Qui est coupable ? La victime, bien sûr

Uri Avnery, lundi 22 mai 2006

Ceux qui ont écouté la radio samedi dernier ont entendu une nou­velle éton­nante : que Muhammad Abou-​​Ter et Uri Avnery s’étaient bar­ri­cadés ensemble dans une habi­tation privée à a-​​Ram.

Le seul fait que ces deux-​​là - le numéro 2 du Hamas et l’Israélien de gauche bien connu - aient été ensemble était déjà assez cho­quant. Mais le fait qu’ils aient investi la maison d’une famille pales­ti­nienne inno­cente et s’y soient bar­ri­cadés, comme des cri­minels fuyant la police, était encore plus ahurissant.

Cette fausse infor­mation ne méri­terait peut-​​être pas d’être men­tionnée, si elle n’était typique de la façon dont les médias non seulement ont couvert cette mani­fes­tation par­ti­cu­lière mais couvrent toutes les mani­fes­ta­tions com­munes des mili­tants de la paix israé­liens et pales­ti­niens. Plus encore, elle met en lumière la relation étroite qui existe entre les médias israé­liens et le régime d’occupation. Sans cette relation, l’occupation n’aurait sans doute pas pu se pour­suivre pendant 39 ans comme c’est le cas.

Il vaut donc la peine d’analyser les événements en détail.

TOUT D’ABORD, le contexte. A-​​Ram (c’est ainsi qu’on pro­nonce le nom bien que sa forme écrite soit al-​​Ram) était un petit village au nord de Jéru­salem sur la route de Ramallah. Depuis l’« uni­fi­cation » de Jéru­salem en 1967, le village s’est beaucoup déve­loppé. La raison : alors que la popu­lation pales­ti­nienne double tous les 18 ans environ, il est quasi impos­sible d’obtenir un permis de construire à Jérusalem-​​Est. Faute d’alternative, beaucoup de Jéru­sa­lé­mites de l’Est arabes construisent des maisons pour leur famille qui s’accroît dans les vil­lages envi­ron­nants. A-​​Ram est en fait devenu une ville, mais la plupart de ses 50.000 habi­tants ont des cartes d’identité de Jéru­salem (c’est-à-dire israé­liennes) et leur vie dépend de Jéru­salem. Leur travail, les ser­vices de santé et les uni­ver­sités s’y trouvent. Cependant, offi­ciel­lement, la ville fait partie des ter­ri­toires occupés.

Quand il a été décidé de construire le mur de sépa­ration autour de Jéru­salem, l’idée était de couper a-​​Ram de la ville. Le pire est que le Mur passe en plein milieu de la rue prin­cipale - si bien qu’il ne sépare pas les Pales­ti­niens des Israé­liens, mais surtout les Pales­ti­niens des Palestiniens.

Pour se faire une idée, c’est comme si un mur avait été construit au milieu de Broadway, depuis la 42e rue jusqu’à Harlem. Ou au milieu des Champs-​​Elysées, de la Place de la Concorde à l’Arc de Triomphe. Ou à Berlin, dans le milieu de Kur­fuers­tendamm, depuis l’Eglise du Sou­venir jusqu’à Mes­se­ge­laende. Les deux parties de la ville et de ses environs seraient séparées par un mur haut de 9 mètres.

Alors que le Mur n’en était encore qu’à l’état de projet, les habi­tants ont organisé un certain nombre de mani­fes­ta­tions non vio­lentes. Les mili­tants paci­fistes israé­liens y ont été invités et y sont venus. Mais pendant ce temps, le mur mons­trueux est devenu réalité. Il coupe les déten­teurs de cartes d’identité israé­liennes de la ville où se trouvent leurs affaires et leur lieu de travail. Il coupe les élèves de leurs écoles, qui ne sont qu’à 100 mètres de l’autre côté du Mur. Sans parler des étudiants qui sont séparés de leurs uni­ver­sités ; les malades séparés de leurs hôpitaux ; même les morts séparés de leurs cimetières.

Main­tenant le Mur est presque achevé. Il est encore en dis­cussion à la Cour suprême, mais l’expérience montre que c’est sans espoir. On peut encore atteindre la ville en passant par un barrage de l’armée, mais même cette trouée est sur le point d’être col­matée : le Mur obturera ce point de passage également. Par ailleurs, à cer­tains endroits, il y a encore une haute clôture au lieu de la structure en dur, en attendant la conclusion des procès devant la Cour.

Pour pro­tester, un grand événement israélo-​​palestinien a été pro­grammé. Ce devait être une marche dans la rue prin­cipale, le long du Mur (du côté pales­tinien, bien sûr) partant du centre de la ville jusqu’à une tribune impro­visée où des dis­cours seraient prononcés.

Trois réunions pré­pa­ra­toires ont arrêté les détails de la mani­fes­tation. Pour sou­ligner le caractère non violent de l’événement, il a été décidé que les élèves séparés de leurs écoles mar­che­raient en tête dans leurs uni­formes d’écoliers, leur car­tables sur le dos, accom­pagnés de leurs pro­fes­seurs. Un par­cours de repli avait aussi été prévu pour le cas où il y aurait un danger de confron­tation avec l’armée.

