Uri Avnery – 24 juillet 2010, lundi 26 juillet 2010
Depuis que j’ai assisté à l’essor des Nazis dans mon enfance en Allemagne, mon nez frémit toujours lorsqu’il perçoit quelque relent fasciste, même si ce n’est encore qu’une faible odeur.
Lorsque le débat sur la “solution à un seul État” a commencé, mon nez a frémi.
Es-tu devenu fou ai-je dit à mon nez, cette fois tu es complètement dans l’erreur. Il s’agit d’un projet de la gauche. Il est proposé par des gens de gauche dont les références ne sauraient être mises en doute, les plus grands idéalistes en Israël et à l’étranger, même des marxistes authentiques.
Mais mon nez s’obstinait. Il continuait à frémir.
Maintenant, il s’avère que mon nez avait raison, finalement.
CE N’EST pas la première fois qu’un projet garanti de gauche aboutit à des conséquences d’extrême droite.
C’est arrivé par exemple au symbole le plus horrible de l’occupation : le mur de séparation. Il a été inventé par la gauche.
Lorsque les attaques “terroristes” se sont multipliées, les hommes politiques de gauche, avec à leur tête Haim Ramon, proposèrent une solution-miracle au problème : un obstacle infranchissable entre Israël et les Territoires Occupés. Ils faisaient valoir que cela mettrait un terme aux attaques sans recourir à des actions brutales en Cisjordanie.
La droite s’opposa violemment à l’idée. Il s’agissait pour elle d’une conspiration pour fixer les frontières de l’état et promouvoir une solution à deux États, dans laquelle elle voyait (et voit encore) une menace existentielle à leurs desseins.
Mais soudain la droite a changé de ton. Elle a réalisé que le mur fournissait une formidable occasion d’annexer de vastes portions du territoire de la Cisjordanie pour les attribuer aux colons. Et c’est ce qui s’est produit : le mur/clôture n’a pas été élevé le long de la Ligne Verte mais pénètre profondément à l’intérieur de la Cisjordanie. Il arrache de vastes étendues de terre aux villages palestiniens.
Actuellement, des gens de gauche manifestent chaque semaine contre le mur et la droite envoie des soldats pour leur tirer dessus, et la solution à deux États a été mise de côté.
MAINTENANT LA droite a découvert la solution à un seul État. Mon nez se remet à frémir.
L’un des premiers fut Moshe Arens, ancien ministre de la Défense. Arens est un homme d’extrême droite, un membre fanatique du Likoud. Il a commencé à parler d’un seul État de la Méditerranée au Jourdain, dans lequel les Palestiniens se verraient reconnus des droits complets, incluant la citoyenneté et le droit de vote.
Je me suis frotté les yeux. S’agit-il là du même Arens ? Que lui est-il arrivé ? Mais cet apparent mystère a une solution simple.
Arens et ses amis se trouvent devant un un problème mathématique qui semble insoluble : transformer un triangle en cercle.
Leur objectif comporte trois côtés : (a) un État juif, (b) l’ensemble d’Eretz Israël, et © la démocratie. Comment combiner ces trois côtés pour en faire un cercle harmonieux ?
Entre la mer et le Jourdain vivent maintenant environ 5,6 millions de Juifs et 3,9 millions de Palestiniens – soit une proportion de 59% de Juifs face à 41% de Palestiniens (comprenant les habitants de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, de Jérusalem Est et les citoyens arabes d’Israël.) Ce nombre ne comprend évidemment pas les millions de réfugiés palestiniens qui vivent en dehors du pays.)
Plusieurs “experts” ont tenté de contester ces chiffres, mais des statisticiens respectés, y compris israéliens, les admettent avec de petites variantes ici ou là.
La proportion est hélas en train d’évoluer rapidement en faveur des Palestiniens. La population palestinienne double tous les 18 ans. Même en prenant en compte l’accroissement naturel de la population juive d’Israël et l’immigration potentielle dans un avenir prévisible, on peut prédire avec une précision presque mathématique le moment où les Palestiniens constitueront la majorité entre le Jourdain et la mer. C’est une question d’années plutôt que de décennies.
La conclusion inévitable : on peut concilier deux quelconques des trois options, mais pas les trois à la fois : (a) un état juif dans l’ensemble du pays ne peut pas être démocratique, (b) un état démocratique dans l’ensemble du pays ne peut pas être juif, et © un état juif et démocratique ne peut pas comprendre l’ensemble d’Eretz Israël.
Simple. Logique. On n’a pas besoin de s’appeler Moshe Arens, ingénieur de profession, pour s’en rendre compte. Par conséquent la droite est en train d’envisager une autre logique qui permettrait la création d’un état juif et démocratique dans l’ensemble du pays.
