Rendez-​​nous Kfar Darom

Gideon Levy, dimanche 3 décembre 2006

Le retour des colonies pourrait aussi mettre un point final au men­songe du désen­ga­gement. C’est peut-​​être la seule façon de nous empêcher de répandre partout cette fausse nou­velle selon laquelle l’occupation de Gaza est ter­minée. Il n’y a pas eu de men­songe plus lar­gement répandu depuis le “pas de partenaire”.

Il faut rendre les colonies à Gaza. Qui­conque se soucie du sort des habi­tants de la bande de Gaza devrait sou­haiter la réins­tal­lation de Net­zarim et de Kfar Darom. Si j’étais Pales­tinien, je rêverais de voir res­sus­citer Dugit et Nisanit.

Elles pour­raient servir d’ultime bou­clier humain à un million et demi d’habitants qui sont main­tenant parmi les popu­la­tions les plus déshé­ritées du monde. Incar­cérées, sans aucune assis­tance, elles sont des­tinées à mourir de faim. Exposées, sans aucune pro­tection, elle sont devenues la proie des opé­ra­tions de ven­geance des forces de défenses israé­liennes (IDF, ndlt).

Alors qu’elle enterre ses 350 morts, tués depuis l’été, Gaza a peur de devenir une nou­velle Tchét­chénie. Il y a à Gaza des mil­liers de blessés, d’handicapés et de gens atteints de psy­chose trau­ma­tique, qui ne peuvent recevoir aucun trai­tement. Ceux qui sont sous assis­tance res­pi­ra­toire risquent la mort du fait des nom­breuses cou­pures de courant consé­cu­tives au bom­bar­dement de la cen­trale élec­trique par Israel. Des dizaines de mil­liers d’enfants souffrent d’angoisse exis­ten­tielle, tandis que leurs parents ne peuvent rien pour eux. Ils sont témoins de spec­tacles que même les vieux habitués de Gaza n’ont jamais vus.

Qui­conque ne me croit pas peut aller à Beit Hanoun, à une heure de Tel-​​Aviv. Là le trau­ma­tisme ne fait que s’amplifier, dans une ville qui a perdu 80 de ses fils et de ses filles en une seule semaine. Des ombres d’êtres humains errent parmi les ruines. La semaine der­nière, j’ai ren­contré là des gens ter­rifiés, déprimés, hor­rifiés, humiliés, dépos­sédés, hébétés. Que puis-​​je leur dire ? Qu’ils devraient cesser de lancer des Qassams ? Mais la grande majorité d’entre eux n’ont aucun rapport avec çà. Qu’ils devraient rendre Gilat Shalit ? Qu’ont-ils à voir avec lui ? Ils savent seulement que l’IDF va revenir et ils savent ce que cela veut dire pour eux : encore des empri­son­nement pendant des semaines dans leurs maisons, de nouveau la mort et la des­truction dans des pro­por­tions mons­trueuses, alors qu’ils ne sont cou­pables de rien. Dans cette arrière-​​cour sinistre au sud d’Israel, se déroule une tra­gédie huma­ni­taire à grande échelle. Israel et le monde, y compris les pays arabes, se cachent les yeux, et le dernier recours, aussi absurde que cela paraisse, pourrait être d’espérer le retour des colonies. La situation est à ce point désespérée.

Le retour des colonies pourrait aussi mettre un point final au men­songe du désen­ga­gement. C’est peut-​​être la seule façon de nous empêcher de répandre partout cette fausse nou­velle selon laquelle l’occupation de Gaza est ter­minée. Il n’y a pas eu de men­songe plus lar­gement répandu depuis le “pas de par­te­naire”. La légende main­tenant, c’est qu’Israel a quitté Gaza, que l’occupation est ter­minée, et qu’une Gaza délivrée et libre nous lance des Qassam en échange de notre géné­rosité. Il n’y a pas de plus grand men­songe, et pourtant voyez comment les Israé­liens, presque tous, l’achètent les yeux fermés. “Au lieu de bâtir leur propre pays” gloussent les Israé­liens en cla­quant la langue, “les Pales­ti­niens nous tirent dessus”. La vérité, c’est exac­tement le contraire : Gaza continue à vivre sous le joug d’une occu­pation inhu­maine, qui a seulement déplacé sa base opé­ra­tion­nelle. Les Qassams ne sont qu’un rappel san­glant de cette vérité.

