Réfugiés palestiniens du Liban : Nouvelles dynamiques religieuses

Claire Moucharafieh - Pour la Palestine n°43, mercredi 3 novembre 2004

Réfugiés palestiniens /

Entretien avec Bernard Rougier, chercheur à l’IFPO

IFPO [1]

PLP : Peut-​​on encore dire qu’il existe une société pales­ti­nienne au Liban ? Quels en sont les fondements ?

Bernard Rougier : Il existe tou­jours une société pales­ti­nienne au Liban mais elle est de plus en plus divisée. Cer­tains ne s’y recon­naissent plus. Qu’est-ce que qu’une société ? Un lien social entretenu par une mémoire par­tagée, des réseaux de soli­darité, des rela­tions fami­liales, une par­ti­ci­pation commune aux événe­ments fon­da­teurs de l’identité du groupe…

Certes, tout cela n’a pas disparu mais, au moins pour cer­taines franges de la popu­lation des camps de réfugiés du lit­toral (Nahr al-​​Bared, Ain el-​​Héloué) trans­formés en bidon­villes au sein des ban­lieues des grandes villes sun­nites de Tripoli et de Saïda, il n’y a plus de société pales­ti­nienne. Ces groupes, qui se réclament de l’islamisme sala­fiste, ont rompu avec ce qui faisait le lien social en milieu palestinien.

Ils ont constitué de nou­velles soli­da­rités nouées prin­ci­pa­lement avec des hommes d’affaires du Golfe et de nou­veaux réseaux écono­miques. A Nahr al-​​Bared, tel cheikh ne par­ti­cipera pas à un mariage tra­di­tionnel pales­tinien parce qu’il n’est pas « isla­mique » de son point de vue. A Aïn el-​​Héloué, j’ai vu une femme en niqâb (vêtement qui cache le corps dans son inté­gralité, y compris le visage) pié­tiner le drapeau pales­tinien lors de la célé­bration du « jour de la terre ».

Les mani­fes­ta­tions de ce type révèlent l’ampleur du clivage à l’intérieur des camps du lit­toral. On ne peut pas les ignorer, sous pré­texte qu’en parler ferait le jeu de tel ou tel. L’Autorité pales­ti­nienne, occupée à d’autres tâches, a sans doute sous-​​estimé l’ampleur du phé­nomène. L’OLP au Liban après la guerre ne dis­posait plus d’instruments de socia­li­sation capables de riva­liser avec ceux que les isla­mistes sala­fistes fai­saient fonc­tionner dans les camps depuis la fin des années 1980.

PLP : Cette société pré­sentait jadis une struc­tu­ration et une cohésion très fortes, orga­nisées notamment par l’OLP. Que s’est-il passé ?

B.R. : Vous avez raison. Comment expliquer et ins­crire cette rupture dans l’histoire ? Deux points principaux.

A la fin des années quatre-​​vingts, entre la fin de la guerre et la pro­gressive récu­pé­ration par le Hez­bollah du front au sud, l’échec de l’OLP au Liban est patent. La défaite pales­ti­nienne au Liban a été inté­rio­risée par les réfugiés.

L’OLP se trouve de plus en plus affaiblie dans les camps et perd le rayon­nement idéo­lo­gique qui était le sien dans les années soixante-​​dix. Les années quatre-​​vingts sont carac­té­risées par une recon­fes­sion­na­li­sation de la com­mu­nauté chiite et une logique de repli des Pales­ti­niens sur leurs camps.

On assiste à une recon­quête de l’intérieur du « ter­ri­toire chiite » au Sud-​​Liban par le mou­vement Amal [2] tandis que le Hez­bollah « ver­rouille » à lui seul la résis­tance contre Israël. L’OLP, engagée dans une diplo­matie dénoncée par les prin­cipaux vain­queurs de la guerre du Liban, n’a plus d’inscription stra­té­gique. Après l’intériorisation d’une triple défaite - contre les milices chré­tiennes au début de la guerre, contre Israël en 1982 et contre la milice Amal pendant la guerre des camps (19851987) - cer­tains réfugiés vont s’investir dans un autre univers de sens. A la fin des années 1980, ce qui mobilise ces acteurs se passe en Afgha­nistan - et non plus en Palestine.

Il s’agit d’un double mou­vement : le reflux de la cause pales­ti­nienne d’un point de vue mili­taire, idéo­lo­gique et humain, et, presque comme un méca­nisme venant com­penser cet échec, un inves­tis­sement pour le jihâd en Afghanistan.

Dès le début des années quatre-​​vingt-​​dix, tous les éléments consti­tutifs de ce qu’on va appeler plus tard le sala­fisme jiha­diste sont déjà en place.

PLP : Dès lors, selon vous, une partie de la société des camps cesse d’être gou­vernée par un ima­gi­naire national pales­tinien. Comme cela se traduit-​​il ?

B.R. : Cela s’est passé en deux temps. Il y a d’abord eu un travail sys­té­ma­tique dans les années 1980 contre l’OLP dans les camps du Liban : des réseaux reli­gieux, aidés par l’Iran après la révo­lution de 1979, ont essayé de détacher les réfugiés de leur lea­dership poli­tique, en réis­la­misant la cause palestinienne.

