Respectez la Ligne verte

L’analyse la plus incisive du conflit israélo-palestinien que j’aie jamais lue fut écrite par l’historien judéo-polonais-britannique Isaac Deutscher. Elle tient en une seule image. Un homme vit au dernier étage d’un immeuble qui prend feu. Pour sauver sa vie il saute d’une fenêtre et atterrit sur un passant dans la rue en-dessous. La victime est gravement blessée, et entre les deux hommes commence un conflit insoluble.

Uri Avnery, vendredi 10 février 2017

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


Bien entendu, aucune métaphore n’est parfaite. Les sionistes ne choisirent pas la Palestine par hasard, le choix était basé sur notre religion. Le fondateur du mouvement, Theodor Herzl, préféra initialement l’Argentine.

Pourtant, l’image est globalement valable, au moins jusqu’en 1967. Depuis lors, les colons ont continué à sauter par-dessus la Ligne Verte, sans aucun incendie en vue.

IL N’Y A rien de sacré concernant la Ligne Verte. Elle n’est en rien différente de toute autre frontière au monde, quelle qu’en soit la couleur.

La plupart des frontières ont été tracées par la géographie et les hasards de guerre. Deux peuples se combattent pour le territoire qui les sépare, il arrive un moment où le combat prend fin, et une frontière est née.

Les frontières terrestres d’Israël – connues pour une quelconque raison comme la ‟Ligne Verte” – furent aussi créées par des hasards de guerre. Une partie de cette ligne résulta d’un accord entre le nouveau gouvernement israélien et le roi de Jordanie, Abdallah 1er, qui nous donna ce qu’on appelle le Triangle comme bakchich en contrepartie de l’accord d’Israël à son annexion de la majeure partie du reste de la Palestine. Alors, en quoi cette frontière est-elle tellement sacrée ? En rien sauf qu’elle est là. Et cela est vrai pour beaucoup de frontières à travers le monde.

Une frontière est créée par accident et confirmée par accord. Certes, les Nations unies avaient défini une frontière entre les États juif et arabe dans sa résolution de 1947, mais après que la partie arabe eut ensuite déclenché une guerre pour s’opposer à cette décision, Israël agrandit largement son territoire.

La guerre de 1948 se termina sans traité de paix. Mais les lignes d’armistice établies à la fin de la guerre furent acceptées par le monde entier comme les frontières d’Israël. Ceci n’a pas changé durant les 68 ans écoulés depuis lors.

Cette situation prévaut en fait et en droit. Le droit israélien s’applique uniquement à l’intérieur de la Ligne Verte. Tout le reste est territoire occupé soumis à la loi militaire. Deux petits territoires – Jérusalem Est et les Hauteurs du Golan – furent unilatéralement annexés par Israël, mais personne au monde ne reconnait ce statut.

J’ENTRE DANS LE DÉTAIL de ces faits bien connus parce que les colons des territoires occupés se sont mis récemment à narguer ceux qui les critiquent en Israël en avançant un argument nouveau : ‟Alors, quelle est la grande différence entre nous ?”

Vous aussi vous êtes installés sur des terres arabes nous disent-ils. Il est vrai qu’avant 1948 les sionistes s’installèrent sur des terres qu’ils avaient acheté à des prix avantageux – mais seule une petite partie était achetée aux fellahs qui les cultivaient. La majeure partie était acquise auprès de propriétaires absents qui les avaient obtenues pour pas cher du sultan turc lorsque l’Empire Ottoman éprouvait de sévères difficultés financières. Ceux qui exploitaient la terre furent expulsés par la police turque et plus tard britannique.

De vastes étendues de territoire furent ‟libérées” au cours des combats de 1948, lorsque des foules de villageois arabes s’enfuirent devant l’avance des forces israéliennes, comme font les civils dans toutes les guerres. S’ils n’avaient pas fui, quelques salves de mitrailleuses suffisaient à les faire partir.

Les habitants qui étaient restés à Jaffa après la conquête de la ville furent simplement entassés sur des camions pour être emmenés à Gaza. Les habitants de Lod (Lydda) furent évacués à pied. Finalement, environ 750.000 Arabes furent expulsés, plus de la moitié de la population palestinienne de l’époque. La population juive de Palestine représentait alors 650.000 personnes.

Une voix intérieure m’oblige ici à mentionner un officier juif-canadien du nom de Ben Dunkelmann qui avait alors 36 ans et qui commandait une brigade de la nouvelle armée israélienne. Il avait brillamment servi dans l’armée canadienne au cours de la Seconde Guerre mondiale. On lui ordonna d’attaquer Nazareth, la ville de Jésus, mais il réussit à convaincre les dirigeants locaux de se rendre sans combattre. La condition était qu’il ne serait fait aucun mal à la population locale.

Après l’occupation de la ville par ses troupes, Dunkelmann reçut l’ordre oral d’expulser la population. Indigné, Dunkelmann refusa de trahir sa parole d’honneur d’officier et de gentleman, et exigea un ordre écrit. Un tel ordre écrit ne lui parvint jamais, évidemment (aucun ordre de ce genre n’était jamais donné par écrit), mais Dunkelmann fut limogé.