LA SEMAINE DERNIÈRE, le journal Haaretz a publié une information stupéfiante : des personnalités éminentes d’extrême droite – et même certains de la droite la plus extrême – admettent la solution d’un seul État de la mer au Jourdain. Ils parlent d’un État dans lequel les Palestiniens seraient des citoyens à part entière.
Les gens de droite cités dans l’article de Noam Sheizaf ne font pas mystère des raisons qui les conduisent à adopter cette position : ils veulent faire obstacle à l’établissement d’un État palestinien voisin d’Israël, ce qui signifierait la fin de l’entreprise de colonisation et l’évacuation de vingtaines de colonies et d’avant-postes dans l’ensemble de la Cisjordanie. Ils veulent aussi mettre fin aux pressions internationales croissantes en faveur d’une solution à deux États.
Chez un certain nombre de gens de gauche dans le monde, qui plaident pour une solution à un seul État, la nouvelle a été accueillie avec une grande joie. Ils couvrent de mépris le camp de la paix israélien (les gens de gauche n’aiment rien tant que de tourner en dérision les autres gens de gauche) et comblent d’éloges la droite israélienne. Quelle magnanimité ! Quelle bonne volonté à abandonner leur position pour adopter les idéaux de leurs adversaires ! Seule la droite fera la paix !
Mais si ces braves gens se donnaient la peine de lire les textes, ils se rendraient compte que les choses ne se présentent pas nécessairement comme cela. Pour être clair, c’est tout à fait le contraire.
L’ENSEMBLE DES six hommes de droite cités dan l’article sont unis sur un certain nombre de points qui méritent d’être pris en considération.
En premier lieu : tous excluent la bande de Gaza de la solution proposée. Ainsi, le nombre de Palestiniens sera diminué de 1,5 million, ce qui réduit la menace sur l’équilibre démographique. (En vérité, dans les accords d’Oslo, Israël reconnaissait que la Cisjordanie et la Bande de Gaza constituaient un seul et même territoire, mais les gens de droite considèrent de toute façon les accords d’Oslo comme la production viciée de traîtres de gauche.)
En second lieu : l’État unique sera, évidemment, un État juif.
En troisième lieu : l’annexion de la Cisjordanie se fera immédiatement, en sorte que la construction de colonies puisse se poursuivre sans encombre. Dans un Grand Israël, l’entreprise de colonisation ne saurait être limitée.
En quatrième lieu : il n’y a aucune modalité d’attribution de la citoyenneté à tous les Palestiniens sur le champ.
L’auteur de l’article résume ainsi leurs positions : “un processus qui prendra entre une décennie et une génération, au terme duquel les Palestiniens jouiront de la totalité des droits individuels, mais l’État restera,dans ses symboles et son esprit, juif… Ce n’est pas la vision d’un État appartenant à tous ses citoyens et ce n’est pas ‘Isratine’ avec un drapeau combinant le croissant et l’étoile de David. L’État unique implique encore une souveraineté juive.”
CELA VAUT la peine de bien écouter les explications prodiguées par les initiateurs eux-mêmes (c’est moi qui accentue) :
Uri Elitsur, ancien directeur général du Conseil de Judée et Samarie (la direction des colons, connue sous le nom de “Yesha”) : “Je parle d’un État juif qui soit l’État du peuple juif, et dans lequel existera une minorité arabe.”
Hanan Porat, un fondateur de Gush Emunim (la direction religieuse des colons, et l’homme qui appela les Juifs à se réjouir après le massacre perprété par Baruch Goldstein à Hébron) : “Je suis contre la citoyenneté automatique proposée par Uri Elitsur, qui est naïve et pourrait entrainer de graves conséquences. Je propose l’application par étapes de la loi israélienne dans les territoires, d’abord dans les zones où il y a (déjà) une majorité juive, puis dans un délai d’une décennie à une génération dans l’ensemble des territoires.”
Porat propose de classer les Palestiniens en trois catégories : (a) Ceux qui veulent un État arabe et sont prêts à le réaliser par le terrorisme et la lutte contre l’État – ils n’ont pas leur place en Eretz Israël. Ce qui signifie qu’ils seront expulsés. (b) Ceux qui sont résignés à accepter leur situation et la souveraineté juive, mais ne sont pas prêts à remplir toutes leurs obligations envers lui – ils bénéficieront pleinement de leurs droits humains, mais n’auront aucune représentation dans les institutions de l’état. © Ceux qui affirment leur loyauté envers l’État et lui font serment d’allégeance – ils se verront attribuer la pleine citoyenneté. (Ils représenteront, naturellement, une petite minorité.)