En 1982, Aïn el-​​Héloué - le plus grand camp du Liban - a été défendu des reli­gieux, des élèves du cheikh Ibrahim Ghunaym, qui était en Iran pendant l’invasion israé­lienne. A l’époque, l’Iran ne sait pas encore sur quels alliés locaux s’appuyer pour mettre en place sa poli­tique moyen-​​orientale. A l’intérieur de l’Etat révo­lu­tion­naire, cer­tains cou­rants ira­niens veulent « jouer » les Pales­ti­niens au Liban, alors que d’autres, au contraire, comptent sur la com­mu­nauté chiite. C’est cette deuxième ten­dance qui va l’emporter.

PLP : Vous ne dites rien sur les camps pales­ti­niens de Bey­routh, pourquoi ? Comment expliquer par exemple que ces espaces, autrefois extrê­mement struc­turés et défendus, avec une fonction sym­bo­lique très forte, se délitent ainsi, au point de res­sembler à des bidon­villes n’abritant plus d’ailleurs qu’une minorité de réfugiés palestiniens ?

B.R. : C’est vrai pour Chatila. C’est fina­lement le rem­pla­cement de l’histoire par la géo­graphie. A Chatila, il y a de plus en plus de Syriens, de Kurdes… Le camp est devenu un espace du lumpen pro­lé­tariat à Bey­routh. Cela se vérifie moins à Bourj al-​​Barajneh, où les orga­ni­sa­tions domi­nantes sont celles « du refus » (FPLP-​​CG, Abou Moussa, Hamas).

Je n’aborde pas les camps de réfugiés de Bey­routh car l’ancrage sala­fiste est très faible, ce n’est donc pas mon sujet ni l’objet de ma thèse.

Alors qu’il est beaucoup plus visible à Nahr al-​​Bared ou à Ain el-​​Héloué. Dans ce dernier, il prend même la dimension d’une milice armée, Usbat al-​​Ansar (la Ligue des par­tisans), qui peut mobi­liser deux cents per­sonnes armées en très peu de temps ; elle est très pré­sente dans cer­tains quar­tiers comme à As-​​Safouria, mais il ne s’agit là que de la mani­fes­tation mili­taire d’un phé­nomène plus diffus, plus lar­gement implanté dans le camp.

Plus signi­fi­catif est le fait que sur six mos­quées dans le camp, quatre se réclament du salafisme-​​jihadisme. Les deux autres étant contrôlées par le Hamas et les Ahbache (secte reli­gieuse née au Liban dans les années 1980 qui se réclame d’une appar­te­nance factice à un ordre soufi et béné­ficie du soutien des ser­vices syriens).

L’inscription jiha­diste se mani­feste au quo­tidien, dans les prêches du ven­dredi, dans cer­taines écoles, dans la façon de s’habiller, dans l’espace de réfé­rence intel­lec­tuelle… Cette réalité est loca­lisée - le camp ne s’est certes pas trans­formé en un émirat isla­mique - mais la dyna­mique existe, indé­pen­damment de l’exploitation poli­tique qui peut en être faite au Liban et ailleurs. Il est très important de relever que ce phé­nomène n’aurait pas pris une telle impor­tance sans les efforts sys­té­ma­tiques de la Syrie pour affaiblir l’OLP au Liban et priver les Pales­ti­niens d’une repré­sen­tation dans ses rap­ports avec l’Etat libanais.

La lutte contre l’ennemi intime à l’intérieur du camp est devenu le seul moyen de négocier sa survie vis à vis des res­pon­sables - syriens - du dossier pales­tinien au Liban. Si tel acteur reli­gieux com­prend que sa survie passe par l’élimination d’un res­pon­sable du Fatah, il n’hésitera pas à passer à l’action vio­lente. La division est ainsi struc­tu­rel­lement entretenue.

Et le Fatah propose régu­liè­rement sa coopé­ration à l’Etat libanais qui, pour des raisons régio­nales, comme on dit dans le lexique poli­tique libanais, la lui refuse tout aussi régulièrement.

PLP : Vous évoquez l’implantation du Hamas au Liban. De quand date-​​t-​​elle et comment le mou­vement est-​​il parvenu à y prendre racine ?

B.R. : La Jama’a al-​​Islamiyya (les Frères musulmans libanais) a préparé le terrain en tissant des réseaux asso­ciatifs et éducatifs dans l’ensemble des camps. A partir de 2000-​​2001, après la crise du Hamas en Jor­danie et l’expulsion des membres du bureau poli­tique qui s’installent à Damas, la décision est prise au sein de la Jamaa al-​​Islamiyya liba­naise et du Hamas de s’implanter dans les camps pales­ti­niens du Liban. Jusque-​​là, le cheikh Ahmed Yassine [3] avait réussi à s’opposer à cette tentation.

Invo­quant la nécessité d’une non-​​intervention dans les affaires inté­rieures de l’Etat libanais et la volonté de ne pas recom­mencer les mêmes erreurs que l’OLP vis-​​à-​​vis de l’opinion publique liba­naise, cheikh Yassine sou­haitait que ces réseaux reli­gieux demeurent ins­crits au maximum dans des cadres poli­tiques libanais. Il a d’ailleurs tou­jours considéré que l’essentiel de la lutte devait se faire à l’intérieur de la Palestine.

La décision de s’implanter au Liban, prise de son vivant, début 2000, est le fait du bureau poli­tique exté­rieur, basé à Damas, avec l’accord des Syriens.

