Qui est le patron ?

Uri Avnery - 4 avril 2009, samedi 4 avril 2009

Cette semaine, des décla­ra­tions passées de Lie­berman ont été citées à maintes reprises. Il lui est arrivé de pro­poser de bom­barder le barrage d’Assouan, une action qui aurait produit un ter­rible déluge à allure de Tsunami et tué des Égyp­tiens par mil­lions. Une autre fois, il a proposé d’adresser un ulti­matum aux Pales­ti­niens : à 8h, nous allons bom­barder vos centres com­mer­ciaux, à 14h vos banques, et ainsi de suite.

DÈS LE premier jour du nouveau gou­ver­nement israélien, le brouillard s’est dissipé : c’est un gou­ver­nement Lieberman

La journée a com­mencé par une céré­monie dans le bureau du Pré­sident. Tous les membres de ce gou­ver­nement plé­tho­rique – 30 ministres et 8 secré­taires d’État – avaient revêtu leurs plus beaux atours pour la photo de groupe. Benyamin Neta­nyahou a lu un dis­cours dépourvu d’inspiration, avec les clichés éculés indis­pen­sables pour ras­surer le monde : le gou­ver­nement est engagé pour la paix, il va négocier avec l’Autorité pales­ti­nienne, bla-​​bla-​​bla.

Avigdor Lie­berman a couru de là au ministère des Affaires étran­gères pour la céré­monie de pas­sation de pou­voirs. Lui aussi a pro­noncé un dis­cours – mais il ne s’agissait pas du tout d’un dis­cours classique.

"Si vis pacem, para bellum – si tu veux la paix, prépare la guerre", a déclaré le nouveau ministre des Affaires étran­gères. Lorsqu’un diplomate cite ce vieil adage romain, le monde ne prête pas d’attention à la pre­mière partie mais seulement à la seconde. Venant de la bouche du déjà infâme Lie­berman, c’était une menace claire : le nouveau gou­ver­nement est en train de prendre le chemin de la guerre, pas celui de la paix.

Avec cette phrase, Lie­berman contre­disait les propos de Neta­nyahou et faisait les man­chettes des journaux du monde entier.

Non content de citer les Romains, il a expliqué de façon précise pourquoi il uti­lisait cette formule. Les conces­sions, a-​​t-​​il dit, n’apportent pas la paix, mais tout à fait le contraire. Le monde a res­pecté et admiré Israël lorsqu’il a gagné la guerre des six jours.

Deux erreurs dans une seule phrase : La res­ti­tution des ter­ri­toires occupés n’est pas une "concession". Lorsqu’un voleur se voit contraint de rendre un bien volé, ou quand un squatter doit évacuer un appar­tement qui ne lui appar­tient pas, ce n’est pas une "concession". Et l’admiration pour Israël en 1967 venait d’un monde qui nous per­cevait comme un petit pays cou­rageux qui faisait face à de puis­santes armées venues nous anéantir. Mais l’Israël d’aujourd’hui a les traits d’un Goliath brutal, alors que les ter­ri­toires occupés font figure de David armé de sa fronde, se battant pour sa vie.

Par ces propos, Lie­berman a réussi à émouvoir le monde, mais plus encore à humilier Neta­nyahou. Il a pré­senté les décla­ra­tions de paix du nouveau Premier ministre comme rien d’autre que des bulles de savon.

Pourtant, le monde (comme je l’écrivais la semaine der­nière) sou­haite être trompé. Un porte-​​parole de la Maison Blanche a déclaré qu’en ce qui concerne l’administration amé­ri­caine, c’est le bla-​​bla-​​bla de Neta­nyahou qui compte, et non le langage direct de Lie­berman. Et Hillary Clinton n’a pas rougi d’appeler Lie­berman pour le féli­citer à l’occasion de sa prise de fonctions.

CELA A ÉTÉ la pre­mière épreuve de force à l’intérieur du tri­angle Netanyahou-​​Lieberman-​​Barak. Lie­berman a montré son mépris pour Neta­nyahou et Barak. Sa base poli­tique est sûre, parce qu’il est la seule per­sonne à pouvoir faire tomber le gou­ver­nement à tout moment. À l’issue du débat à la Knesset sur le nouveau gou­ver­nement, seulement 69 membres ont voté pour lui. Si l’on ajoute les cinq membres du parti tra­vailliste qui "étaient pré­sents mais n’ont pas pris part au vote" (une modalité de vote moins négative que l’abstention), le gou­ver­nement béné­ficie de 74 suf­frages. Cela signifie que, sans les 15 membres du parti de Lie­berman, le gou­ver­nement n’a pas de majorité.

Son dis­cours visait à sou­ligner cette réalité poli­tique. Il a pour ainsi dire déclaré à Neta­nyahou : si vous aviez l’intention de me réduire au silence, n’y pensez plus. En fait, il tient un pis­tolet sur la tempe de Neta­nyahou – dans ce cas, cela pourrait être le para­bellum allemand Luger, un pis­tolet dont le nom est emprunté à l’adage romain.

