Basma Kodmani, Pour la Palestine n°49, mardi 18 avril 2006
Aucun sondage n’avait prévu la victoire du Hamas. Crise de gouvernance, crise de processus de paix et crise de processus diplomatique : c’est au fond ce qui explique en grande partie le vote en faveur du Hamas. Quelles seront ses options à l’épreuve du pouvoir ? Basma Kodmani, politologue, en a proposé une analyse lors d’une conférence du Centre d’études et de recherches internationales (CERI) le 2 février 2006. Extraits.
Le résultat des élections palestiniennes a suscité une réelle inquiétude, non seulement dans les pays occidentaux mais également parmi les « élites » du monde arabe qui manifestent, en fait, comme une stupéfaction de voir la société la plus politisée, éduquée et sécularisée du monde arabe voter en faveur d’un mouvement islamique. D’autant que celui-ci non seulement a fait de la lutte contre Israël son principal slogan, mais développe en outre un programme politique et social islamique qui propose un modèle de société très différent de celui de ces élites.

Une première réaction, apparemment anodine, constate une méconnaissance de la réalité des sociétés tandis que les élites arabes déploient le projet d’une modernité politique autour d’un discours libéral, de pluralisme ou de liberté. Mais une autre réaction, plus violente, consiste à supposer que ces sociétés s’engagent vers un suicide collectif et que la société palestinienne, elle, connaîtra une double occupation, celle d’Israël et celles des islamistes. Ces deux réactions, en tout cas, sont le signe d’une profonde dichotomie entre ces élites et des mouvements qui disposent d’une forte assise populaire, agissent mais écrivent peu, produisant peu d’analyses. Aussi sommes-nous intellectuellement mal outillés pour appréhender le phénomène.
Un contexte d’effacement du politique
Crise de gouvernance, crise de processus de paix et crise de processus diplomatique : c’est au fond ce qui explique en grande partie le vote en faveur du Hamas. Depuis trois ans, il n’existe plus de réelles dynamiques politiques internes ni de dynamique internationale. Du côté israélien, c’est le refus de toute négociation politique. Avec la construction du mur et un ensemble de décisions unilatérales suivies d’actes unilatéraux, le message est le suivant : les Palestiniens ne sont pas des partenaires fiables. Dès lors, la direction palestinienne, l’ANP, voit sa légitimité s’effondrer. Elle ne peut pas davantage subvenir aux besoins vitaux des populations. A partir de 2002, elle a tout d’abord subi un effondrement financier et institutionnel, avant un effondrement politique, avec un processus diplomatique suspendu, seule restant une coopération sécuritaire, avec l’aide directe des services américains.
Mais la responsabilité palestinienne est
elle aussi importante. La crise n’est pas
gérée au sein du Fatah. Après la mort de
Yasser Arafat, on assiste à une très
grande fragmentation de la direction du
mouvement, qui a conduit au refus de
poser les problèmes et de les régler avant
les élections, par un congrès qui aurait
pu permettre de trancher pour une direction
ayant à décider du sort du mouvement.
L’absence de réflexion politique
quant à ce que devrait devenir le mouvement
a fortement pesé.
Sur le terrain, ensuite, ont cru les similarités
entre les cadres locaux intermédiaires
du Fatah et ceux du Hamas, bien
plus qu’entre « jeunes » du Fatah et
« Vieille garde ». Ils se rapprochent sur
le terrain pour des raisons d’ordre pratique.
Répondre aux urgences permanentes - destructions, raids sur les populations
civiles, problèmes sociétaux,
délinquance, drogue, trafic d’armes,
affrontements avec les colons, à quoi
s’ajoutent le mur et l’enfermement…-
les incite à coopérer, en particulier depuis
trois ans. Aussi assiste-t-on à des manifestations
régulières où Fatah et Hamas
se retrouvent côte à côte, mais aussi à
une coordination réelle pour certaines
opérations armées. Sur le plan politique,
en revanche, se joue entre eux une compétition
féroce pour gagner la faveur
des populations. Cela nécessite un minimum
de capitaux. Or, les moyens financiers
du Hamas ont sans cesse augmenté,
en provenance d’Arabie saoudite, du Golfe, du Hezbollah, du réseau islamique,
tandis que ceux du Fatah diminuaient,
du fait d’un financement de
plus en plus précaire. Les jeunes du
Fatah n’avaient pas le soutien de la direction
et étaient de plus pénalisés par la
réputation de corruption de leur propre
mouvement.
Enfin, pour la majorité de la population
palestinienne, s’est installée la conviction
que le salut ne viendrait pas d’un
accord de paix avec Israël et qu’il y a,
en revanche, nécessité urgente de remise
en ordre à l’intérieur.
