Rafles et brutale répression du Fatah par les islamistes du Hamas à Gaza

Benjamin Barthe, dimanche 3 août 2008

Une rumeur insis­tante dans les rues de Gaza : la chasse aux mili­tants du Fatah aurait pour but de dis­si­muler des divi­sions au sein de la branche armée du Hamas,

Les mili­ciens isla­mistes ont sonné à l’interphone de Moussa Abdel-​​Rahman, un résident du centre-​​ville de Gaza, vers deux heures du matin. C’était dans la nuit du samedi 26 au dimanche 27 juillet, vingt-​​quatre heures après la mort de cinq mili­tants du Hamas et d’une fillette dans l’explosion d’une bombe plantée en bordure du front de mer. Une attaque attribuée sans la moindre preuve aux "put­schistes de Ramallah", une allusion au clan du pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas.

Au moins trois Pales­ti­niens ont été tués et une qua­ran­taine d’autres blessés, samedi 2 août, dans la ville de Gaza dans de nou­veaux affron­te­ments entre les forces du Hamas et des mili­tants du Fatah, ont rap­porté des sources médi­cales et le mou­vement isla­miste. Le Hamas a précisé qu’un de ses poli­ciers et un membre des Bri­gades Ezzedine al-​​Qassam, sa branche armée, figu­raient parmi les tués. Le troi­sième mort n’a pas été immé­dia­tement iden­tifié. Selon l’agence Reuters, les affron­te­ments ont fait une qua­trième victime.

Les vio­lences ont éclaté lorsque les forces du Hamas ont tenté d’arrêter des membres du clan familial Helis, lié au Fatah, qu’ils accusent d’être res­pon­sables de attentat à la bombe du 25 juillet, dans lequel cinq mili­tants du Hamas et une fillette de cinq ans avaient été tués. La tension est encore montée d’un cran samedi, quand le Hamas a accusé le Fatah d’avoir enlevé à Naplouse, en Cis­jor­danie, Mohammad Ghazal, un de ses diri­geants poli­tiques. Ce dernier a ensuite été relâché, a déclaré sa famille.

"Descend, on veut te poser des ques­tions", a intimé une voix peu amène. Employé de l’Autorité pales­ti­nienne, âgé d’une tren­taine d’années, Moussa Abdel-​​Rahman ne fait pas partie du Fatah, dont plus d’une cen­taine de mili­tants avaient ce soir-​​là déjà été raflés par les poli­ciers du Hamas. Tou­tefois, par pru­dence, il demande à son oncle, sym­pa­thisant isla­miste, de le rejoindre en bas de l’immeuble. En des­cendant les esca­liers, il remarque à une porte enfoncée qu’un autre loca­taire, un ancien de la garde pré­si­den­tielle, a reçu une visite nocturne.

"Ils étaient deux, cagoulés et armés, raconte Moussa Abdel-​​Rahman. Ils m’ont demandé les clés de ma voiture, en pré­textant qu’elle appar­tenait à l’Autorité pales­ti­nienne. J’ai répondu que c’était un véhicule privé. Mon oncle s’est porté garant de ma bonne foi. Ils ont fait demi-​​tour en me demandant d’apporter les papiers le lendemain."

Deux jours plus tard, les mêmes mili­ciens retournent chez la famille Abdel-​​Rahman. Ils confisquent la clé du club de jeunes que dirige le père de Moussa et lui inter­disent de le rouvrir. "Les agis­se­ments du Hamas sont incroyables, dit Moussa. Ils sont en train d’imposer leur pouvoir à toute la bande de Gaza. Ils veulent créer leur propre Etat et se débar­rasser de l’OLP" (Orga­ni­sation de libé­ration de la Palestine).

L’ampleur de la répression qui s’est abattue sur la bande côtière pales­ti­nienne est sans équi­valent depuis la prise de pouvoir du Hamas en juin 2007. En une semaine, près de 300 mili­tants du Fatah ont été jetés dans les geôles du Hamas. Ven­dredi 1er août, les deux plus hauts diri­geants locaux du Fatah, Ibrahim Abu Najja et Zakariya Al-​​Agha, ont également été arrêtés.

Appétit de pouvoir

D’après le Centre pales­tinien pour les droits de l’homme, plus de cent cin­quante ins­ti­tu­tions et asso­cia­tions, dont cer­taines n’ont aucun lien avec le Fatah, ont été fermées de force. "Ils ont même confisqué les repas d’un camp d’été géré par l’Unrwa", l’agence des Nations unies en charge des réfugiés, soupire Jaber Wisha, le sous-​​directeur du Centre pour les droits de l’homme.

Fayçal Abou Shakhla, un député du Fatah, ren­chérit : "Dans mon bureau, ils ont pillé jusqu’aux tasses à café. La férocité de leur répression est inex­pli­cable. A moins de consi­dérer que le Hamas veut empêcher la reprise du dia­logue avec le Fatah pour construire à Gaza son propre émirat."

Une rumeur insis­tante dans les rues de Gaza évoque aussi un autre scé­nario : la chasse aux mili­tants du Fatah aurait pour but de dis­si­muler des divi­sions au sein de la branche armée du Hamas, d’une pro­fondeur telle qu’elles auraient abouti à l’attaque de ven­dredi. "Khalil Al-​​Haya (un res­pon­sable du mou­vement isla­miste), qui a perdu un neveu et dont le frère a aussi été blessé dans l’explosion, n’a pas pro­noncé l’oraison funèbre des vic­times, avance un bon connaisseur de la nébu­leuse Hamas, qui tient à conserver l’anonymat. Le premier ministre Ismaïl Haniyeh est resté muet pendant plu­sieurs jours. Pourquoi ?"

Dans la cour ombragée de son domicile, Khalil Abou Leïla, un diri­geant du Hamas, oppose un sourire dédai­gneux à ces accu­sa­tions. Il com­mence par évoquer le har­cè­lement que subissent en Cis­jor­danie ses "frères" isla­mistes, fré­quemment arrêtés et parfois tor­turés par les ser­vices de sécurité de l’Autorité palestinienne.

En repré­sailles aux rafles de Gaza, une cen­taine de ces mili­tants ont été empri­sonnés avant que le pré­sident Mahmoud Abbas n’annonce leur libé­ration, jeudi 31 juillet. L’idée que le Hamas suc­combe exac­tement aux mêmes dérives ne l’effleure pas. "Nous avons besoin de vérifier que tous les lieux que nous avons fermés n’abritent pas des acti­vités sub­ver­sives", dit-​​il. Quant à l’implication du Fatah dans l’attentat, il n’en doute pas. "Son but est le même que celui d’Israël : détruire la résistance."

Auprès des partis de gauche, étrangers à la ven­detta Hamas-​​Fatah et de plus en plus inquiets de l’appétit de pouvoir des "meshayekh" (barbus), ce dis­cours ne passe plus. "En juin 2007, le Hamas s’est emparé des places mili­taires, dit Rabah Mohanna, un res­pon­sable du FPLP (Front popu­laire de libé­ration de la Palestine). Aujourd’hui, il met la main sur la société civile. Le jour où ils négo­cieront avec le Fatah, ils seront en position de force."