Du point de vue syrien, il était plus avan­tageux que la cause du droit au retour soit défendue par les Pales­ti­niens eux-​​mêmes depuis le Liban, plutôt que depuis Damas, et cela pour échapper aux accu­sa­tions du Dépar­tement d’Etat amé­ricain. Laisser le Hamas dans les camps per­mettait aussi d’augmenter le niveau de conflic­tualité régionale avec Israël. L’idée pour le pouvoir syrien est d’accumuler le maximum de ?« res­sources de nui­sance » pour être reconnue comme acteur à une négo­ciation régionale. Les réfugiés pales­ti­niens ont une valeur équi­va­lente aux fermes de Chebba reven­di­quées par le Liban : ce sont des cartes dans un jeu régional. La troi­sième raison qui jus­ti­fiait l’introduction du Hamas dans les camps du Liban avait une dimension plus interne : il s’agissait de trouver un contre­poids à l’islamisme sala­fiste et un contre­poids qui ne soit pas associé au Fatah, à l’OLP ou à l’Autorité palestinienne.

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(© Bruno Hadjih)

Un bref retour sur le contexte régional s’impose. La Syrie s’oppose à ce que le Fatah soit en position domi­nante à l’intérieur des camps et puisse éven­tuel­lement devenir l’interlocuteur de l’Etat libanais sur la question des réfugiés pales­ti­niens. Elle sou­haite que les camps demeurent divisés. En même temps, elle a besoin d’alliés cré­dibles dans ce milieu, plus cré­dibles que ses alliés orga­niques du type Saïka ou Fatah-​​Intifada.

C’est dans ce cadre que le Hamas a été choisi. Sur le terrain, on constate que le Hamas a fait une péné­tration consi­dé­rable en récu­pérant notamment les réseaux de la Jama’a al-​​Islamiyya. Ce sont les mêmes hommes, les mêmes mos­quées, sim­plement l’affichage « Hamas », au sens propre, sur les murs du camp, est beaucoup plus visible qu’avant. Alors qu’on ne men­tionnait pas, il y a quelques années, le nom de Hamas, aujourd’hui des groupes s’en réclament ouver­tement. Ils prennent leurs ins­truc­tions d’Oussama Hamdan, le repré­sentant du Hamas à Bey­routh, lui même lié à Abou Marzouk, lequel mul­tiplie les allers et retours entre Bey­routh et Damas sans aucune entrave.

PLP : La direction exté­rieure du Hamas est donc très proche du pouvoir syrien ?

B.R. : Oui. Leur modèle est le Hez­bollah et ils aime­raient trouver un mode de relation avec le régime syrien qui soit du même type. Mais ce n’est pas la même situation. De la part du Hamas, il y a donc l’idée for­tement ancrée qu’il faut avoir une relation pri­vi­légiée avec la Syrie et s’inscrire dans leur stra­tégie régionale, malgré une conscience aiguë des risques d’instrumentalisation.

PLP : A vous écouter, la Syrie demeure le seul chef d’orchestre poli­tique au Liban. Les der­niers déve­lop­pe­ments régionaux, notamment la guerre et l’occupation amé­ri­caine de l’Irak, n’ont-ils pas affaibli toute la région, et en par­ti­culier le régime Al-​​Assad ?

B.R. : La Syrie a tout entrepris depuis dix ans pour que le Fatah (loya­liste) ne puisse jamais contrôler les camps. Ainsi, lorsque le Fatah, sur ins­truc­tions de Yasser Arafat, a tenté de déployer une diplo­matie sur la scène poli­tique liba­naise, fin 1999, en ren­con­trant le patriarche Sfeir, les res­pon­sables du Conseil supé­rieur chiite, ou encore le Premier ministre de l’époque Sélim Hoss, le résultat ne s’est pas fait attendre. En décembre 1999, le repré­sentant officiel de l’Autorité pales­ti­nienne, Sultan Abou Aynaïn, était condamné à mort par contumace. Le message était limpide : l’Autorité pales­ti­nienne n’est pas auto­risée à avoir une diplo­matie propre et autonome au Liban en tant qu’actrice offi­cielle et reconnue. Les Libanais ne sont pas davantage auto­risés à avoir une poli­tique autonome sur la question des réfugiés avec l’ANP.

Cette condam­nation à mort annonçait également la fin des coopé­ra­tions en cours entre l’armée liba­naise et le Fatah pour iden­tifier et livrer les per­sonnes recher­chées dans des actes de vio­lence isla­mistes (assas­sinats de ven­deurs d’alcool, de poli­ciers…). On signi­fiait ainsi au Fatah qu’il était autorisé à jouer un rôle de sup­plétif sécu­ri­taire, de police d’appoint, mais sans aucune tra­duction politique.

La poli­tique syrienne vis-​​à-​​vis des Pales­ti­niens s’inscrit dans une longue conti­nuité de mor­cel­lement, de divi­sions, pour empêcher toute émer­gence d’une structure repré­sen­tative ins­ti­tu­tion­nelle. De ce point de vue, la dégra­dation dra­ma­tique du pro­cessus de paix puis sa dis­pa­rition ont été une chance. L’affaiblissement de Yasser Arafat vont dans le même sens, leur per­mettant de réunir le maximum de cartes en vue de peser éven­tuel­lement sur la bataille de la suc­cession. Cette évolution précède la crise irakienne.

En fait, le moment important s’est situé lors du retrait israélien du Sud-​​Liban, en mai 2000. Le débat suscité par ce retrait dans les camps de réfugiés pales­ti­niens portait sur la per­ti­nence d’un « modèle Hez­bollah ». Tous les alliés de la Syrie, y compris ceux qui leur sont tac­ti­quement liés, comme le FDLP et le FPLP, ont considéré que c’était l’exemple à suivre dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés par Israël.