Aucun sondage, cependant, n’avait prévu la victoire du Hamas. En réalité, outre leurs marges d’erreur importantes toujours possibles, les informations brutes sur les intentions de vote n’ont pas été analysées en fonction du nouveau système électoral mixte (une moitié sur liste proportionnelle, l’autre moitié par circonscription au scrutin uninominal). C’est dans ce contexte que le Hamas a obtenu 45% des voix et 56% des sièges, tandis qu’ensemble, le Fatah, les indépendants et les formations « laïques » ont obtenu 55% des votes. Ainsi, le système électoral s’est traduit par des sièges supplémentaires pour le Hamas alors que le système électoral avait été soigneusement défini pour servir le Fatah…
Le message d’un scrutin
Mais les sondages sont très utiles
aujourd’hui. A la fois pour comprendre
les motivations des électeurs et pour
adresser un message à la direction du
Hamas sur les préoccupations des Palestiniens.
Que disent-ils ? En fait, une
grande majorité d’électeurs ne partagent
pas les vues du mouvement Hamas
sur le « processus de paix ». Soixantequinze
pour cent - dont soixante pour
cent des voix Hamas - sont favorables
à un règlement négocié pour deux Etats
et à une réconciliation avec Israël.
Depuis les années quatre-vingt, tous les
sondages montrent une corrélation entre
le progrès du processus de paix et l’affaiblissement
du mouvement Hamas, et
inversement. En fait, deux considérations
prioritaires semblent avoir motivé
les électeurs. D’abord, la réputation de
corruption de l’Autorité palestinienne
a eu un effet ravageur. Elle fait écho à
une situation qui concerne toute la région
et les régimes voisins. Ensuite, l’insécurité
grandissante dans la vie quotidienne
des Palestiniens a joué également
un rôle majeur, engendrant une
demande d’intégrité et de discipline. A ces considérations s’ajoutent évidemment
les conditions économiques. Enfin,
et l’argument n’est pas des moindres,
le processus de paix et le facteur israélien
ont pesé ; car la construction de
l’Etat et du système politique palestinien
sont inextricablement liées au processus
de paix.
L’on constate une contradiction entre
le vote en faveur du Hamas, lequel est
pour la lutte armée, et le sondage qui
indique qu’une majorité de la population
est favorable à la négociation. En fait,
les Palestiniens sont opposés à la stratégie
actuelle de négociation mais pas
à son principe. Et ils sont opposés à des
concessions unilatérales, notamment
quand il s’agit de remettre au pas des
groupes armés. Pour le Hamas et les
groupes du Fatah, accepter un tel démantèlement
équivaudrait
à un suicide et à sacrifier
leur popularité
politique. Une majorité
considère que
l’Intifada ne doit pas s’arrêter.
Les résultats du scrutin expriment-ils un rejet de la légitimité d’Israël ? La question mérite d’être approfondie. En effet, d’une part, depuis plus de dix-huit mois, la population palestinienne a pris conscience qu’elle payait trop cher les actes terroristes - c’est-à-dire les opérations contre des populations civiles. La culture de la violence qui avait grandi avec la relance de l’Intifada a reculé au cours des dix-huit derniers mois. Les Palestiniens ne veulent pas une confrontation avec la communauté internationale et les représailles israéliennes sont trop coûteuses. Ils sont favorables au maintien d’une résistance, le cas échéant armée, légitime, contre l’occupation. Mais d’autre part, si le Hamas conteste la légitimité d’Israël les Palestiniens sont en revanche très majoritairement favorables à deux Etats.
Vers une islamisation de la société ?
Ces élections législatives auront en premier lieu des conséquences quant à l’avenir du mouvement national palestinien. De ce point de vue, on peut avancer que le Fatah ne survivra pas en l’état. Tout est possible : une transformation profonde, une recomposition, un éclatement, une scission - en particulier à propos du choix de s’allier ou non avec le Hamas au gouvernement. En tout état de cause, on assiste à l’émergence d’un système politique bipartite avec deux forces politiques équivalentes ayant chacune une affiliation idéologique claire, un projet de société clair ; une sorte d’institutionnalisation d’un système politique avec deux partis ayant des projets à priori inconciliables.
Le projet de société est également en jeu. Certes, aujourd’hui, la direction du Hamas n’aura pas comme priorité l’introduction du voile, la charia ou la prohibition de l’alcool mais des éléments du Hamas qui contrôlent déjà des quartiers, des municipalités, des universités et d’autres institutions vont s’estimer habilités à imposer des mesures en ce sens. D’autant que l’on constate dans la société palestinienne une tendance plus grande au conservatisme et au refus de la mixité et un progrès de la loi islamique dans les questions du statut personnel, de la polygamie, du divorce ou de la garde d’enfants. Cette tendance était déjà amorcée sous Arafat ; celuici laissait faire parce que ses priorités étaient ailleurs. Il n’y avait pas cependant de danger immédiat d’islamisation de la société. Quant aux partenaires extérieurs, il semble qu’ils ne feront pas de ces problèmes socio-culturels une question prioritaire : la priorité sera à la diplomatie, aux rapports avec Israël et à la violence. En revanche, si le Hamas ne réussit pas sur les grands dossiers et ne réalise pas ses promesses, le risque existe qu’il compense ses échecs par un raidissement sur les questions socio-culturelles, celles de la création ou de la liberté artistique par exemple.
