Russie-Israël, l’alliance qui n’existait pas

Igor Delanoë, Orient XXI, dimanche 26 juin 2016

La récente visite du premier ministre israélien à Moscou — qu’il a qualifiée lui-même d’« historique » — est le troisième déplacement effectué par Benyamin Nétanyahou dans la capitale russe depuis septembre 2015. Le chef de l’État israélien et Vladimir Poutine s’étaient déjà rencontrés à Paris en marge de la Conférence sur le climat (COP21), fin 2015. Israël a très rapidement intégré le paramètre russe dans son équation sécuritaire, et a été le premier État à mettre au point avec Moscou des mesures dites de « déconfliction » permettant d’éviter des incidents entre forces aériennes israéliennes et russes. En pratique, des appareils russes ont à plusieurs reprises pénétré l’espace aérien israélien sans que toutefois cela ne provoque leur destruction. Pour Tel-Aviv, le « nouveau voisin » russe établi militairement en Syrie fait figure de nation amie avec laquelle il convient de traiter de façon pragmatique, car Moscou a forgé à l’occasion de sa campagne en Syrie une alliance militaire de circonstance avec l’Iran, et indirectement, avec le Hezbollah. L’ambivalence du positionnement russe a été illustrée lors de l’assassinat de Samir Kuntar, un responsable libanais de la milice chiite, éliminé à Damas lors d’un raid aérien en décembre 2015 et plus récemment par celui de Moustapha Badreddine, un chef militaire du Hezbollah tué par un « obus » le 13 mai 2016, également à Damas. Ces opérations auraient été menées par l’État israélien sans que — fait troublant — cela n’ait causé d’interférences, ni avec l’aviation russe ni avec les systèmes sol-air basés par Moscou sur le sol syrien, dont les S-400.

Coopération bilatérale au beau fixe

Les relations bilatérales israélo-russes font état d’un bilan très positif depuis leur rétablissement en 1991, après vingt-quatre ans d’une rupture initiée par l’URSS en 1967 suite au déclenchement de la guerre de juin 1967 par Israël. Au plan économique, les échanges commerciaux entre les deux pays ont connu un bond spectaculaire, passant de 12 millions de dollars en 1991 à près de 2,3 milliards en 2015. Toutefois, le commerce bilatéral s’essouffle ces deux dernières années et peine à retrouver la croissance continue qui le caractérisait entre 2010 et 2013. En 2015, les échanges commerciaux israélo-russes s’établissent à 2,3 milliards de dollars, soit une diminution de plus de 30 % par rapport à 2014 (3,4 milliards de dollars), ramenant leur niveau approximativement à celui de 2010 (2,5 milliards de dollars). Les exportations russes ont été notamment divisées par deux, passant de 1,5 milliard de dollars (2014) à 800 millions (2015).

Afin de relancer leur commerce bilatéral, Russes et Israéliens souhaitent solliciter de nouveaux ressorts de croissance, parmi lesquels l’établissement d’une zone de libre-échange entre Israël et l’Union économique eurasiatique (UEEA) offre des perspectives prometteuses. L’accord de principe politique existe entre les parties et comme l’a indiqué le ministre israélien de l’agriculture Uri Ariel lors de sa visite à Moscou en février dernier, un document pourrait être signé d’ici fin 2016. La dernière visite de Benyamin Nétanyahou a par ailleurs été l’occasion de signer un accord permettant d’élargir le reversement de retraites russes aux citoyens israéliens issus de la Russie ex-soviétique et ne détenant pas la double nationalité. Ce dispositif porterait à 100 000 le nombre de personnes bénéficiant de cette mesure en Israël, contre 30 000 qui perçoivent déjà aujourd’hui une retraite de la part de l’État russe.

La Russie voit aussi dans Israël un fournisseur de haute technologie ainsi qu’un partenaire privilégié pour le développement de son secteur agricole dans le cadre de la politique de substitutions aux importations mise en œuvre par le Kremlin depuis la crise ukrainienne. La dernière visite de Nétanyahou a donné lieu à cet égard à la signature d’une série de mémorandums portant sur la coopération dans le domaine de l’agriculture et de l’élevage. De plus, des experts israéliens contribueraient au projet d’avion civil moyen-courrier développé par Irkout — le MS-21 — dont le premier exemplaire a été présenté le 8 juin dernier à Irkoutsk. Toujours en matière de haute technologie, Israël aide depuis 2009 la Russie à ressusciter son industrie des drones. Une série de contrats portant sur l’achat, le transfert de technologies et la localisation de la production de drones à Ekaterinbourg ont été signés au cours des sept dernières années pour un montant total de 900 millions de dollars.