D’autres ana­lyses cir­cu­laient parmi les cadres moyens du Fatah à cette même période, et cer­tains avaient conscience du danger que pouvait repré­senter le « modèle Hez­bollah » pour la cause pales­ti­nienne dans les ter­ri­toires. Vu de France ou d’Europe, on oublie aussi à quel point le conflit entre le Fatah et le Hez­bollah sur le sens de la lutte pales­ti­nienne est violent.

N’oublions pas que le secré­taire général du Hez­bollah avait appelé au meurtre d’Arafat pour le pre­mière fois fin 1998 pour dénoncer les accords de Wye Plan­tation. Après le déclen­chement de la seconde Intifada, des cadres moyens du Fatah au Liban ont à nouveau exprimé leur oppo­sition à ce modèle, à sa fai­sa­bilité contre le gou­ver­nement israélien, en mettant en garde contre les risques de la lutte mili­taire dans un contexte stra­té­gique très dif­férent de celui du Sud-​​Liban. Cer­tains se sont mêmes pro­noncés contre cette Intifada.

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(© Bruno Hadjih)

A l’inverse, nombre d’intellectuels pales­ti­niens vivant à Amman conti­nuent aujourd’hui à ne jurer que par le Hez­bollah et par les dis­cours de Nas­rallah. Il y a là une véri­table régression de l’analyse poli­tique de la part d’une partie de l’élite pales­ti­nienne en dia­spora, qui peut s’offrir le luxe du radicalisme.

Dans ce contexte, les milieux loya­listes pales­ti­niens dans les camps du Liban consti­tuent des poches de résis­tance par rapport à ce dis­cours de déma­gogie isla­miste véhiculé après des réfugiés pales­ti­niens depuis 1992. C’est d’autant plus para­doxal que, depuis le pro­cessus d’Oslo, le Fatah est considéré, au Liban et en Syrie, comme le sup­plétif israélien au Liban, l’équivalent de l’ALS. [4] Ce dis­cours de « tra­hison » est général.

PLP : Pourrions-​​nous pour plus de clarté revenir sur la défi­nition du sala­fisme, sur ses objectifs et ses dis­cours, sur sa struc­tu­ration ? Comment la doc­trine s’exprime-t-elle par rapport au jihâd international ?

B.R. : Dans ce contexte com­pliqué, dan­gereux, après la dis­pa­rition de la période héroïque si bien décrite par Rosemary Sayyegh, une partie de la popu­lation pales­ti­nienne, les jeunes en par­ti­culier, se sont appro­priés un autre univers de sens, une autre mys­tique de la lutte armée, dont le Pales­tinien Abdallah Azzam avait été la figure emblématique.

Azzam a été le premier théo­ricien du jihâd glo­balisé. En 1984, il a fondé à Peshawar au Pakistan le Bureau des Ser­vices chargé de recruter des volon­taires arabes sur tous les conti­nents. Il a béné­ficié du soutien de l’Union des étudiants musulmans, une coor­di­nation étudiante isla­miste qui était par­venue à éliminer l’Union des étudiants pales­ti­niens dans les campus pakistanais.

Des branches de cette Union exis­taient dans les camps pales­ti­niens du Liban. Ses membres rece­vaient en 1989 toutes les revues publiées à Peshawar, et ils ont diffusé dans les mos­quées des camps des films à la gloire de Azzam, juste après son assas­sinat en 1989. On doit noter que la figure de Azzam circule dans les milieux isla­mistes des camps au moment où la lutte anti-​​israélienne s’achève. Le succès de Azzam s’explique par cette homo­logie dans les situa­tions : le théo­ricien pales­tinien avait théorisé l’impossibilité du jihâd en Palestine parce que les régimes arabes étaient devenus les « gar­diens des fron­tières israéliennes ».

Il avait fait de nécessité vertu en incitant les musulmans à com­battre partout où c’était pos­sible. La Palestine n’est pas oubliée, mais la lutte pour sa libé­ration est dif­férée. La porte est ouverte pour d’autres causes, d’autres lieux : Afgha­nistan, Bosnie, Tchétchénie…Le sala­fisme prend son sens dans cette cap­tation : il s’agit, dans ce contexte, d’une exa­cer­bation de l’identité sunnite, d’un wah­ha­bisme sans les Saoud, d’une idéa­li­sation de la lutte des pre­miers musulmans (salaf) et d’un refus de la poli­tique internationale.

PLP : Ne faut-​​il pas également lier cet ancrage sala­fiste dans les camps pales­ti­niens du Liban au blocage total de la situation poli­tique et à l’absence durable de toute pers­pective de règlement et non seulement, comme vous le faites dans vos travaux, à la mise en place d’une dyna­mique identitaire ?

B.R. : Ce n’est pas Oslo ni l’échec du pro­cessus de paix qui créent ce phé­nomène. Le sala­fisme jiha­diste renvoie bien à une dyna­mique iden­ti­taire. Celle-​​ci était pré­sente avant Oslo.

Les chan­ge­ments régionaux qui ont conduit à la fin de la guerre du Liban ont facilité son déve­lop­pement, en ce sens que les camps sont devenus des ghettos urbains sans relation de négo­ciation avec des inter­lo­cu­teurs ins­ti­tu­tionnels libanais. Il faut évidemment prendre en compte l’environnement pour com­prendre le phé­nomène, pour com­prendre la façon dont les acteurs rejettent un envi­ron­nement qui les exclue. L’enfermement social, phy­sique a facilité le bas­cu­lement dans l’espace mondial du salafisme-​​jihâdisme. Toutes les mos­quées qui s’en réclament ont des ordi­na­teurs, sont reliées à Internet et leurs res­pon­sables consultent les sites jihâdistes.