La pleine dimension du coup de culot de Lie­berman n’est apparue qu’une heure plus tard. De la céré­monie au ministère des Affaires étran­gères il s’est pré­cipité à une autre céré­monie rituelle de pas­sation de pouvoir, cette fois au ministère de la Sécurité inté­rieure (pré­cé­demment appelé ministère de la Police).

Qu’avait-il à y faire ? Rien. Il est tout à fait inha­bituel pour un ministre d’assister à une telle céré­monie dans un autre ministère que le sien. En vérité, le nouveau ministre de la Sécurité inté­rieure, Yitzhak Aha­ro­no­vitch, appar­tient au parti de Lie­berman, mais cela ne jus­tifie rien. Après tout, il n’a pas assisté à la même céré­monie au ministère de l’Immigration et de l’Intégration où un autre membre de son parti était installé.

L’énigme était résolue le jour suivant, lorsque le tout nouveau ministre des Affaires étran­gères a passé sept heures dans un bureau d’enquête de la police pour répondre à des ques­tions concernant des soupçons de cor­ruption, de blan­chiment d’argent et d’autres affaires sem­blables, en lien avec le transfert de sommes consi­dé­rables depuis l’étranger sur un compte au nom de sa fille de 23 ans.

Cela explique sa pré­sence à la céré­monie au ministère de la police. Il s’est fait pho­to­gra­phier aux côtés des chefs du dépar­tement des enquêtes cri­mi­nelles. On pourrait dif­fi­ci­lement voir dans sa pré­sence à cet endroit autre chose qu’une menace brutale et éhontée à l’adresse de ceux qui allaient l’interroger le lendemain.

Sa pré­sence à la céré­monie signi­fiait : je suis l’homme qui a désigné le ministre désormais res­pon­sable de la car­rière de chacun d’entre vous, qu’il s’agisse de pro­motion ou de révo­cation. Et le même message valait pour les juges : j’ai désigné le nouveau ministre de la justice et je déci­derai des pro­mo­tions pour vous tous.

TOUT CELA me remet en mémoire une réception diplo­ma­tique à l’ambassade d’Égypte il y a exac­tement 10 ans. C’est là que je ren­contrai la plupart des membres du nouveau gou­ver­nement qui venait juste d’être constitué par Ehoud Barak. Ils étaient tous déprimés.

Barak avait fait quelque chose qui confinait au sadisme : il avait affecté chaque ministre au poste qui lui convenait le moins bien. Le gentil et poli Pro­fesseur Shlomo Ben-​​Ami était nommé ministre de la Sécurité inté­rieure (fonction dans laquelle il échoua lamen­ta­blement lors des troubles d’octobre 2000, lorsqu’il ne réussit pas à éviter que sa police ne tue une dou­zaine de citoyens arabes.) Yossi Beilin, un diplomate à l’esprit fertile, tout désigné pour le ministère des Affaires étran­gères, s’était vu nommer au ministère de la Justice. Et ainsi de suite. En conver­sa­tions privées, tous don­naient libre cours à leur amertume à l’égard de Barak.

Main­tenant, Neta­nyahou a fait mieux que Barak. La nomi­nation de Lie­berman au ministère des Affaires étran­gères frise la folie. Avec la nomi­nation de Yuval Steinitz, pro­fesseur de phi­lo­sophie et ami per­sonnel de la femme de Neta­nyahou, un homme dépourvu par ailleurs de toute expé­rience en économie, comme ministre du Trésor au moment où les crises finan­cières mon­diales sont à un sommet, il franchit les limites de l’absurde. La nomi­nation du N°2 du Likoud, Silvan Shalom, à deux minis­tères secon­daires en a fait un ennemi mortel. La création d’une longue liste de minis­tères nou­veaux et dépourvus de contenu, juste pour fournir des jobs à ses copains, a fait de son gou­ver­nement l’objet d’une plai­san­terie popu­laire ("Un ministère pour le courrier entrant et un ministère pour le courrier sortant")

MAIS UN gou­ver­nement n’est pas une plai­san­terie. Et Lie­berman n’est en aucune façon une plai­san­terie. Il s’en faut de beaucoup.

Déjà, dès le premier jour, il a clai­rement signifié que c’est lui – lui et non Neta­nyahou ou Barak - qui va imposer le style du nouveau gou­ver­nement, à la fois à cause de sa position de force au plan poli­tique et aussi de sa pré­sence per­son­nelle impo­sante et de son caractère provocateur.

Il sou­tiendra ce gou­ver­nement aussi long­temps que cela lui conviendra et le fera tomber dès le moment où il sentira que de nou­velles élec­tions lui don­ne­raient accès au pouvoir suprême.

Son style brutal et violent est à la fois naturel et calculé. Il est fait pour menacer, pour faire appel aux réac­tions les plus pri­maires de la société, pour attirer l’attention du public et lui assurer une pré­sence dans les médias. Tout cela rap­pelle d’autres pays et d’autres régimes. Le premier à le féli­citer a été – et ce n’est pas un hasard – l’ex ministre des Affaires étran­gères fas­ciste d’Italie.