Aujourd’hui, lorsque je passe par Nazareth, une ville arabe prospère, je me souviens de cet homme courageux. Après cette guerre il retourna à son Canada natal. Je ne pense pas qu’il revint jamais ici. Il est mort il y a vingt ans.

JE DOIS DIRE honnêtement que j’ai pris part à tout cela. Comme simple soldat, et plus tard comme chef de section j’ai participé aux événements. Mais tout de suite après la guerre j’ai écrit un livre qui révélait la vérité (‟The Other Side of the Coin” ou ‟Le revers de la médaille”), et quelques années plus tard j’ai publié un projet détaillé de retour d’une partie des réfugiés et d’indemnisation de tous les autres. Ce qui, bien sûr, ne s’est jamais produit.

La plupart des terres et des maisons des réfugiés furent occupées par de nouveaux immigrants juifs.

Aujourd’hui les colons disent, non sans une certaine justice : ‟Qui êtes-vous pour nous mépriser ? Vous avez fait la même chose que nous ! Seulement, vous l’avez fait avant 1967, et nous le faisons maintenant. Où est la différence ?

Voici la différence. Nous vivons dans un État qui a été reconnu par la majeure partie du monde dans des frontières précises. Vous vivez dans un territoire que le monde considère comme territoire palestinien occupé. L’État du Texas a été acquis par les USA par une guerre avec le Mexique. Si le Président Trump allait maintenant envahir le Mexique et annexer un morceau de son territoire (pourquoi pas ?), son statut serait tout à fait différent.

Benjamin Nétanyahou – certains l’appellent maintenant Trumpyahou – est en train d’étendre les colonies. Cette semaine, sous la pression de notre Cour suprême, il a organisé le retrait d’une petite colonie, Amona, avec force déchirements et larmes, mais il a immédiatement promis de créer des milliers de nouvelles ‟unités de logements” dans les territoires occupés.

Les EXTRÊMES OPPOSÉS en politique se touchent souvent. Comme c’est le cas aujourd’hui.

Les colons qui veulent effacer les différences entre nous et eux, ne le font pas juste pour se justifier. Leur principal objectif est de supprimer la Ligne Verte pour inclure tous les territoires occupés dans un Grand Israël qui s’étendrait de la Méditerranée au Jourdain.

Beaucoup d’ennemis d’Israël veulent les mêmes frontières – mais pour un État arabe.

En fait, j’aimerais présider une conférence de paix entre ennemis d’Israël et ennemis de Palestine. Je proposerais de commencer par définir les questions sur lesquelles tous sont d’accord – à savoir la création d’un État de la Méditerranée au Jourdain. Je garderais pour la fin la décision de l’appeler Israël ou Palestine.

Un mouvement mondial appelé BDS propose actuellement le boycott de tout ce qui vient d’Israël pour atteindre cet objectif. J’ai un problème avec ça.

GUSH SHALOM, l’organisation de paix israélienne à laquelle j’appartiens s’enorgueillit d’avoir été la première, il y a des années, à déclarer un boycott sur les produits des colonies. Nous soutenons toujours ce boycott, bien qu’il soit maintenant illégal au regard du droit israélien.

Nous ne déclarâmes pas un boycott d’Israël. Et pas seulement parce qu’il est plutôt difficile de se boycotter soi-même. Le principal but de notre boycott était d’enseigner aux Israéliens à faire la différence entre eux-mêmes et les colonies. Nous avons publié et diffusé des milliers de copies de la liste des sociétés situées au-delà de la Ligne Verte et des produits qui y étaient fabriqués. Beaucoup de gens soutiennent le boycott.

Le boycott BDS de l’ensemble d’Israël aboutit exactement au contraire : en disant qu’il n’y a pas de différence entre Israël dans les limites de la Ligne Verte et les colons au-delà de cette ligne, on pousse les Israéliens ordinaires dans les bras des colons.

Les colons sont bien sûr trop heureux d’obtenir le concours de BDS pour effacer la Ligne Verte.

JE N’AI PAS de problème affectif avec les gens de BDS. Certes, quelques-uns semblent être des antisémites de la vieille école revêtus d’un nouveau costume, mais j’ai l’impression que la plupart des soutiens de BDS agissent par vraie sympathie pour la souffrance des Palestiniens. Je respecte cela.

Pourtant, je presserais les idéalistes bien intentionnés qui soutiennent BDS de réfléchir encore à l’importance essentielle de la Ligne Verte – la seule frontière qui puisse rendre la paix possible entre Israël et la Palestine, avec quelques aménagements mineurs mutuellement agréés.

ISRAËL EST là. On ne peut pas souhaiter qu’il disparaisse. De même pour la Palestine.

Si nous sommes tous d’accord là-dessus, nous pouvons aussi être d’accord pour continuer le boycott des colonies – et des colonies seulement.