Un partage des rôles ?
On assiste à un déplacement du centre de gravité du système politique palestinien après Arafat. C’est là le vrai changement : le pouvoir n’est plus entre les mains d’un homme fort. Maintenant, c’est le conseil législatif qui va, entre autres, déterminer la composition du gouvernement à venir. Bien sûr, reste le rôle de Mahmoud Abbas qui subit paradoxalement le déclin d’une légitimation pourtant récente, alors qu’il aura été un catalyseur de la démocratie. Répugnant aux pratiques autocratiques, il a en effet permis la transition démocratique, ce qui, d’une certaine façon, l’affaiblit.
Une alternance du Hamas sera difficilement compatible avec le dynamisme de la société civile palestinienne, avec des institutions organisées en dehors de l’ANP et des mosquées. Des espaces laïques et démocratiques forts sont déjà mobilisés contre le Hamas. La population s’auto-organise en permanence. C’est la société civile la mieux organisée du monde arabe.
La paix, elle, suppose une reconstruction d’un système politique palestinien. Un pouvoir politiquement fort s’impose pour ramener les factions armées sous contrôle, pour contrôler la violence. C’est le cas également pour faire accepter un éventuel compromis historique. Or si le Hamas bénéficie aujourd’hui d’une véritable légitimité, il préfère que Mahmoud Abbas et l’OLP soient responsables du processus de négociations et ce n’est pas un hasard s’il a axé prioritairement sa campagne électorale sur la réforme et la corruption. Pour autant, le Hamas n’a pas dénoncé l’Autorité palestinienne comme « traître qui négocie avec les sionistes », de même qu’il n’a pas ressorti son slogan « la Palestine de la Méditerranée au Jourdain ». Il a critiqué la stratégie mais non le principe même d’une négociations et n’est pas opposé à une négociation indirecte sur des questions ponctuelles, par l’intermédiaire de pays arabes ou européens. Le Hamas est convaincu que l’erreur du processus d’Oslo aura été l’absence de définition d’une solution définitive. L’absence d’un plan clair de ce que pourrait être un règlement final a beaucoup joué et il ne voudra pas négocier sans une définition préalable des termes d’un tel règlement. Mais il n’est pas encore capable de mener à bien un tel processus et évidemment ne pourra signer un accord s’il ne garantit les intérêts fondamentaux des Palestiniens.
On constate une évolution parallèle et similaire sur la scène politique israélienne. L’orientation unilatérale de Sharon bénéficie d’un large soutien en Israël, les Israéliens sont convaincus que les négociations ne sont pas utiles. L’unilatéralisme permet « d’avancer » sans qu’il soit besoin de confiance dans des négociations avec les Palestiniens. En réalité, la société est favorable à un Etat palestinien, mais aux frontières indéfinies. Il n’y a pas aujourd’hui de processus de paix. Les Etats-Unis et l’Union européenne ne veulent pas sa reprise mais exigent en revanche un engagement des Palestiniens sur la reconnaissance d’Israël et l’arrêt de la violence. Or, ces conditions sont invalidées par l’absence d’exigences similaires à propos d’Israël.
C’est en quelque sorte dans ce contexte que le nationalisme palestinien tel qu’il s’est constitué est en quelque sorte destitué. Le mouvement islamique a repris le flambeau de la résistance avec un discours et une stratégie qu’il estime être entendus par Israël. Il s’appuie en outre, dans cette perspective, sur une réelle profondeur stratégique : non seulement il dispose d’un réseau de soutien financier et logistique à travers le monde islamique, mais de plus il a noué des liens politiques avec des mouvements islamistes modérés (Frères musulmans en Egypte et en Jordanie) Il est intéressant de noter que le Premier ministre jordanien a averti les islamistes jordaniens en leur disant : « Vous n’êtes que Jordaniens. ». Le score des Frères musulmans en Egypte a donné confiance au Hamas sur sa participation aux élections pour parvenir au pouvoir. Par ailleurs, l’importance des relations avec l’Iran s’est accrue depuis deux ans.
Les islamistes à l’épreuve du pouvoir vont être contraints de faire des choix responsables et viables pour la population et d’en assumer les conséquences. Comme les autres forces, ils vont chercher à plaire à leurs bases électorales. Alors que les systèmes autoritaires -tels que celui de l’Egypte- dépendaient plutôt de leurs partenaires extérieurs tels que les Etats-Unis, désormais, avec une opinion publique susceptible de jouer un rôle réel par la voie des élections, les futurs régimes démocratisés seront davantage des partenaires indociles pour la communauté internationale.
Basma Kodmani