En 1999, à Aïn el-​​Héloué, une télé­vision isla­miste mon­trait des images de la pre­mière Intifada, puis des images de la guerre en Tchét­chénie. La lutte pales­ti­nienne s’en trouvait bana­lisée, placée sur le continuum d’une lutte pour l’islam. Il n’y avait pas de com­men­taire, pas de carte, juste des affects et des chants reli­gieux. Le donné immédiat de l’identité s’était sub­stitué à l’analyse poli­tique et his­to­rique. Le contraste était frappant avec les dis­cus­sions sans fins qui avaient lieu au Centre culturel pales­tinien, un bâtiment plus ou moins désaf­fecté, juste en face de la mosquée, où des Pales­ti­niens du FDLP buvaient leur café en com­mentant les der­niers déve­lop­pe­ments en Palestine…

Deux univers, séparés par quelques mètres, mais deux univers qui ne se parlent plus Le contraste est aussi réel entre les mili­tants du Hamas et les acti­vistes jihâ­distes. A Saïda, les pre­miers sont très lar­gement intégrés dans l’espace libanais, dans la vie sociale et écono­mique ; ce sont des jour­na­listes, des ingé­nieurs, des hommes d’affaires, des entre­pre­neurs … Il s’agit bien d’une élite pales­ti­nienne isla­miste, par­tiel­lement intégrée dans la société liba­naise grâce à des soli­da­rités avec des isla­mistes libanais et qui, pour une bonne partie, ne vivent plus dans les camps. Ils s’inscrivent dans l’actualité pales­ti­nienne, leur identité pales­ti­nienne est très forte.

En revanche, les acteurs jiha­distes sala­fistes pales­ti­niens ont une très faible ins­cription sociale dans la société locale, ils ne sont d’ailleurs pas dans une logique d’ascension sociale, ils sortent très peu du camp, vivent dans un espace, y compris mental, de plus en plus fermé.

Dans la bour­geoisie ou la petite bour­geoisie isla­mique, les acteurs ont aussi des com­por­te­ments très dif­fé­rents. Les femmes des res­pon­sables du Hamas sont bien entendu voilées mais elles ne portent pas le niqab noir qui recouvre le visage des femmes des acti­vistes sala­fistes, ni ne demeurent can­tonnées aux acti­vités domes­tiques. Au contraire, chez elles, la tra­dition de l’action sociale, celle-​​là même que l’on retrouve dans les milieux natio­na­listes, reste très ancrée. Les femmes des sala­fistes n’ont abso­lument aucun rôle social, elles vivent cachées et ne sortent qua­siment pas de chez elles. C’est une paren­thèse, mais elle est significative.

PLP : Comment expliquer la dis­so­lution d’un lien aussi fort - celui de l’appartenance commune à une nation, à une terre - comment com­prendre l’abandon pro­gressif de l’idée de retour chez soi qui a structuré, his­to­ri­quement, des géné­ra­tions de réfugiés, en pré­servant leur identité, tant indi­vi­duelle que col­lective ? Cette rupture est tel­lement énorme…

B.R. : Mais l’identité poli­tique est fragile, elle doit être entre­tenue par des pra­tiques, sinon, elle se délite. Elle doit aussi s’alimenter à un ima­gi­naire. Yezid Sayyegh a montré que la lutte armée pales­ti­nienne, si elle jouait un rôle déri­soire sur le plan mili­taire, avait permis d’affirmer un lien commun entre les réfugiés, malgré la dis­persion. Il ne s’agit pas de revenir à une période révolue, mais de com­prendre les causes d’un phé­nomène aussi complexe.

Le contexte libano-​​syrien n’a pas permis aux ins­tru­ments de socia­li­sation de l’OLP de fonc­tionner. Celle-​​ci était aussi très divisée, pré­oc­cupée par sa survie après 1991 et inca­pable de pro­poser une pers­pective poli­tique et humaine aux réfugiés.

La com­mu­nauté inter­na­tionale porte aussi sa part de res­pon­sa­bilité, c’est évident. Une partie - mino­ri­taire, mais signi­fi­cative - des réfugiés a donc décidé de rede­venir acteurs, et de pro­duire du sens et de la vio­lence dans la région. Ils ont rem­placé les fron­tières phy­siques et ter­ri­to­riales par des fron­tières ima­gi­naires, et se sont auto­pro­clamés défen­seurs de l’islam sunnite au Moyen-​​Orient. Les effets com­binés de l’épuisement de la lutte pales­ti­nienne, des frus­tra­tions du pro­cessus de paix, de l’environnement répressif syro-​​libanais, des res­sources de la mon­dia­li­sation ont été à l’origine de ce phénomène.

Le cheikh Jamal Khattab (imam de l’importante mosquée al-​​Nour à Aïn el-​​Héloué) par exemple, considère que la lutte est mon­diale, qu’il faut couper la tête du serpent et frapper les Etats-​​Unis ; l’ennemi n’est plus seulement israélien. Fina­lement, ne s’agit-il pas de la même dia­lec­tique que Ben Laden ? Il existe pro­ba­blement des liens orga­ni­sa­tionnels entre eux, mais ils ne peuvent être à ce jour prouvés.