Des idées bru­tales à donner le vertige se répondent les unes aux autres, le ministre de la défense suggère des liqui­da­tions et le ministre de l’agriculture propose une action plus dure ; l’un pré­conise un “oeil pour oeil”, un second veut “raser Beit-​​Hanoun” et un troi­sième “pul­vé­riser Beit Lahiya”. Et aucun de s’arrête un instant pour réfléchir à ce qu’il dit. A ce que signifie pré­ci­sément “raser Beit-​​Hanoun” ? Ce que vent dire cette com­bi­naison effrayante de mots ? Une ville de 30 000 habi­tants, en majorité des enfants, dont la capacité à endurer le chagrin et la souf­france a déjà atteint le point de rupture depuis long­temps, chô­meurs et affamés, sans présent et sans avenir, sans pro­tection contre les vio­lentes repré­sailles mili­taires israé­liennes, qui ont perdu toutes pro­por­tions humaines.

Les pro­por­tions doivent aussi être res­pectées lorsque l’on examine la souf­france de la ville voisine, Sdérot. Il faut le dire hon­nê­tement : les souf­frances de Sdérot, aussi déchi­rantes et pro­fondes soient-​​elles, ne comptent plus pour rien lorsqu’on les compare à celles de sa voisine. Sdérot pleure en ce moment un mort, tandis que Beit Hanoun en pleure pra­ti­quement 80. Sdérot a l’IDF et Gay­damak. Beit Hanoun n’a rien. Et sans parler de la liberté et de la situation écono­mique. Cela peut-​​il consoler les habi­tants de Sdérot ? Bien sûr que non. Mais les vains assas­sinats à Beit Hanoun ont-​​ils contribués en quoi que ce soit à la sécurité de Sdérot ? Les événe­ments de ces der­niers jours montrent clai­rement que la réponse est non. Par consé­quent, il est désolant que les habi­tants de Sdérot n’aient pas lancé un appel cou­rageux : laissez Beit Hanoun tran­quille, car aussi long­temps que des gens seront tués à Beit Hanoun, des gens seront tués ici aussi.

Bientôt, Gaza res­sem­blera au Darfour, mais tandis que le monde fournit quelque assis­tance au Darfour, il ose encore jouer au dur avec Gaza. Au lieu de boy­cotter celui qui mal­traite les habi­tants de Gaza, le monde boy­cotte la victime, et bloque l’assistance dont elle a si déses­pé­rément besoin. Des dizaines de mil­liers de tra­vailleurs qui ne reçoivent plus leur maigres salaires, voilà le cadeau que le monde fait à Gaza, tandis que non seulement Israel les tue, mais aussi qu’il vole leur argent, qu’il les enferme à double tour de tous côtés, et qu’il ne leur donne pas la moindre chance de s’en sortir.

Qu’attend Israel, exac­tement ? Comment avons-​​nous fait pour ne pas com­prendre la leçon de la guerre du Liban - que l’on n’arrête les tirs de roquettes sur Israel qu’en négo­ciant un accord ? Et pourquoi le monde attend-​​il ? Au lieu de mobi­liser une force inter­na­tionale et de l’envoyer immé­dia­tement à Gaza, et de lever le boycott, le monde main­tient son étreinte brutale. A deuxième vue, peut-​​être le retour des colonies n’est-il pas une si bonne idée. Mais sinon, qui exac­tement va sauver les habi­tants de Gaza ?

Traduction R.P. pour AFPS