Rony Brauman : « le BDS, une arme pacifique et efficace pour amener les Israéliens à prendre leurs responsabilités »

Né à Jérusalem, Rony Brauman est un médecin français, ancien président de Médecins Sans Frontières et professeur à l’université de Manchester. Son engagement pour les droits du peuple palestinien n’est plus à présenter. Il a récemment reçu le prix Palestine-Hamchari pour son manifeste Pour les Palestiniens, et a signé différentes tribunes affirmant le droit de boycotter Israël.

Thomas, membre du Conseil National de l’AFPS, lundi 18 avril 2016

Comment percevez-vous le climat actuel post-attentat, entre criminalisation de la campagne Boycott, Désinvestissement, Sanctions et les dernières déclarations du Premier ministre assimilant l’antisionisme à l’antisémitisme ?

C’est inquiétant. D’un côté, il y a une obsession de l’islam liée aux guerres du Proche-Orient et à l’exportation du terrorisme, donnant à cette religion, en première approximation, un visage angoissant, menaçant. Cet aspect mérite une analyse en profondeur pour distinguer terrorisme islamiste et musulmans, de même que nous n’incriminons pas les Protestants pour le Ku Klux Klan, les orthodoxes pour le stalinisme ou les Catholiques pour la pédophilie. On voit se développer un discours accusatoire et globalisant de l’islam et des musulmans, tenu par différents intellectuels qui ont des accès médiatiques considérables. De prime abord, nous pensons à Finkielkraut ou Zemmour, rejoints récemment par Elisabeth Badinter dont les propos incendiaires, caricaturaux, instrumentalisent la laïcité et le féminisme au service d’un combat global contre tout ce qui peut être rattaché à l’islam.

De l’autre côté, et à la rencontre de cette obsession, il y a la défense obstinée de la politique israélienne. François Hollande et Manuel Valls se situent dans la tradition de la SFIO de Guy Mollet, marquée par le colonialisme et l’orientalisme. Valls, sans doute le premier ministre le plus pro-israélien de notre histoire, est allé jusqu’à dire publiquement qu’il était « lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël ». Discours doublement fautif, puisqu’il invoque une « communauté juive » - qui n’existe pas plus que la « communauté musulmane » - et qu’il l’associe comme allant de soi à Israël. Et cela, de plus, au moment où on a à faire au gouvernement le plus raciste et violent de l’histoire d’Israël.

Ces deux mouvements sont distincts mais, progressivement, ils ont convergé. La campagne BDS est qualifiée logiquement d’antisémite, puisqu’à partir du moment où nos gouvernants sont, d’une part des défenseurs d’Israël, et d’autre part confondent explicitement Juif et Israël, toute dénonciation de la politique israélienne peut être ramenée à un acte anti-juif. Evidemment, ce n’est pas un hasard si la criminalisation s’accentue parallèlement à la montée de l’inquiétude, parmi les dirigeants israéliens, de la progression du BDS.

Faites-vous un lien entre la lutte contre l’islamophobie et la défense des droits du peuple palestinien ?

A partir du moment où la religion majoritaire de la population palestinienne est l’islam, il y a de facto un lien que nous ne pouvons pas ignorer. Cependant, ce serait une erreur de surestimer la portée de ce lien. Chez une partie des gens qui ont une vision combattive de la laïcité, et qui s’en servent contre le religieux, et particulièrement l’islam, la lutte des Palestiniens pour la reconnaissance de leurs droits déclenche spontanément de la sympathie politique. Je crois que même parmi les Français qui disent avoir un problème avec l’islam, il y a de la sympathie pour la cause palestinienne. Le Hamas, en tant que branche palestinienne des Frères musulmans, ébranle sans doute cette sympathie, mais il ne l’annule pas.

Vous venez de signer une tribune à l’initiative de l’Union Juive Française pour la Paix intitulée « Appel juif pour le BDS ». Pourquoi est-ce important de signifier que vous soutenez le BDS en tant que Juif ?

Je tiens d’abord à signaler mon ambivalence par rapport à cette démarche. Je n’apprécie pas de mettre en avant mon affiliation juive pour des motifs politiques. Je connais plusieurs personnes, militants pour la Palestine d’origine juive, qui ont refusé de signer la tribune estimant qu’elle véhicule une vision ethniciste ou culturaliste, qu’ils récusent. Je les comprends très bien, et j’ai moi-même hésité pour ces raisons. Si j’ai signé, c’est parce que je souhaite multiplier les occasions de dénoncer la criminalisation du BDS, réaffirmer que cette campagne de diabolisation est odieuse et contraire aux principes démocratiques. On cherche à disqualifier un mouvement citoyen qui utilise la consommation comme levier politique.