Il est très clair que les acteurs pales­ti­niens sala­fistes se recon­naissent entiè­rement dans ce dis­cours et qu’ils le dif­fusent dans les camps en le recy­clant et en le « pales­ti­nisant » un tout petit peu dans leurs prêches du ven­dredi. Evi­demment, ils ne disent pas direc­tement « la Palestine c’est fini ».

Plus sub­ti­lement, ils expliquent que les orga­ni­sa­tions natio­na­listes se sont trompées, pré­ci­sément parce qu’elles sont natio­na­listes et que le natio­na­lisme est, selon eux, un poison dis­tillé par l’Occident au XIXème siècle pour détruire la Oumma, la com­mu­nauté des croyants. Petit à petit émerge l’idée que la lutte n’est pos­sible que parce qu’elle est mondialisée.

PLP : Qu’entendez-vous pré­ci­sément par la « rupture de la figure de l’ennemi » ? Selon vous, l’ennemi n’a plus les traits du soldat ou du colon israélien, mais peut prendre celui du frère, du voisin…

B.R. : Le camp perçu comme une Palestine en miniature est un mythe révolu. Certes, les quar­tiers portent tou­jours les noms des vil­lages d’origine et les vil­lages sont incarnés par des familles, mais la mixité est consi­dé­rable. A Aïn el-​​Héloué, même si on est loin de la situation de Chatila, un certain nombre de Syriens, pour ne citer qu’eux, ont ins­tallé des commerces.

Depuis 1982, les camps de réfugiés ont été le théâtre de nom­breuses migra­tions, de larges recom­po­si­tions fami­liales. Les comités de quar­tiers sont aujourd’hui abso­lument inca­pables de renouer les liens. Certes, on a tou­jours eu au sein d’une même famille des membres de sen­si­bi­lités poli­tiques dif­fé­rentes : un isla­miste jiha­diste, un Fatah, un Hamas etc.

Ce qui est inédit, c’est qu’ils sont prêts, aujourd’hui, à s’entretuer. Le lien familial ne fait plus écran à un affron­tement idéo­lo­gique ou poli­tique. On n’invoque plus l’origine vil­la­geoise commune pour modérer, atténuer, neu­tra­liser, le conflit pos­sible. Pour le moment, cela n’a pas basculé, mais cette pos­si­bilité est réelle.

En mai 2003, les affron­te­ments ont fait une dizaine de morts, dont une majorité de membres du Fatah. A la fin du mois d’août 2004, le res­pon­sable mili­taire du Fatah à Aïn el-​​Héloué a été assassiné. L’Intifada de 2000 n’a rien changé à cette situation de guerre civile larvée à Aïn el-​​Héloué et à Nahr al-​​Bâred.

La dis­so­lution du lien national est per­cep­tible. Lorsqu’on lit, par exemple, les com­mu­niqués de Usbat al-​​Ansar, les mili­tants du Fatah sont dépeints comme étant des ennemis bien pires que l’armée israé­lienne, capables d’actions plus graves « que l’entrée de l’armée israé­lienne à Jénine ». Sym­bo­li­quement, c’est énorme, lorsqu’on sait la portée de la chute du camp de Jénine, consi­dérée, du point de vue pales­tinien, comme un événement trau­ma­tique au même degré que Sabra et Chatila. Le Fatah est décrit comme un ennemi de l’islam, prenant ses ins­truc­tions du gou­ver­nement israélien. Il est pire que la figure de l’Israélien.

C’est une très grande rupture. On a là des acteurs qui ne se consi­dèrent plus comme faisant partie de la même scène pales­ti­nienne. Aujourd’hui, deux mondes coha­bitent à l’intérieur du même espace, avec des ins­tru­ments de socia­li­sation différents.

PLP : Vous expliquez que le Hamas introduit dans les camps de réfugiés du Liban est ins­tru­men­talisé par Damas dans la lutte contre les Ara­fa­tistes. Pourtant, les sala­fistes ne sont-​​ils pas les pre­miers adver­saires du natio­na­lisme séculier et, à ce titre, ne présentent-​​ils pas une oppor­tunité poli­tique ines­pérée pour le régime syrien ?

B.R. : Les sala­fistes pales­ti­niens consi­dèrent leur pré­sence au Liban comme légitime, puisqu’ils sont sur une par­celle de Dar el-​​islam. Ils n’ont aucun pro­blème pour vivre et demeurer au Liban et pour­suivre leur combat en faveur de l’islam et contre les Ahbaches. Les fron­tières de l’imaginaire ont rem­placé les fron­tières nationales.

Fina­lement, les sala­fistes ont réussi là où les Israé­liens et les gou­ver­ne­ments arabes avaient échoué : ils sont par­venus à la dis­so­lution du lien national, des méca­nismes de soli­darité et à s’inscrire dans un espace déter­ri­to­rialisé, qui n’est plus pales­tinien. C’est là le grand pro­blème, car on peut négocier, y compris avec le Hamas ou même avec des orga­ni­sa­tions qui recourent à l’action vio­lente ou même au ter­ro­risme parce qu’ils ont une reven­di­cation ter­ri­to­riale. Les sala­fistes, eux, ne s’inscrivent dans aucun rapport de négo­ciation, ils sont por­teurs d’une vio­lence iden­ti­taire qui s’insère dans une logique reli­gieuse uni­ver­sa­liste. Lorsqu’il y a déter­ri­to­ria­li­sation, la négo­ciation n’est plus possible.