Cette semaine, des décla­ra­tions passées de Lie­berman ont été citées à maintes reprises. Il lui est arrivé de pro­poser de bom­barder le barrage d’Assouan, une action qui aurait produit un ter­rible déluge à allure de Tsunami et tué des Égyp­tiens par mil­lions. Une autre fois, il a proposé d’adresser un ulti­matum aux Pales­ti­niens : à 8h, nous allons bom­barder vos centres com­mer­ciaux, à 14h vos banques, et ainsi de suite.

Il a proposé de noyer des mil­liers de pri­son­niers pales­ti­niens, pro­posant de fournir les bus néces­saires pour les conduire à la côte. Une autre fois, il a proposé de déporter 90% des 1,2 million de citoyens arabes d’Israël. Récemment il a dit au Pré­sident égyptien , Hosni Mou­barak, l’un des alliés les plus sûr des diri­geants israé­liens, d’"aller au diable".

Au cours de la récente cam­pagne élec­torale, son pro­gramme officiel com­prenait l’exigence d’annuler la citoyenneté israé­lienne de tout arabe qui ne ferait pas preuve de loyauté à l’égard d’Israël. C’était aussi son prin­cipal slogan. Cela également rap­pelle les pro­grammes de cer­tains partis au cours de l’histoire.

Cela s’accompagne d’une hos­tilité déclarée aux "élites" israé­liennes et à tout ce qui est lié aux fon­da­teurs de l’État d’Israël.

CER­TAINES PER­SONNES pensent que Lie­berman ne constitue pas réel­lement un phé­nomène nouveau et qu’il ramène sim­plement à la surface des éléments qui ont tou­jours été pré­sents mais enfouis sous une épaisse couche d’hypocrisie moralisatrice.

Quelle est la solution au conflit his­to­rique israélo-​​palestinien ? Dans le passé, il parlait d’un système de cantons pour les Pales­ti­niens. Ils vivront dans plu­sieurs enclaves en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza, séparés les uns des autres et sous la domi­nation d’Israël. Pas d’État pales­tinien, natu­rel­lement, ni de Jérusalem-​​Est arabe. Il a même proposé d’ajouter à ces cantons quelques zones d’Israël à forte densité de popu­lation pales­ti­nienne dont la citoyenneté israé­lienne serait révoquée.

Cela n’est pas tel­lement éloigné des idées de Sharon, ni de celles de Neta­nyahou qui déclare que les Pales­ti­niens se "gou­ver­neront eux-mêmes" – naturellement sans avoir ni un État ni une monnaie, sans avoir de contrôle sur le passage des fron­tières, sans pos­séder de ports ni d’aéroports.

Après la céré­monie au ministère des Affaires étran­gères, Lie­berman a déclaré que l’accord d’Annapolis, qui avait été imposé par le Pré­sident Bush, n’était pas valide et que seule comptait la "Feuille de Route". Le porte-​​parole du ministère des Affaires étran­gères s’est empressé d’expliquer que la "Feuille de Route" parle aussi de "Deux États". Ils oublient de rap­peler que le gou­ver­nement israélien n’a "accepté" la Feuille de Route qu’avec 14 condi­tions qui la vident de tout contenu. Par exemple : que les Pales­ti­niens doivent "détruire toute l’infrastructure ter­ro­riste" (De quoi s’agit-il ? Qui décide ?) avant qu’Israël ne fasse un geste, y compris en ce qui concerne le gel des colonies.

(Cela peut faire penser au riche juif du Shtetl qui dictait ses der­nières volontés et son tes­tament, par­ta­geant ses richesses entre ses parents et ses amis et qui ajoutait : "au cas où je mourrais, ces der­nières volontés seraient nulles et non avenues.")

Dans le cas du conflit israélo-​​palestinien, la contro­verse entre Olmert et Livni d’un côté, Neta­nyahou et Lie­berman de l’autre, concerne la tac­tique plutôt que la stra­tégie. La stra­tégie commune à tous consiste à pré­venir la for­mation d’un État pales­tinien normal, libre et viable. Tzipi Livni était pour une tac­tique de négo­cia­tions inter­mi­nables, agré­mentées de décla­ra­tions rela­tives à la paix et à "deux États-​​nations". Ce n’est pas pour rien que Neta­nyahou se moquait d’elle. Vous avez eu plu­sieurs années pour aboutir à un accord avec les Pales­ti­niens. Pourquoi ne l’avez-vous pas réalisé ?

Ce débat n’a pas pour objet la paix, mais un "processus de paix".

Mais, dans le même temps, Tzipi Livni s’installe dans sa nou­velle fonction de chef de l’opposition. Ses pre­miers dis­cours furent vigoureux et sans conces­sions. Nous saurons bientôt si elle peut se satis­faire de tenir ce rôle, si le fait d’avoir à parler de la paix va la convaincre de son intérêt et faire d’elle une réelle alter­native au gou­ver­nement de Lie­berman et Liebermania.