­ri­cains comme une "orga­ni­sation terroriste".

IL EST impos­sible de com­prendre les tout der­niers déve­lop­pe­ments sans en revenir au "plan de séparation".

Cette semaine, des révé­la­tions sen­sa­tion­nelles ont été publiées en Israël. Elles confirment les soupçons que nous avions dès le départ : que la "sépa­ration" n’était qu’un stra­tagème faisant partie d’un pro­gramme avec un calen­drier secret.

Sharon avait un schéma directeur avec trois éléments prin­cipaux : (a) trans­former la bande de Gaza en entité séparée et isolée, dirigée par le Hamas, (b) trans­former la Cis­jor­danie en un archipel de cantons isolés dirigés par le Fatah, et © main­tenir les deux ter­ri­toires sous la domi­nation de l’armée israélienne.

C’est ce qui expli­querait l’insistance de Sharon pour un retrait "uni­la­téral". Car celui-​​ci semble illo­gique. Pourquoi ne pas parler aupa­ravant avec l’Autorité pales­ti­nienne ? Pourquoi ne pas assurer le transfert ordonné de pouvoir à Mahmoud Abbas ? Pourquoi ne pas trans­férer à l’Autorité toutes les colonies intactes, avec les maisons et leurs serres ? Pourquoi ne pas ouvrir lar­gement tous les pas­sages de fron­tières ? Vraiment, pourquoi ne pas per­mettre aux Pales­ti­niens d’ouvrir l’aéroport de Gaza et de construire le port maritime de Gaza ?

Si l’objectif poli­tique avait été de par­venir à un accord de paix, c’est ce qui se serait passé. Mais étant donné que c’est le contraire qui a été fait, on peut sup­poser que Sharon voulait que les choses tournent bru­ta­lement comme elles ont tourné : écrou­lement de l’Autorité à Gaza, prise de pouvoir à Gaza par le Hamas, sépa­ration entre la bande de Gaza et la Cisjordanie.

A cette fin, il a coupé Gaza de tout contact ter­restre, maritime et aérien avec le monde, laissé les pas­sages à la fron­tière fermés presque conti­nuel­lement et trans­formé Gaza en la "plus grande prison du monde". La four­niture de nour­riture, de médi­ca­ments, d’eau et d’électricité dépend entiè­rement de la bonne volonté d’Israël, tout comme l’est l’opération de passage de fron­tière vers l’Egypte (avec l’aide d’une unité de sur­veillance euro­péenne contrôlée par l’armée israé­lienne), pour toutes les impor­ta­tions et les expor­ta­tions , et même l’enregistrement des habitants.

QUE CE SOIT clair : ce n’est pas une poli­tique nou­velle. Couper la bande de Gaza de la Cis­jor­danie a, depuis de nom­breuses années, été un objectif mili­taire et poli­tique de tous les gou­ver­ne­ments israéliens.

L’article IV de la Décla­ration de prin­cipes d’Oslo de 1993 stipule sans équi­voque : "Les deux parties consi­dèrent la Cis­jor­danie et la bande de Gaza comme une unité ter­ri­to­riale unique, dont l’intégrité sera pré­servée pendant la période inté­ri­maire." Sans cela, Arafat n’aurait pas accepté l’accord.

Plus tard, Shimon Peres a inventé le slogan "Gaza d’abord". Les Pales­ti­niens ont caté­go­ri­quement refusé. En fin de compte, le gou­ver­nement israélien a aban­donné et, en 1994, a signé "l’Accord concernant la bande de Gaza et la zone de Jéricho". L’installation ainsi garantie à l’Autorité pales­ti­nienne en Cis­jor­danie était d’assurer l’unité des deux territoires.

Dans le même accord, Israël s’engageait à ouvrir un "passage sûr" entre la bande de Gaza et la Cis­jor­danie. Et pas seulement un, mais quatre, qui ont été marqués sur une carte annexée à l’accord. Tout de suite après, des pan­neaux rou­tiers avec l’inscription en arabe "Vers Gaza" ont été ins­tallés le long des routes de Cisjordanie.

Mais durant les 13 ans qui ont passé depuis lors, le passage n’a pas été ouvert, même pas un seul jour. Quand Ehoud Barak a ins­tallé sa car­casse dans le fau­teuil de Premier ministre, il a fan­tasmé sur la construction du pont le plus long du monde entre la bande de Gaza et la Cis­jor­danie (environ 40 km). Comme beaucoup d’autres brillants flashs de Barak, celui-​​là est mort avant d’être né et le passage est resté her­mé­ti­quement fermé.

