"Rachel" ; Quelle place pour les « films d’en bas » sur les écrans français ?

Simone Bitton, lundi 2 novembre 2009

Je vais me livrer ici à une opé­ration de trans­pa­rence qui est assez rare dans mon métier : l’analyse contex­tua­lisée de la pre­mière semaine d’exploitation com­mer­ciale de mon film « Rachel » .

« Rachel » est sorti en salles le 21 octobre. Pour le trouver, il faut bien le chercher : il n’est pro­grammé que dans deux salles à Paris et dans une dou­zaine de cinémas en pro­vince - qui ne le passent pas en continu, mais au rythme d’une ou deux séances par jour, et parfois seulement deux ou trois fois par semaine.

Son score de la semaine est trop bas pour figurer au box-​​office (moins de 3000 entrées), mais avec si peu de salles et de séances, on ne pouvait espérer beaucoup mieux.

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Mon film pré­cédent, « Mur », avait fait plus de 7000 entrées en pre­mière semaine, mais il avait quatre salles à Paris, ce qui fait une énorme différence.

L’échec des uns fait le bonheur des autres

Les nou­veaux films sortent le mer­credi, et c’est le lundi d’avant que les pro­gram­ma­teurs font leurs choix défi­nitifs, après avoir observé à la loupe le nombre d’entrées du week-​​end des films qu’ils ont déjà dans leurs salles. La règle est cruelle, et on peut la résumer ainsi : pour que « Rachel » sorte dans deux salles de plus à Paris, il aurait fallu qu’un ou deux films sortis la semaine pré­cé­dente dans des salles sus­cep­tibles de l’accueillir fassent d’assez mauvais scores pour être « débarqués », faisant ainsi de la place au mien.

Mais la sortie de « Rachel » suivait de peu celle de plu­sieurs beaux docu­men­taires qui obtiennent un succès mérité (en par­ti­culier, « La Danse », de Fré­déric Wiseman - dont je suis une grande admi­ra­trice - et « La Vida Loca », de Christian Poveda - assassiné au Sal­vador un mois avant la sortie de son film).

Le 19 octobre, nous avons donc appris que « Rachel » sor­tirait au Quartier latin et à Mont­par­nasse, mais qu’il ne sor­tirait pas aux Halles, ni à la Bas­tille, là où il aurait eu ses chances d’atteindre un plus large public. C’est ainsi : les Pari­siens aiment avoir le choix de la salle où ils iront voir un film. Si ce choix est trop res­treint, ils ne tra­versent pas la ville et pré­fèrent se rabattre sur un autre film.

Il y a pourtant un parc de plus de 360 salles à Paris, et près de 5400 écrans en France. Aux yeux d’un non-​​initié, cela doit sembler bien assez pour offrir une expo­sition rai­son­nable à la quin­zaine de nou­veaux films qui sortent chaque semaine, tout en laissant de la place à ceux qui y sont déjà. Mais bien entendu, ce n’est pas si simple. Quels films mono­po­lisent les écrans français ?

Le gros pro­blème, c’est que plus de la moitié des écrans français sont mono­po­lisés en per­ma­nence par une demi-​​douzaine de grosses pro­duc­tions et autres « machines à faire des entrées » : cette semaine, 687 salles pour « Lucky Luke », 628 écrans pour « Le petit Nicolas », 609 pour « Tempête de bou­lettes géantes », 510 pour « Mission-​​G », et 434 écrans pour « Fame ».

Ces films là, vous pouvez les voir dans plu­sieurs salles du même quartier, parfois dans la même rue ! Et si vous vivez dans une petite ville, vous n’avez souvent qu’eux à vous mettre sous la dent.

Il y a ensuite toute une série d’incontournables, comme les nom­breux films d’horreur et d’épouvante (211 écrans pour « Jennifer’s Body »), et bien sûr les films pour enfants qui sortent surtout en période de vacances sco­laires (et il y a beaucoup de périodes de vacances scolaires)…

Il y a aussi les pornos soft, les films de vio­lence gra­tuite, les films qui n’existent que par la pré­sence de tel ou tel acteur/​actrice à la mode sur leur affiche … Tout un fatras de films qui sortent d’on ne sait où, dont les titres inter­chan­geables se suc­cèdent, semaine après semaine, dont on ne parle pas mais qui prennent des écrans, encore des écrans, et trop souvent les seuls écrans d’une petite ville ou d’une région rurale ou semi-​​rurale, dont les ciné­philes n’ont d’autre choix que de louer des DVD par cor­res­pon­dance pour ne pas mourir idiots.

