Réfugiés syriens : même à Gaza

Ils sont un peu plus d’un millier dans la bande de Gaza. La plupart sont arrivés là au début du conflit syrien, par les tunnels qui reliaient l’enclave sous blocus à l’Égypte autour de la ville-frontière de Rafah. Certains viennent du camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk au sud de Damas ; tous ont fui la guerre. Ils pensaient étrangement trouver à Gaza un refuge et les moyens de vivre décemment. C’était avant que la dernière offensive israélienne, celle de 2014, ne ruine leurs espoirs. Portrait de deux Syriens de Gaza.

Elsa Mourgues, Orient XXI, mercredi 26 octobre 2016

Majdal Abou Abed et sa famille. © Elsa Mourgues, 2015

Il est trop tôt pour les arômes de chawarma grillé. C’est plutôt l’odeur des produits ménagers qui règne dans tout le restaurant, vite remplacée par les effluves d’un nombre incalculable de Winston. Pour parler, Warif Hamido a besoin d’une cigarette au bout des doigts. Bien qu’il soit diplômé en ingénierie mécanique, il vivait en Syrie de sa vraie passion, la cuisine, et avait même son propre restaurant à Alep. Une « ville magnifique » où il adorait vivre. Jusqu’à ce que son quartier devienne une ligne de front entre l’armée libre syrienne (ASL) et celle loyale au régime de Bachar Al-Assad. Alep est devenue invivable : « dès le début des batailles la destruction était partout. Très vite il n’y a plus eu de pain, de nourriture. De toute façon il n’y avait plus de gaz pour cuisiner non plus ».

Petit à petit ses proches sont partis. Sa famille, ses copains, et même Zina, sa petite amie de l’époque, qui a « fui sur un bateau de la mort avant d’arriver en Hollande ». Combien de fois ceux qui se sauvaient lui ont-ils confié la clé d’une maison, d’un appartement, dans l’espoir d’un retour proche ? Le gardien des clés a eu l’embarras du choix quand sa maison a été détruite et s’est finalement installé dans la maison de ses grands-parents. « J’y suis resté six mois. Il y avait le couvre-feu, des snipers partout, rien à manger. J’avais peur », confie-t-il blasé en tirant sur sa clope. Peut-être est-ce à cause de ses cheveux blonds courts sur le côté et de cette grosse mèche qui orne son front, ou à cause de son regard par en dessous, enjôleur et sombre, ou la faute des cigarettes, mais par moments dans ses postures il a comme un faux air de James Dean. Un James Dean usé, bouffi, aux traits tirés, exténué d’une vie qui ne lui a pas fait de cadeau. Un James Dean qui aurait connu le bruit des bombes, qui aurait eu ce goût tenace de poussière dans la bouche en regardant l’immeuble d’en face s’effondrer et qui aurait senti la mort avant même de toucher des corps sans vie prisonniers de gravats. C’est quand une bombe est tombée sur la maison d’à côté que Warif Hamido a décidé de fuir. « Rechercher leurs corps à eux, ceux de mes voisins, c’était trop. »

Cuisinier dans un champ de ruines

Le 20 décembre 2012, il quitte Alep, direction le nord. Après une halte à Azaz, il franchit la frontière turque. De l’autre côté, enfin la sécurité. Ses compagnons de voyage ? Ses papiers d’identité, deux petits sacs, son ordinateur portable et un set de couteaux de cuisine acheté à prix d’or il y a dix ans et qu’il affectionne. Un bon ouvrier a de bons outils, un bon cuistot de bons couteaux et il va en avoir besoin dès qu’il aura trouvé du travail. Mais en Turquie, « c’est interdit de travailler pour les réfugiés, on doit rester au camp. Alors après six jours je suis parti en Égypte. » Quarante-quatre heures de bateau plus tard il débarque à Port-Saïd, puis c’est Le Caire où un cousin l’attend. Il lui a promis via Facebook qu’il trouverait du travail. Parole tenue. Hamido travaille à mi-temps dans un hôtel où il fait « un peu de tout ». Pourtant rien ne va. L’hiver 2012-2013, l’Égypte n’a pas fini sa révolution, les pro et les anti Mohamed Morsi s’affrontent dans un climat violent. « J’étais frustré, je n’ai pas aimé l’Égypte, la situation, la mentalité. » Déçu, il fait une demande d’asile en Pologne où il a des proches. Sa demande est en cours quand il rencontre un ancien habitué de son restaurant à Alep. On lui propose un poste de chef cuisinier dans un restaurant syrien à Gaza. Une fois passée la première réaction : « Quoi ? Gaza ? Jamais ! », il pèse le pour et le contre : le salaire plus que correct lui permettra de mettre de l’argent de côté avant l’Europe, c’est un vrai travail de chef cuisinier et pas d’homme à tout faire, il y a des dizaines de tunnels clandestins entre l’Égypte et la bande de Gaza, donc il pourra repartir facilement. « Allez, viens dix jours pour voir », lui conseille-t-on. C’est ce qu’il fait.