Un partenariat stratégique pour Israël

Au mois d’avril 2016, alors que le processus de résolution de la crise syrienne était lancé à Genève sous le patronage des Américains et des Russes, Benyamin Nétanyahou déclarait qu’Israël « ne rendrait jamais le plateau du Golan à la Syrie » moins de trois jours après avoir rencontré Vladimir Poutine à Moscou. Cette visite, intervenue à quelques heures d’une réunion inattendue du cabinet israélien sur le Golan avait probablement pour objectif d’évoquer cette question avec le président russe et de s’assurer notamment qu’elle ne ferait pas l’objet de discussions lors des pourparlers de Genève sur la Syrie. Pour Tel-Aviv, la Russie entre dans une logique de diversification des partenariats stratégiques qui vise non pas à remplacer l’alliance avec Washington mais à pallier les conséquences des divergences survenues avec l’administration Obama au sujet du Proche-Orient, notamment vis-à-vis de l’Iran. Israël soigne d’autant plus sa relation avec la Russie qu’il reste par ailleurs préoccupé par la teneur de la coopération militaro-technique entre Moscou et Téhéran, par exemple sur la livraison des systèmes sol-air S-300 à laquelle la Russie a finalement accédé après de longues tergiversations, ainsi que par les livraisons d’armements russes au régime syrien dont les Israéliens craignent qu’une partie ne finisse entre les mains du Hezbollah.

Les relations israélo-russes n’ont pas pâti de la discrète amélioration des liens entre Ankara et Tel-Aviv constatée depuis l’automne dernier que les Israéliens présentent prudemment comme un développement relevant d’un agenda parallèle totalement déconnecté de la détérioration des relations russo-turques. Il s’agit pour Israël de ménager le partenaire russe, et, pourquoi pas, de tenter une délicate médiation entre la Russie et la Turquie à laquelle il pourrait contribuer, fort d’une expérience relativement similaire. La construction prévue de deux nouvelles tranches à la centrale nucléaire de Bouchehr par Rosatom, et l’intensification de la coopération militaro-technique russo-iranienne suite à la levée des sanctions qui pesaient sur Téhéran constituent toutefois des dossiers épineux pour la relation russo-israélienne.

Moscou s’avère néanmoins un interlocuteur précieux pour Israël sur le dossier du règlement du conflit israélo-palestinien. Le Quartet international pour le Proche-Orient (ONU, Union européenne, Russie, États-Unis) prépare un rapport portant sur l’état d’avancement du processus de paix qui irrite déjà le gouvernement israélien, peu enclin à laisser des acteurs étrangers s’ingérer dans ce qu’il considère relever de ses affaires internes. Israël compte certainement sur le fait que Moscou, en tant que membre du Quartet et du Conseil de sécurité de l’ONU, contribuera à nuancer — si ce n’est à bloquer — certaines initiatives, « renvoyant l’ascenseur » à Israël qui s’est abstenu de voter une résolution présentée par les États-Unis le 27 mars 2014 aux Nations unies condamnant l’annexion de la Crimée par la Russie.

Le facteur russe continue de polariser au sein de la société israélienne. Selon une étude réalisée en 2015, près de 74 % des Israéliens auraient ainsi une image négative de la Russie. Cette image dégradée s’expliquerait avant tout par des causes internes : la forte « américanisation » de la société en Israël, le vote très à droite des Russes israéliens, et l’idée selon laquelle l’immigration des russophones aurait été porteuse de vices et de corruption (prostitution, jeux d’argent…). Au demeurant, le récent retour au sein du gouvernement israélien d’un des « produits » de cette immigration russophone, Avigdor Lieberman, nommé ministre de la défense en mai 2016, reste une bonne nouvelle pour les relations israélo-russes.