Rim Banna ; Une voix du monde arabe parcourt le monde

TDH (tribune des droits humains), dimanche 7 décembre 2008

Par la pro­fondeur de son timbre et le rythme entraînant de sa musique, Rim Banna enflamme son public, des contrées nor­diques du Danemark au désert de Syrie. Ren­contre avec un symbole palestinien

Par la beauté de sa voix et le style de sa musique, Rim Banna a enflammé tout son public, en Espagne, Suède, Suisse, Tunisie, Maroc, Italie, France, Danemark, Turquie, Russie, Norvège, Grèce, Bel­gique, Hongrie, Autriche et Syrie… Ven­dredi soir 5 décembre la Pales­ti­nienne envoûtera la ville de Genève * de son timbre puissant.

La chanteuse-​​compositrice a étudié la musique et la chanson à l’Institut Supé­rieur de Musique "Gnesins" à Moscou. Elle y obtient son diplôme en 1991 après six ans d’études aca­dé­miques, puis se spé­cialise dans la chanson moderne. C’est aussi à Moscou qu’elle ren­contre son mari, le com­po­siteur ukrainien Leonid Alexeienko. Avec leurs trois enfants, ils vivent actuel­lement en Palestine.

Révélée au début des années 1990 avec ses chansons et comp­tines pour enfants, elle est pro­pulsée sur la scène inter­na­tionale après avoir été invitée à Oslo en 2003 pour enre­gistrer l’album « Lul­labies from the Axis of Evil ». Cette artiste engagée s’évertue à col­lecter les poèmes popu­laires pales­ti­niens et à les mettre en chansons afin de les sauver de l’oubli. Cha­leu­reuse, spon­tanée, Rim Banna ne cache pas sa colère contre les Israé­liens. Entretien corsé.

TDH : Votre renommée gagne tout le monde arabe. On dit de vous que vous incarnez la voix de la tolé­rance. Comment vos chansons sont-​​elles reçues par le public israélien ?

Rim Banna : Soyons clairs. Je ne chante pas chez les Israé­liens, ni dans les fes­tivals ni dans les concerts. Je fais partie des signa­taires de la cam­pagne de boycott contre les artistes et intel­lec­tuels israé­liens de gauche. Je ne crois pas à ce mou­vement. Ces mêmes gau­chistes ont sup­porté la guerre contre le Liban. Je ne pense pas que mes chansons puissent changer leur opinion. Je trouve que c’est aux artistes israé­liens de changer les men­ta­lités. Mais ils ne s’impliquent pas assez.

Pensez-​​vous que votre position radicale aide au dialogue ?

Je ne suis pas radicale, je dis la vérité telle qu’elle est : les des­truc­tions des vil­lages pales­ti­niens, les sièges israé­liens contre les villes à Gaza et en Cis­jor­danie. Israël a chassé des mil­lions de gens de chez eux et occupe nos terres. Mes chansons racontent comment ils tuent les enfants inno­cents avec leurs bom­bar­de­ments, ainsi que le sort de plus 11000 pri­son­niers poli­tiques dont 500 enfants.

C’est quand même radical de mettre ainsi tous les artistes et les intel­lec­tuels dans le même panier, non ?

Il y a quelques excep­tions, mais ils se comptent sur les doigts d’une main. Et je ne vois aucune raison d’en faire des cas.

Ces quelques exceptions, vous avez des contacts avec eux ?

Non, je n’en ai pas. Mais pourquoi vous obstinez-​​vous à me ques­tionner sur les Israé­liens ? Interrogez-​​moi sur les Pales­ti­niens. Je refuse de parler pour les deux côtés. Je ne veux me concentrer que sur le côté pales­tinien, le côté auquel j’appartiens, je ne veux pas parler pour ceux qui en sont à leur 536ème jour de siège sur Gaza et qui privent toute une popu­lation de nour­riture, d’électricité, de médi­ca­ments, de gaz, d’eau, d’essence. C’est pour ceux-​​là que je veux chanter, même au péril de ma vie, je veux aller dans les hôpitaux, ren­contrer ceux qui sont réduits à manger des graines pour animaux. C’est cette réalité que je veux faire connaître.

Vous n’avez jamais cru à un dialogue possible ?

Pas vraiment, mais je gardais espoir comme beaucoup d’entre nous. Au fond de moi, je ne pouvais pas croire à un chan­gement pos­sible de la part des Israé­liens parce que cela aurait signifié qu’ils envi­sagent de nous rendre nos terres, et cela est incon­ce­vable pour eux. Ils sont pri­son­niers de ce paradoxe. Et la jeune géné­ration est encore plus extrême. Mais cet espoir a été anéanti en 2000 quand les Israé­liens ont violé toutes les règles de l’ONU en uti­lisant mas­si­vement les armes lourdes sans que per­sonne ne pro­teste. J’aimerais pouvoir croire que les Israé­liens peuvent changer, mais ils ne le feront pas car ils veulent exister en tant qu’Etat et il est clair que, dans leur situation, négocier signifie accepter de s’affaiblir écono­mi­quement et poli­ti­quement. Et cela c’est exclus pour eux.

Comment voyez vous l’avenir ?

Je ne suis pas poli­ti­cienne, mais on voit bien que tout bouge dans le monde. Donc pourquoi pas chez nous aussi ? L’union sovié­tique a bien basculé d’un jour à l’autre. Pour l’instant, Israël a le soutien des Etats-​​Unis. Mais, on ne sait pas ce qui peut se passer demain. Et je n’ai pas d’autres solu­tions que d’y croire.

Vous chantez aussi pour les enfants.

Trois de mes chants sont consacrés à des enfants martyrs : Mohamed Dura, tué devant les caméras TV, Fares Oudi, qui a affronté les tanks israé­liens avec une pierre et Sarah, ce bébé de 18 mois que les snipers ont tué. Et une partie de mon réper­toire est aussi destiné aux enfants. En janvier pro­chain, je sor­tirai un album de 20 chansons qui sera dis­tribué gra­tui­tement dans tous les camps de réfugiés de Syrie, du Liban, de Jor­danie et de Palestine. Je ferai aussi des concerts pour les enfants de tous ces camps.

Votre origine de Pales­ti­nienne née à Nazareth, en Israël, vous pose-​​t-​​il problème ?

Je refuse d’être étiquetée comme Pales­ti­nienne d’avant 1948 [création de l’Etat d’Israël]. Je ne suis ni de 1948 ni de 1967 [début de l’occupation de la Cis­jor­danie et de Gaza]. Je suis une Pales­ti­nienne tout court. Je n’appartiens ni à un lieu, ni à une ville ni à un quartier. Je suis aussi bien de Galilée que de Cis­jor­danie, Gaza ou Jéru­salem. Je ne veux même pas être clas­sifiée comme simple artiste. Je me vois comme une com­bat­tante plus qu’une artiste, mon arme, c’est ma voix.

* Concert de Rim Banna au Théâtre forum Meyrin, Genève, ven­dredi 5 décembre 2008 à 20h30