Rien de moins que la liberté

Mohammed Khatib, lundi 12 novembre 2007

Pour les habi­tants de notre petit village de Bil’in située à l’ouest de Ramallah, en Cis­jor­danie occupée, les négo­cia­tions prévues entre les diri­geants pales­ti­niens et israé­liens à Anna­polis, Maryland, évoquent des sen­ti­ments mitigés.

Comme tous les Pales­ti­niens, nous prions pour que nos enfants n’aient pas la même vie que la nôtre : une vie sous occu­pation mili­taire israélienne.

Mais l’expérience nous a appris qu’Israël, le camp le plus fort, utilise les dis­cus­sions de paix comme un écran de fumée pour masquer les faits qu’il établit sur le terrain. Au cours du pro­cessus de "Paix" d’Oslo, Israël a construit des colonies dans les ter­ri­toires occupés à un rythme sans précédent.

Le système de routes réservé à l’usage des colons israé­liens qui étrangle main­tenant nos villes et nos vil­lages, a été créée au cours du pro­cessus d’Oslo. C’est pourquoi nous nous méfions des négo­tia­tions d’Annapolis.

Israël a construit des colonies dans toute la Cis­jor­danie, même si le droit inter­na­tional interdit à une puis­sance occu­pante d’installer sa popu­lation en ter­ri­toire occupé. Main­tenant Israël a l’intention d’annexer la plupart des blocs de colonies de Cis­jor­danie soit par un accord négocié avec les Pales­ti­niens, soit de façon unilatérale.

Bil’in, à l’instar de dizaines de vil­lages de Cis­jor­danie, est en train de perdre ses terres et ses res­sources vitales pour des blocs de colonies.

En 1991, Israël a confisqué 200 hec­tares de terres appar­tenant à notre village, et les a déclarées "Terre d’Etat".

En 2001, des pro­mo­teurs immo­bi­liers israé­liens ont com­mencé à construire une nou­velle colonie juive, faisant partie du bloc de colonies de Modi’in Illit.

En 2005, le Mur d’Apartheid d’Israël a séparé Bil’in de 50% de nos terres agri­coles. En réponse, nous avons organisé plus de 100 mani­fes­ta­tions non-​​violentes avec des par­tisans israé­liens et inter­na­tionaux. Des cen­taines d’entre nous ont été blessés et arrêtés. Après nos pro­tes­ta­tions et un recours en justice, la Cour suprême israé­lienne a décidé le mois dernier que le tracé du mur à Bil’in devait être modifié afin de nous rendre à peu près la moitié de nos terres.

Même si nous avons fêté ce succès, Israël, avec le soutien des États-​​Unis, a tou­jours l’intention d’annexer le bloc de colonies de Modi’in Illit, qui est construit sur une partie de nos terres. (Voir la carte)

Contrai­rement aux colonies créées par le Mou­ve­ments des Colons, les blocs de colonies ont été construits dans des zones stra­té­giques par le gou­ver­nement israélien sous les partis du Likoud, des Tra­vaillistes et de Kadima. Les blocs de colonies sont conçus pour garantir un contrôle israélien de nos dépla­ce­ments, nos fron­tières, notre accès à l’eau et sur Jéru­salem, même après la création d’un État pales­tinien "souverain".

Cer­tains poli­ti­ciens israé­liens affirment que les blocs de colo­ni­sation qu’Israël a l’intention d’annexer repré­sentent 5% de la Cis­jor­danie. Cependant, ces poli­ti­ciens ne com­prennent pas dans leurs calculs les colonies de Jérusalem-​​Est occupée, car Jérusalem-​​Est Occupée a été uni­la­té­ra­lement et illé­ga­lement annexée par Israël en 1967.

Mais en réalité, Israël a déjà annexée les 10.2% stra­té­giques de la Cis­jor­danie qui se trouvent entre la Ligne Verte et le Mur d’Apartheid, y compris les blocs de colonies. Environ 80% de l’ensemble des colons israé­liens habitent désormais à l’Ouest du Mur d’Apartheid et à l’intérieur de la Cisjordanie.

En tant que Pales­ti­niens, nous avons exprimé notre volonté de vivre ensemble sur cette terre avec le peuple juif et de vivre dans un État démo­cra­tique avec des Israé­liens juifs en tant que citoyens égaux.

Tou­tefois, la plupart des Israé­liens juifs et leurs hommes poli­tiques ont clai­rement indiqué qu’ils devaient vivre dans un État juif, et non pas dans un seul Etat pour tous ses citoyens. Pour cette raison, nous avons accepté de vivre dans deux Etats, la Palestine aux côtés d’Israël.

Pour les Pales­ti­niens, accepter de vivre dans un État sur 22% de notre patrie his­to­rique est un énorme com­promis. Mais Yasser Arafat a été assiégé dans son bureau par Israël parce qu’il n’avait pas accepté l’"offre géné­reuse" d’Israël à Camp David. Il a été puni parce qu’il ne voulait pas aban­donner plus de terres et accepter un état isolé composé de cantons, mor­celés par des blocs de colonies.

Nous croyons avec force qu’aucune situation d’injustice ne peut continuer indé­fi­niment. En défi­nitive, nous aurons tous besoin de vivre sur cette terre en tant qu’égaux. Lorsque ce moment arrivera enfin, on décou­vrira que nous avons plus de res­sem­blances que de différences.

D’ici là, nous n’accepterons pas des mots tels que "Etat" et "sou­ve­raineté" quand on sait qu’à l’intérieur de notre "Etat", nous ne serons pas en mesure d’accéder à notre eau, d’y sortir ou d’y entrer librement, ou d’aller d’un endroit à un autre sans l’autorisation d’Israël.

Je ne serai pas libre tout pendant que les blocs de colonies et le mur voleront et mor­cel­leront mes terres et entou­reront ma capitale, Jérusalem.

Nous avons trop souffert pendant trop longtemps.

Nous n’accepterons pas un Apar­theid caché sous le masque d’une Paix. Nous n’accepterons rien de moins que notre liberté.