En attendant, les acteurs sala­fistes connaissent par­fai­tement les rap­ports de force, les ont inté­rio­risés et savent tac­ti­quement exploiter le contexte au mieux de leurs intérêts. A l’intérieur des camps, ces nou­veaux entre­pre­neurs iden­ti­taires ont réussi remar­qua­blement à exploiter le contexte régional syro-​​palestinien, pour investir les lieux et affaiblir le Fatah. Ils ne cri­tiquent jamais la Syrie ou le parti Baas lors de leurs pré­di­ca­tions, n’incitent jamais publi­quement à l’action vio­lente, alors qu’entre eux ils poussent sans arrêt à la vio­lence concrète contre l’Etat libanais et contre le Fatah.

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(© Bruno Hadjih)

PLP : Quelles sont les consé­quences de cet ancrage sala­fiste sur les termes de la négo­ciation poli­tique sur les réfugiés et sur les pers­pec­tives d’un règlement dans l’avenir ? Que cache la hantise du tawtin [5] et son ins­tru­men­ta­li­sation par toute la classe poli­tique libanaise ?

B.R. : L’usage interne libanais est de ?« faire passer la pilule » de la pré­sence syrienne au Liban et de recons­tituer l’alliance entre le régime syrien et les élites chré­tiennes. Les relais chré­tiens de la Syrie au Liban uti­lisent sans arrêt, dans leur dis­cours sur le tawtin, le pré­cédent de 1976 : la Syrie nous a sauvés d’une défaite mili­taire face aux Pales­ti­niens, elle va nous sauver à présent d’une menace exis­ten­tielle pouvant entraîner la mino­ri­sation défi­nitive des chré­tiens au Liban. Ce dis­cours dra­matise sciemment la pré­sence pales­ti­nienne au Liban, l’amplifie, les chiffres les plus fan­tai­sistes sont cités. De la part des Syriens, c’est très habile de jouer sur cette peur exis­ten­tielle, vécue en tant que telle.

La notion de tawtin est très floue : est-​​ce la natu­ra­li­sation ? l’implantation ? la rési­dence per­ma­nente ? On sait, par exemple, que les Pales­ti­niens sont pro­ba­blement déjà moins nom­breux que les tra­vailleurs syriens au Liban. C’est donc aussi une façon de cacher la pré­sence massive syrienne : on s’attaque à l’arbre qui cache la forêt syrienne.

Ce dis­cours est également tenu par les élites chiites. Il y a un sen­timent anti-​​palestinien très fort, essen­tiel­lement de la part des cadres d’Amal, mais aussi d’une grande partie de la popu­lation qui s’alimente du sou­venir de la résis­tance pales­ti­nienne dans les années soixante-​​dix, de ses excès, des repré­sailles israé­liennes très lourdes etc. Ce dis­cours est parfois aussi utilisé comme une menace. Comme par hasard, au moment où cer­tains milieux chré­tiens ont demandé le redé­ploiement de la Syrie et un rééqui­li­brage des rela­tions libano-​​syriennes, cheikh Nas­rallah, secré­taire général du Hez­bollah, a réagi en faisant un dis­cours sou­tenant une implan­tation défi­nitive des Pales­ti­niens au Liban.

Le tawtin est en fait utilisé par tout le monde. Outre le fait qu’il est entendu comme un dis­cours de stig­ma­ti­sation par les réfugiés eux mêmes, le drame est qu’il est retourné par les sala­fistes. Ces der­niers disent avec une cer­taine logique : « pourquoi sommes-​​nous per­sé­cutés ? C’est parce que nous sommes sun­nites bien entendu ; les Pales­ti­niens chré­tiens ont été natu­ra­lisés par le pré­sident Chamoun dans les années cin­quante, toute la com­mu­nauté armé­nienne a été intégrée et a obtenu la natio­nalité et une repré­sen­tation poli­tique En vérité, si on nous en veut autant, c’est bien parce que nous sommes sunnites ».

Ce dis­cours violent est recyclé à l’intérieur des camps et retourné contre l’ensemble de la société liba­naise ; il est utilisé pour exa­cerber l’identité sunnite. C’est très malsain.

En fait, tout le monde évite de cla­rifier ce que le tawtin sous-​​entend, dans ses dimen­sions sociales, juri­diques et poli­tiques. C’est un dis­cours de peur et c’est pour cela qu’il est entretenu.

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(© Bruno Hadjih)

L’Autorité pales­ti­nienne et les per­sonnes chargées du dossier des réfugiés ont tou­jours par­fai­tement su ce qui se passait au Liban. Deux éléments en attestent : le retour du Fatah et le fait qu’Arafat ait réin­jecté de l’argent, des com­bat­tants, à Rachi­diyye, à Ain el Héloué et dans les camps du sud, à partir de 1998-​​1999, en pré­vision des négo­cia­tions. Le but était d’éviter que des opé­ra­tions mili­taires soient com­mises à partir des camps et que le gou­ver­nement pales­tinien soit accusé de ral­lumer un front.

Il est étonnant de voir comment cette attitude res­pon­sable a été dénoncée au Liban sous la formule ?« Contre qui le fusil du Fatah est-​​il déployé ? » Toute la classe poli­tique mais aussi l’ensemble des médias n’ont eu qu’une seule réponse : l’Autorité cherche à pro­téger la fron­tière israélienne.

PLP : Dans ces condi­tions, le projet poli­tique séculier porté par la révo­lution pales­ti­nienne depuis vingt ans de partage de la Palestine en deux Etats, dotés d’une légi­timité, bénéficie-​​t-​​il encore du moindre soutien au Liban ?

