Salon du livre : derrière les rideaux, la Palestine

Bernard Ravenel - AFPS, lundi 10 mars 2008

Le Salon du Livre de Paris a cette année comme invité d’honneur l’Etat d’Israël, à l’occasion du soixan­tième anni­ver­saire de sa fon­dation.
La signi­fi­cation réelle de cette mani­fes­tation a été clai­rement pré­sentée par le res­pon­sable du ministère israélien des Affaires étran­gères chargé du secteur « lit­té­rature », Dan Orian.

Celui-​​ci, dans un entretien accordé à une jour­na­liste du Haaretz daté du 6 août 2007, Shiri Lev-​​Ari, a déclaré « Nous sommes perçus comme un pays agressif qui impose des fer­me­tures sur les Ter­ri­toires et, de façon impromptue, apparaît une écri­vaine qui parle de rela­tions fami­liales avec une écriture très “non-​​politique”. Ceci peut changer toute la per­ception de la société israé­lienne » et la jour­na­liste de com­menter : « les écri­vains cherchent à pro­mouvoir leur oeuvre à l’extérieur et le ministère des Affaires étran­gères veut les uti­liser pour montrer la face la plus attrayante et saine d’Israël. Dan Orian voit la lit­té­rature comme faisant partie du travail de rela­tions publiques ». En clair une for­mi­dable occasion de pro­pa­gande d’Etat. Il s’agit de rendre cré­dible le produit « Israël » dans la célé­bration de ses 60 ans d’existence étatique.

Or, sachant qu’Israël et Palestine sont deux réa­lités – certes l’une n’est pas étatique, mais à qui la faute ? – sur le même ter­ri­toire, quelle signi­fi­cation donner aujourd’hui à cette exhi­bition du produit israélien qui, d’un côté, sur “pro­po­sition” des ministres israé­liens des Affaires étran­gères et de la Culture, exclut les dis­si­dents du sio­nisme, les “nou­veaux his­to­riens”, les écri­vains pales­ti­niens d’Israël et qui, de l’autre, exclut toute la réalité de la Palestine ? En tout cas, ce n’est pas celle d’une simple mani­fes­tation cultu­relle. Pourquoi parler d’Israël sans parler de la Palestine ? Pourquoi cacher la Palestine ?

Offi­ciel­lement inau­gurée par le Pré­sident de la Répu­blique en com­pagnie du Pré­sident israélien Shimon Pérès en visite d’Etat à l’occasion de la célé­bration des 60 ans de l’Etat d’Israël, cette mani­fes­tation “cultu­relle” relève bien davantage de la pro­pa­gande d’Etat que de la culture. Car qu’est-ce que la culture lorsque le livre devient ins­trument ou occasion de pro­pa­gande ? Pour être digne de ce nom, elle doit être indé­pen­dante, cri­tique de sa propre société et, en l’occurrence, per­mettre l’expression et la confron­tation au moins des deux his­toires et des deux cultures. Rien de bon ne peut arriver au Moyen-​​Orient sans la recons­truction de la mémoire et la prise de conscience par la société israé­lienne de sa res­pon­sa­bilité quant à l’expulsion de masse des Pales­ti­niens de leur pays.

La date des 60 ans, impor­tante pour les deux his­toires, pales­ti­nienne et israé­lienne, ne peut être dignement célébrée que si elle est l’occasion d’une confron­tation cultu­relle sans tabou entre les deux faces de l’histoire. La culture devrait favo­riser la construction des ponts et la des­truction des murs.

Alors pourquoi des écri­vains consi­dérés comme ouverts au dia­logue, comme David Grossman, Amos Oz et Abraham Yehoshua n’ont-ils pas posé l’invitation d’écrivains et de poètes pales­ti­niens comme condition sine qua non de leur propre pré­sence ? Il a fallu l’initiative cou­ra­geuse et indé­pen­dante d’un éditeur français, Eric Hazan, pour que puissent prendre la parole des nou­veaux his­to­riens israé­liens. Si bien que le pro­blème de ce salon, c’est que la culture y est subor­donnée aux prio­rités politiques.

Nous consi­dérons comme une faute grave le choix poli­tique du gou­ver­nement français d’accepter la démarche d’Israël qui vise, en ins­tru­men­ta­lisant ce Salon, à légi­timer à 100% la poli­tique israé­lienne d’annulation de la Palestine. Ce choix ne peut être perçu par ceux qui se battent pour avoir leur Etat sou­verain et viable et enfin y vivre en paix, que comme une nou­velle négation de leur exis­tence, de leur his­toire, de leur réalité comme indi­vidus et comme nation. Déchirer le rideau de ce Salon, ce n’est pas mettre en dis­cussion l’Etat d’Israël, c’est mettre à l’ordre du jour l’Etat palestinien.