Tout cela est dû a des phé­no­mènes peu relui­sants de concen­tration écono­mique dans toute la chaîne de la pro­duction, de la dif­fusion et de la dis­tri­bution ciné­ma­to­gra­phique -que je n’expliquerai pas ici, mais vous vous doutez bien qu’il y a anguille sous roche et que l’amour du cinéma n’a pas grand-​​chose à voir avec cela.

Les grands studios amé­ri­cains des fifties vou­laient faire du pognon, mais ils aimaient le cinéma et le réin­ven­taient sans cesse -ce qui n’est pas le cas des nababs d’aujourd’hui… Passons.

Lorsqu’on a fait l’addition de ce qui précède, il ne reste que quelques cen­taines de salles pour accueillir plu­sieurs dizaines de films français et étrangers réa­lisés par des cinéastes pas­sionnés, ce qu’on appelait dans ma jeu­nesse « les films d’auteur ».

Ils sont nou­veaux ou moins neufs, beaux ou moins beaux, selon les goûts, tous ces films qu’on aimerait bien voir mais qu’on n’a pas le temps de voir car ils dis­pa­raissent du paysage de plus en plus tôt, à une vitesse de plus en plus ver­ti­gi­neuse. Non pas parce qu’il y a trop de films (ce qu’on entend souvent dire), mais parce qu’il n’y a pas assez de salles dis­po­nibles pour les montrer.

Les plus attendus d’entre eux (comme « Le ruban blanc », der­nière palme d’or) sortent sur 120, parfois 150 copies. C’est bien, c’est suf­fisant et il faut leur sou­haiter longue vie, car eux aussi pas­seront à la trappe dès qu’ils auront fait un mauvais week-​​end.

La place réduite des « films du milieu »

Et après ceux-​​là, que l’on appelle main­tenant « les films du milieu » et qui sont plu­sieurs chaque semaine, le compte est vite fait pour les films dont per­sonne n’a encore entendu parler, et en par­ti­culier pour les docu­men­taires et les films venus de petits pays dont le cinéma n’est pas vraiment à la mode (cette semaine, le film marocain « Casa­negra », que je n’ai pas encore vu, mais aurai-​​je le temps de le voir avant sa disparition ? ).

Ceux-​​ci (que je n’ai pas envie d’appeler « les films du bas » ) ne peuvent compter que sur l’opiniâtreté de leur dis­tri­buteur et sur le désir des exploi­tants de salles qui les ont vu, les ont aimé et ont choisi cou­ra­geu­sement de les montrer.

Lorsqu’une quin­zaine de cinémas dans toute la France font une petite place à un tel film, il y a lieu de sabler le cham­pagne, et je suis effec­ti­vement consciente d’être une pri­vi­légiée : beaucoup de mes amis docu­men­ta­ristes n’ont pas la chance de voir leurs films sortir en salles, pas même dans une seule, alors que le mien a tou­jours son affiche éclairée dans la nuit pour une deuxième semaine, à Paris et en province.

Le film n’attire pas les foules, mais il n’a pas été « débarqué », les spec­ta­teurs en disent des choses for­mi­dables dans les débats, dans les lettres et les mails qu’ils m’envoient, ils en parlent autour d’eux, nos 18 copies com­mencent à tourner, les demandes conti­nuent d’arriver, pour novembre, décembre et même pour janvier. Pour le moment, j’y suis, j’y reste !

Lundi soir, à Paris, il a fallu ajouter des sièges impro­visés dans la salle de 80 places où je faisais un débat après la pro­jection. Une jeune spec­ta­trice m’a suivie sur le trottoir, à la fin, pour me dire sim­plement qu’elle avait déjà vu « Rachel » deux fois.

Je me suis revue, à son âge, allant revoir les films qui m’avaient touchée dès le len­demain, parce que je voulais com­prendre comment le cinéaste s’y était pris pour créer cette émotion, comment le film était construit, filmé, monté. Ou parce que je sentais confu­sément qu’une deuxième vision m’apporterait une nou­velle émotion, plus pro­fonde encore que la première.

Alors, tant qu’il y aura des jeunes filles (et des jeunes gens), qui iront voir mes films deux fois, cela ne me fera ni chaud ni froid d’être en dehors du box-​​office !