B.R. : La société pales­ti­nienne du Liban est tota­lement éclatée socia­lement et idéo­lo­gi­quement. Les camps deviennent des espaces de coha­bi­tation de groupes qui ne par­tagent plus les mêmes options ni les mêmes appar­te­nances. Pourtant, beaucoup de Pales­ti­niens du Liban disent encore : ?« Fina­lement, seule l’Autorité pales­ti­nienne est en mesure de nous pro­téger, elle est la seule à pouvoir nous donner un pas­seport reconnu, qui nous per­mettra d’émigrer si on le souhaite ».

Ce qui empêche aujourd’hui toute mobilité, c’est bien l’absence d’un Etat pales­tinien. D’où l’absurdité de la poli­tique liba­naise dont la seule excuse est qu’elle est menée par les Syriens. Au Conseil des ministres libanais, on ne parle jamais de la question pales­ti­nienne ou des réfugiés. Ces ques­tions n’ont jamais été mises à l’ordre du jour depuis dix ans. La seule gestion du pro­blème est exclu­si­vement sécu­ri­taire, il n’y a pas de poli­tique et ce fait est assumé. C’est très grave : le fait, par exemple, de fermer tous les emplois aux Pales­ti­niens déqua­lifie les jeunes qui sont aujourd’hui moins formés que leurs parents ; sans diplômes ils ne sont même plus capables d’émigrer… Il y a là une poli­tique très négative pour les intérêts du Liban lui-​​même.

Mais pour le moment, les réfugiés pales­ti­niens sont aussi utiles que les fermes de Chebaa au sud Liban [6] : c’est une simple carte de négo­ciation pour le futur.


Cher­cheur à l’IFPO (Ins­titut français du Proche-​​Orient), Bernard Rougier, aujourd’hui en poste à Amman, a long­temps vécu au Liban et notamment à l’intérieur du camp pales­tinien de Ain el-​​Héloué où il continue à faire des séjours fré­quents. Il a écrit deux articles dans la revue Maghreb-​​Machrek sur les Pales­ti­niens au Liban : « Le destin mêlé des Pales­ti­niens et des Libanais au Liban »

(n°169, juillet-​​septembre 2000) et « Dyna­miques reli­gieuses et identité nationale dans les camps de réfugiés du Liban » (n°176- Eté 2003). Il vient de publier « l’islamisme face au retour de l’islam » dans la revue Ving­tième Siècle (avril-​​juin 2004). Il a tiré un ouvrage de sa thèse sur les mobi­li­sa­tions reli­gieuses dans les camps pales­ti­niens, à paraître aux Presses Uni­ver­si­taires de France (PUF) en octobre 2004.

Bruno Hadjih est un pho­to­graphe indé­pendant qui sillonne depuis plus de vingts ans la planète en soli­taire. Depuis plus d’une décennie, il poursuit un travail de recherche sur le sou­fisme. Kabyle d’origine, auteur d’un ouvrage remarqué sur la jeu­nesse algé­rienne - « Avoir 20 ans à Alger » - aux Edi­tions Alter­na­tives, il caressait depuis long­temps l’idée d’approcher la… … réalité pales­ti­nienne. C’est au détour d’un séjour à Damas, avec l’aide d’une asso­ciation, qu’il se décide à aller se rendre compte par lui-​​même des condi­tions de vie dans un camp pales­tinien. Il n’existe qua­siment aucune image sur les réfugiés pales­ti­niens de Syrie. Les camps, étroi­tement contrôlés, bouclés, muselés, sont à « l’abri » de tout témoin extérieur.

[1] Depuis le 1er janvier 2003, l’IFPO regroupe les trois anciens centres de recherches du CERMOC (Centre d’études et de recherches sur le Moyen-​​​​Orient contem­porain), de l’IFEAD (Ins­titut français d’études arabes de Damas) et de l’IFAPO (Ins­titut français d’archéologie du Proche-​​​​Orient). Il dépend des minis­tères français des Affaires étran­gères et de la Recherche.

[2] Parti poli­tique chiite pro-​​​​syrien, doté d’une milice, créé en 1975. Fondé par l’imam Moussa Sadr, le mou­vement, dirigé aujourd’hui par Nabih Berri, s’est tou­jours opposé au Hezbollah.

[3] Guide spi­rituel du Hamas pales­tinien, cheikh Yassine a été assassiné par un com­mando israélien à Gaza, le 22 mars 2004. Voir l’article « Gaza : la stra­tégie israé­lienne du chaos » article, in Pour la Palestine n°42.

[4] L’Armée du sud Liban, milice essen­tiel­lement chré­tienne, dirigé par un com­mandant radié de l’armée liba­naise, s’est rapi­dement mer­ce­na­risée au point de devenir le sup­plétif exclusif des intérêts israé­liens lors de l’occupation israé­lienne de la « zone de sécurité », au Sud-​​​​Liban.

[5] Tawtin en arabe signifie « implan­tation », « ins­tal­lation défi­nitive ». Brandi comme un épou­vantail, le terme est chargé d’une conno­tation très négative au Liban : il implique l’intégration de cen­taines de mil­liers de réfugiés pales­ti­niens, ce qui revien­drait à changer l’équilibre confes­sionnel, com­mu­nu­taire et démo­gra­phique sur lequel repose l’ensemble du système libanais.

[6] Les qua­torze fermes de Chebaa ( 25 km 2), situées au sud du village de Chebaa, sont restées sous contrôle israélien après le retrait des forces israé­liennes du Sud Liban en 2000.