Vous avez été, au début de cette année, au cœur d’une polémique suite à votre passage sur Europe 1 et la mauvaise interprétation qui a été faite de vos propos sur une prétendue affiliation politique du port de la kippa en France. Vous avez dû vous en expliquer, notamment sur le site de Mediapart, afin de rappeler que votre argumentation visait le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France et son soutien à la politique israélienne. Vous n’êtes pas le premier à montrer du doigt un repli communautaire en France, et notamment parmi les Juifs. Comment percevez-vous cette dérive ?

C’est une tendance générale, qui ne concerne pas seulement les juifs. Parmi ceux-ci, il y a en effet une tendance préoccupante récente. Depuis le début des années 2000, une part minoritaire –mais croissante - d’entre eux se replie dans le cocon de l’espace communautaire. Je précise que la recherche de la tranquillité et de la fraternité dans l’entre-soi est tout simplement humaine et n’a rien de condamnable à mes yeux. Le problème surgit lorsque, par exemple, on manifeste bruyamment son soutien politique à un Etat étranger en train de commettre un massacre.

J’ai en tête la manifestation de l’été 2014 en soutien à l’attaque de Gaza, organisée devant l’ambassade d’Israël, qui m’a particulièrement choqué. Notons que l’Union des Etudiants Juifs de France, syndicat étudiant qui se situe en principe à gauche, y avait appelé, signalant par là son légitimisme pro-israélien à toute épreuve. Cette manifestation est à mes yeux l’un des évènements les plus honteux que les institutions juives aient organisé. Voir ces gens, en plein Paris, crier leur soutien à la ratonnade de Gaza est particulièrement choquant. Ils m’ont fait penser à ces Israéliens qui s’installaient sur les hauteurs à la frontière de Gaza pour observer le carnage fait par leur armée. Moralement, je juge cela presque plus abject que de participer activement aux bombardements. Du moins, ce voyeurisme, cette pornographie politique revendiquée, n’est pas moins grave.

Valls, tout comme le CRIF, affirme, à juste titre d’ailleurs, que la place des Juifs français n’est pas en Israël mais en France. Or, ils soutiennent dans le même temps, explicitement ou implicitement, un gouvernement israélien qui prône l’inverse. Cette contradiction a été particulièrement claire lors du 11 janvier 2015 et du discours de Netanyahu dans une synagogue parisienne. Pourront-ils tenir cette ambiguïté sur du long terme ?

Je partage votre désarroi, mais je note que cette contradiction est plus large encore puisqu’elle peut s’appliquer à ceux qui s’affirment sionistes. Toute proportion gardée, le sionisme, dans son discours englobant, me fait penser au communisme. Mais il y a une différence majeure. Lorsque nous étions communistes à l’époque de l’URSS ou de la Chine communistes, nous avions tout à faire à Paris, rien à Moscou. Il y avait une révolution, un combat politique, à réaliser dans notre pays. Quand on est sioniste, je ne vois pas ce qu’on fiche en dehors d’Israël. De plus, comment peut-on s’affirmer républicain et en même temps soutenir le sionisme ? Il y a ici une contradiction majeure.

Plus l’Etat d’Israël s’enracine dans la terre et dans l’histoire, et plus son caractère ethnocratique s’affirme. Rappelons qu’avant les années 1980 et la première Intifada, on circulait librement de la frontière égyptienne à la frontière libanaise, du Jourdain à la Méditerranée, que l’on s’appelle Mohamed ou David. A cette époque, Naplouse était à vingt minutes de Tel-Aviv, à présent ces villes ne se connaissent plus et sont situées dans des entités différentes.

Face à cette évolution, des personnalités comme Bernard-Henri Lévy proclament leur amour des principes de la République, et pour cet Etat qui les piétine au quotidien. Cherchez l’erreur !

Vous l’avez dit, ces personnalités ou organisations ont un accès aisé aux médias, et certains, comme le CRIF, n’hésitent pas à prétendre parler au nom des Juifs de France et dans le même temps défendre la politique israélienne. Vous êtes également un interlocuteur ponctuel pour le champ médiatique. Pourquoi les journalistes n’invitent-ils pas davantage de voix juives critiques d’Israël ? Pour paraphraser le dernier numéro de Manière de Voir, comment pouvons-nous faire sauter le verrou médiatique sur cette question ?

C’est aux journalistes qu’il faut poser la question, et à votre place je la radicaliserais. Pourquoi un propagandiste comme BHL est-il autant présent dans les médias ? Pour moi, la première réponse c’est qu’il fait le spectacle, à l’instar d’autres démagogues. Ensuite, il détient un capital social qui semble lui donner un accès privilégié par rapport à d’autres aux médias, et le protège des critiques.