Tzipi Hutubeli, une parlementaire de la frange extrême du Likoud : “À l’horizon politique, il doit y avoir une citoyenneté pour les Palestiniens en Judée et Samarie… Cela se fera progressivement… Ce processus doit s’étaler sur une longue période, peut-être même une génération, au cours de laquelle la situation sur le terrain sera stabilisée et les symboles et le caractère de l’État juif seront ancrés dans la loi… La question de l’hésitation sur l’appellation de la Judée et de la Samarie sera évacuée… C’est ma profonde conviction de nos droits sur Eretz Israël. Shiloh et Bet-El (en Cisjordanie sont pour moi la terre de nos ancêtres au plein sens du terme… En ce moment nous parlons de conférer la citoyenneté en Judée et en Samarie, pas à Gaza. Que cela soit clair : je ne reconnais pas de droits politiques aux Palestiniens sur Eretz Israël… Entre la mer et le jourdain, il a place pour un seul État, un État juif.”
Moshe Arens : “L’intégration de la population arabe (celle d’Israël) dans la société israélienne est une condition préalable, et ce n’est qu’ensuite que l’on pourra parler de citoyenneté pour les Palestiniens des territoires.” Traduction : Arens propose de mettre l’accent sur l’intégration des citoyens arabes d’Israël – ce qui ne s’est pas réalisé au cours des 62 années passées – pour envisager seulement après la question de la citoyenneté pour la population de la Cisjordanie.
Emily Amrussi, une femme des colonies qui organise des rencontres entre les colons et les Palestiniens des villages voisins : “Ne me présentez pas comme quelqu’un qui pousse à ‘un seul État’… Nous ne parlons pas de citoyenneté, mais de relations entre voisins… Laissons les d’abord devenir mes bons voisins, et nous pourrons alors leur donner des droits… Dans le futur lointain, il sera nécessaire d’évoluer vers la citoyenneté pour tout le monde.”
Reuven Rivlin, président de la Knesset : “Le pays ne peut pas être divisé… Je suis contre un État appartenant à tous ses citoyens ou un État bi-national et je pense à des aménagements de souveraineté conjointe en Judée et Samarie dans le cadre de l’État juif, même à un régime avec deux parlements, un juif et un arabe… La Judée et la Samarie deviendraient un co-dominion, géré conjointement… Mais ce sont des choses qui demandent du temps… Cessez de me jeter la démographie à la figure.”
LE RÉGIME décrit ici n’est pas un État d’apartheid, mais quelque chose de bien pire : un État juif dans lequel la majorité juive décidera s’il faut vraiment, et quand, conférer la citoyenneté à certains des Arabes. Les mots qui surgissent encore et encore – “peut-être dans une génération” – sont très imprécis, par nature et pas par accident.
Mais ce qui est le plus important : il y a un silence assourdissant à propos de la mère de toutes les questions : que va-t-il ariver lorsque les Palestiniens vont devenir la majorité au sein d’un seul État ? Ce n’est pas là une question de “si”, mais de “quand” : il ne fait pas le moindre doute que cela va arriver, et pas “dans une génération”, mais bien avant.
Ce silence assourdissant parle de lui-même. Les gens qui ne connaissent pas Israël peuvent penser que les gens de droite sont disposés à accepter une telle situation. Seule une personne particulièrement naïve peut s’attendre à une répétition de ce qui s’est produit en Afrique du Sud, lorsque les Blancs (une petite minorité) ont transmis le pouvoir aux Noirs (la grande majorité) sans effusion de sang.
Nous avons dit plus haut qu’il est impossible de “transformer un triangle en cercle”. Mais la vérité, c’est qu’il y a une façon de le réaliser : le nettoyage ethnique. L’État juif peut occuper tout l’espace entre la mer et le Jourdain et être encore démocratique – s’il ne s’y trouve pas de Palestiniens.
Le nettoyage ethnique peut être réalisé de façon dramatique (comme dans ce pays en 1948 et au Kosovo en 1998) ou d’une façon tranquille et méthodique, en faisant appel à des douzaines de méthodes complexes, comme cela est en train de se passer actuellement à Jérusalem Est. Mais il ne peut y avoir le moindre doute que c’est là le stade final de la vision qu’ont les gens de droite d’un seul État. La première étape consistera à s’efforcer de remplir l’ensemble du pays de colonies, et de supprimer toute chance de mettre en place une solution à deux États, seule base réaliste de la paix.
Dans le film de Roman Polanski “Rosemary’s Baby”, une charmante jeune femme donne naissance à un charmant bébé, qui se révèle être le fils de Satan. La séduisante vision de gauche d’une solution à un seul tat peut très bien se transformer en un monstre de droite.