Très vite, Warif Hamido est devenu LE cuisinier syrien de Gaza. « C’était une exception d’être Syrien ici. Des médias sont venus m’interviewer, j’avais même un show culinaire dans une émission de télé locale. Je commençais à être un peu célèbre à Gaza et ça me plaisait » raconte-t-il, avec un sourire enfantin, en parcourant les vidéos de son émission sur son smartphone. La rançon de la gloire est arrivée aussi vite. Début juillet 2014, c’est l’offensive israélienne sur la bande de Gaza qui commence, et les tunnels clandestins sont détruits. Impossible de fuir alors que Gaza se fait bombarder. « C’était dur. Même quand on est habitué à la guerre », lâche le cuistot. En cinquante jours, plus de deux mille Gazaouis et soixante-dix Israéliens sont morts. La bande de Gaza est un champ de ruines. « Tu sais la guerre en Syrie, la guerre à Gaza pour moi c’est pareil. Le mot guerre veut dire la même chose : des maisons qu’on détruit et des gens qui meurent. C’est pareil. »

« Si j’étais resté en Syrie, je serais mort »

Pour Majdal Abou Abed, en revanche, la Syrie, c’est bien pire que Gaza. « Cinquante jours de guerre à Gaza, c’est vingt minutes de guerre en Syrie. Là bas tu ne peux pas sortir de chez toi, même cinq minutes ». À Damas il habitait dans le quartier de Zamalka près du « parc de la mort » qui a gagné sa réputation à coups de « meurtres, viols, destructions et armes chimiques ». Son appartement a été détruit dans un bombardement. Une belle maison, une belle voiture, une belle situation — il était commerçant — : tout est parti en fumée. Avec sa femme Manal, une réfugiée palestinienne, et leur fils de deux mois, ils ont dormi plusieurs semaines dans une mosquée. C’est elle la première qui a voulu quitter la Syrie, car « il n’y avait plus de lait, plus rien à manger, les gens volaient de la nourriture. » Elle a pris son bébé sous le bras et a décollé direction Le Caire. Son mari, lui, a dû passer par la Jordanie, puis a traversé la mer Rouge pour les rejoindre en Égypte. Il a fallu franchir les tunnels clandestins de Rafah qui les séparaient de Gaza où Manal A. a de la famille. « C’était long et dangereux, explique le Syrien de 46 ans aux yeux bleus, avant d’ajouter : « à tout moment ils peuvent s’effondrer ». Il ne regrette rien. Il avait envie de connaître Gaza et « de toute façon si j’étais resté en Syrie je serais mort ! », conclut-t-il dans un rire lourd qui laisse apparaître les quelques dents qui lui restent.

La vie continue, dira Majdal Abou Abed. Dans leur appartement à peine meublé de Rafah, au sud de la bande de Gaza, ils se débrouillent tant bien que mal. Plutôt mal à vrai dire. Ils ont plusieurs mois de loyer en retard et si la famille de son épouse les a beaucoup aidés, ils ne peuvent plus les soutenir financièrement, asphyxiés mêmes par le blocus israélien et égyptien du territoire gazaoui. Des autorités palestiniennes, la famille reçoit deux cents dollars par mois et des coupons pour la nourriture. De quoi survivre. Ils ne pourront pas payer l’école des enfants. Abdel, 4 ans et demi, est né en Syrie, et Esam est venu grossir les rangs de la famille depuis deux ans. Peu soucieux des conventions, le couple a pris pour habitude de coiffer ses petits garçons comme des filles et c’est tout naturellement qu’ils jouent aux pieds de leurs parents, un dinosaure en plastique dans une main et une contrefaçon de Barbie dans l’autre. Maintenant le père de famille n’espère qu’une chose : partir. « Je ne savais pas tout, je ne savais pas que Gaza était une prison ». Quitter Gaza, mais pas à n’importe quel prix : « Jamais je ne monterai dans un bateau de la mort. Si nous partons, ce sera de façon légale ».

Alors la famille attend. Comme Warif Hamido. Et comme une vingtaine d’autres familles de réfugiés syriens bloqués à Gaza. Toutes les semaines ils se réunissent, la plupart du temps dans le restaurant de chawarmas du Syrien. Il a fini par ouvrir son propre snack « en attendant de pouvoir redevenir un vrai cuisinier ».