Le gou­ver­nement israélien s’est de nom­breuses fois engagé à remplir cet enga­gement, et récemment il a fait à Condo­lezza Rice per­son­nel­lement une pro­messe spé­ci­fique et précise. Rien ne s’est passé.

Pourquoi ? Pourquoi notre gou­ver­nement prend-​​il le risque d’une vio­lation mani­feste, nette, non ambiguë et continue d’une si impor­tante obli­gation ? Pourquoi va-​​t-​​il jusqu’à cracher à la figure d’une amie comme la bonne Condoleezza ?

Il n’y a qu’une réponse pos­sible : couper la bande de Gaza de la Cis­jor­danie est un but stra­té­gique majeur du gou­ver­nement et de l’armée, un pas important dans l’effort his­to­rique pour casser la résis­tance pales­ti­nienne à l’occupation et à la poli­tique d’annexion.

Cette semaine, il a semblé que ce but avait été atteint.

L’opération offi­cielle de "ren­forcer" Abbas fait partie de ce dessein. A Jéru­salem, cer­tains sentent que leurs rêves deviennent réalité : la Cis­jor­danie est séparée de la bande de Gaza, divisée en plu­sieurs enclaves séparées les unes des autres et du monde, comme les ban­toustans dans l’Afrique du Sud d’autrefois. Ramallah désignée comme la capitale de la Palestine pour faire que les Pales­ti­niens oublient Jéru­salem dans ce rôle. Abbas recevant des armes et des ren­forts pour détruire le Hamas en Cis­jor­danie. L’armée israé­lienne dominant les zones entre les villes, et inter­venant à volonté dans les villes aussi. Les colonies poussant sans ren­contrer d’obstacle, la vallée du Jourdain com­plè­tement coupée du reste de la Cis­jor­danie, le Mur conti­nuant à s’étendre et à engloutir tou­jours davantage de terre pales­ti­nienne, et la pro­messe du gou­ver­nement de déman­teler les "avant-​​postes" restant une longue plai­san­terie oubliée.

Le Pré­sident Bush est satisfait de "la pro­gression de la démo­cratie" dans les zones pales­ti­niennes, et les aides mili­taires des Etats-​​Unis à Israël aug­mentent d’année en année.

DU POINT DE VUE d’Olmert, c’est une situation idéale. Tiendra-​​t-​​elle ?

La réponse est un NON sans réserve !

Comme toutes les actions de Bush et d’Olmert, aussi bien que de ceux qui les ont pré­cédés, cette situation est basée sur le mépris des Arabes. Ce mépris s’est souvent avéré être une recette pour aboutir à un désastre.

Les médias israé­liens, qui se sont trans­formés en organes de pro­pa­gande pour Mahmoud Abbas et Mohammed Dahlan, sont déjà en train de décrire avec jubi­lation comment les habi­tants de Gaza, affamés, regardent avec jalousie les habi­tants bien nourris de Cis­jor­danie. Ils vont se rebeller contre la direction Hamas, de sorte qu’un Quisling au service d’Israël puisse y être installé [1]. Le peuple en Cis­jor­danie, s’engraissant grâce à l’aide finan­cière euro­péenne et amé­ri­caine, sera heureux d’être débar­rassé de Gaza et de ses troubles.

Cela est pure fan­taisie. Il est beaucoup plus pro­bable que l’ange du peuple de Gaza se retournera contre les geô­liers israé­liens qui les affament. Et les gens de Cis­jor­danie n’abandonneront pas leurs com­pa­triotes qui dépé­rissent à Gaza.

Aucun Pales­tinien n’acceptera la sépa­ration de Gaza de la Cis­jor­danie. Un parti qui accep­terait cela serait déserté par les Pales­ti­niens, et une direction qui accep­terait une telle situation serait éliminée.

La poli­tique israé­lienne est déchirée entre deux désirs contra­dic­toires : d’un côté, empêcher que les événe­ments de la bande de Gaza se répètent en Cis­jor­danie, où un Hamas prenant le pouvoir serait immen­sément plus dan­gereux, et d’un autre côté, empêcher Abbas de réussir au point que les Amé­ri­cains obli­ge­raient Olmert à négocier sérieu­sement avec lui. Comme d’habitude, le gou­ver­nement tient le baton par les deux bouts.

Pour l’heure, toutes les actions d’Olmert sont dan­ge­reuses pour Abbas. Son étreinte est une étreinte d’ours, et son baiser est le baiser de la mort.

[1] homme poli­tique nor­végien par­tisan des nazis qui, après l’invasion de la Norvège par les Alle­mands est devenu chef du gou­ver­nement en 1942. Exécuté après la libé­ration - ndt