Pour faire sauter le verrou, il faut d’abord avoir davantage d’individus qui s’expriment sur cette question. Davantage de protestation citoyenne, de pétitions, tant contre la politique d’Israël que contre la présence envahissante de ces personnalités dans les médias. Cependant, il faut savoir rester sur le fil du rasoir et ne pas verser dans une dérive antisémite.

Notre pays a un problème avec ses Juifs et ses Arabes, comme séquelle de Vichy et de la colonisation. A l’image du décret Crémieux de 1870, les politiques pensent trouver une solution dans une gestion partiale de ces deux populations. L’une se voit dotée de toutes sortes d’attributs, il est le signal de notre bonne, ou mauvaise, santé nationale. En bref, si les Juifs de France ne vont pas bien, c’est la nation entière qui va mal. L’autre, au contraire, est continuellement dévalorisé, soit parce qu’il est trop arabe, soit parce qu’il est trop musulman, voire les deux.

Pour être plus clair, le décret Crémieux est perpétuellement présenté comme un symbole démocratique au sein d’un tableau colonial jugé trop sombre. C’est oublier qu’il ne fut qu’un raffinement de l’apartheid colonial. Philosophiquement, que vous soyez dévalués ou surévalués, cela revient au même puisque vous n’êtes pas au même rang que les autres. Et les médias ne sont pas étrangers à ce prisme postcolonial.

Pour terminer, si nous constatons une progression du BDS, il reste une accusation qui a la peau dure, à savoir que le boycott radicaliserait encore davantage la société juive israélienne. Pourquoi considérez-vous qu’aujourd’hui le BDS soit une arme efficace ?

Un pays qui se prétend démocratique et qui se rend coupable de la plus longue occupation des temps modernes pose un problème particulier. Le BDS est une arme pour placer Israël dans le rang des nations ordinaires. D’ailleurs, le sionisme originel aspirait à créer un Etat juif qui soit une nation parmi les nations. Je n’ai pas été enthousiasmé par cette campagne lorsqu’elle a commencé en 2006. Sans adhérer formellement à tous les points du BDS, je trouvais cependant intolérable qu’il puisse être interdit. Vous pouvez demain appeler au boycott du Mexique, de la Chine, de la Russie, sans problème. Vous pouvez également appeler à boycotter des marques de vêtements qui font travailler des enfants, ou comme Badinter celles qui proposent une « mode islamique ». Vous pouvez aussi appeler à la guerre en Syrie, en Libye, au Soudan, en Somalie… Mais appeler au boycott des produits des colonies d’Israël relève du tribunal depuis 2010, à l’initiative de Michèle Alliot-Marie alors Garde des sceaux. De plus, Omar Barghouti, co-fondateur et principal animateur de la campagne BDS, est une personnalité impressionnante. Sa détermination et sa fermeté politique, y compris dans son propre camp, m’ont marqué et ont levé mes réticences sur la question du boycott.

Je constate également que la progression du BDS, notamment dans les campus anglo-saxons, permet d’une part d’amener un débat sur la politique israélienne, et surtout d’engager un travail que nos politiques semblent incapables de réaliser, à savoir la pénalisation des institutions israéliennes engagées dans la colonisation et l’occupation de la Palestine en violation de toutes les résolutions internationales. Rappelons que pour le boycott de l’Afrique du Sud, ça n’est pas tellement les campagnes contre des produits qui ont renversé la donne, mais celles contre les équipes de sport sud-africaines. Manifester contre la présence dans un événement sportif d’une équipe sud-africaine y avait provoqué des blessures symboliques profondes. Il est probable qu’à terme, des actions comparables s’organisent contre des équipes de sport israéliennes, qui ne pourront plus voyager à l’étranger sans provoquer de mobilisations.

Enfin, j’entends ceux qui ne voient dans le boycott qu’un moyen de radicaliser davantage la société israélienne. Précisons d’emblée qu’Israël n’a pas eu besoin du boycott pour rendre toute candidature pacifiste aux élections inefficace politiquement, ou pour amener au pouvoir un gouvernement d’extrême droite. Mais surtout, ça n’est pas mon/notre problème, et il est temps que cette société, y compris la jeunesse branchée de Tel-Aviv, qui vit coupée de la réalité politique, comprenne que ce clivage politique n’est plus tenable. Je précise toutefois qu’il faut se garder de mépriser les Israéliens, qu’il faut être capable d’entendre leurs inquiétudes, d’autant plus dans un Proche-Orient à feu et à sang, mais pour justement être en mesure de leur rappeler leur part de responsabilité, et qu’il est plus que temps qu’ils les assument. Pour cela, j’estime que le BDS est une arme pacifique et efficace pour mobiliser les citoyens et influer sur le cours politique des choses.