QUAND NOUS - environ 300 mili­tants israé­liens de plu­sieurs mou­ve­ments paci­fistes - appro­chions d’a-Ram, nous avons été informés que d’importantes forces atten­daient au barrage pour bloquer notre passage. Les contournant, nous avons atteint le Mur du côté « israélien ». A cet endroit il y a une haute clôture au lieu de la structure en dur. Nous l’avons franchie et de nom­breux mani­fes­tants ont réussi à passer du côté « pales­tinien » jusqu’à a-​​Ram, avant que l’armée, sur­prise par notre tac­tique, ait réussi à envoyer des renforts.

Pendant ce temps, de son côté, la mani­fes­tation pales­ti­nienne avait déjà com­mencé exac­tement comme prévu : à sa tête, un groupe de scouts joueurs de tambour avec leurs dra­peaux, puis les enfants des petites classes devant les autres écoliers par ordre d’âge, ensuite la mani­fes­tation prin­cipale, avec posters et dra­peaux, conduite par un groupe de diri­geants de tous les partis pales­ti­niens. Les mili­tants israé­liens se mêlaient aux Pales­ti­niens pour montrer leur soli­darité et j’ai été invité à rejoindre le groupe de tête.

C’est ainsi que je me suis trouvé mar­chant entre Abou-​​Ter, le diri­geant du Hamas devenu célèbre en Israël - et pas seulement à cause de sa flam­boyante barbe rousse - et le ministre pales­tinien des Affaires de Jéru­salem, Abou Arafeh, également membre du Hamas. Près d’eux se trou­vaient les diri­geants du Fatah, du Front popu­laire, du Front démo­cra­tique et du Parti du peuple (ex com­mu­niste). Nous mar­chions bras dessus bras dessous, et il sem­blait que la mani­fes­tation se dérou­lerait paci­fi­quement. C’est alors que, soudain, nous avons vu que la route devant nous était bloquée par un contingent important de soldats et de poli­ciers qui nous atten­daient - des rangées de soldats lour­dement armés de la tête au pied, pré­cédés de la police montée et suivis des Humvees de l’armée (nou­velle sorte de jeeps uti­lisées par l’armée pour les actions - ndt).

La pré­oc­cu­pation pre­mière était la sécurité des enfants. Leurs ensei­gnants les ont conduits dans une rue adja­cente, et nous avons continué à marcher len­tement en direction de la tribune. Rien ne pouvait être moins menaçant que la vue de cette rangée de notables mar­chant bras dessus bras dessous.

SUR CE qui s’est alors passé, je peux témoigner comme témoin ocu­laire et je suis prêt à être soumis à n’importe quel détecteur de mensonges.

Alors que nous étions à environ 50 mètres de la concen­tration de soldats et de chevaux dans la rue prin­cipale de a-​​Ram, une voix pro­venant d’un méga­phone a annoncé que le lieu avait été déclaré « zone mili­taire fermée » et que notre mani­fes­tation était illégale. Alors que nous étions debout face aux soldats, une énorme salve de gaz lacry­mo­gènes nous est tombée dessus. Il n’y avait eu aupa­ravant aucune provocation.

Des nuages de gaz ont jailli entre nous, devant et der­rière. Avec en plus des salves de gre­nades assour­dis­santes, c’est devenu infernal ; nous nous sommes donc échappés vers les maisons avoi­si­nantes. Je suis entré dans la plus proche et je me suis trouvé en com­pagnie de Abou Ter, qui m’a traité avec une grande amitié. Nos yeux étaient brûlés et lar­moyants et nous ne pou­vions pas beaucoup parler, mais nous avons décidé d’avoir pro­chai­nement une vraie conversation.

Quand le gaz s’est dis­persé, nous sommes sortis pour rejoindre la mani­fes­tation qui se pour­suivait. Des groupes de mili­tants se refor­maient sur la route, encore et encore ; les poli­ciers et les soldats nous atta­quaient sans relâche avec des gaz lacry­mo­gènes et des gre­nades assour­dis­santes, sur­gissant devant nous par vagues - c’était des soldats armés bien pro­tégés, des Humvees et des poli­ciers à cheval (ces der­niers portant des chaus­sures munies d’éperons, ce qui est interdit par les lois israé­liennes pour la pro­tection des animaux).

Ce n’est qu’à ce stade - et c’est là le plus important ! - que cer­tains enfants et jeunes du quartier ont com­mencé à jeter des pierres sur les poli­ciers - des pierres qui ne pou­vaient faire aucun mal puisqu’elle tom­baient loin des poli­ciers dont les canons à gaz ont une portée beaucoup plus grande. Les orga­ni­sa­teurs de la mani­fes­tation ont fait tout ce qu’ils pou­vaient pour les retenir mais la colère des jeunes contre les poli­ciers qui avaient envahi leur ville était trop forte. Au bout de deux heures de dis­cussion avec l’officier de police supé­rieur, le contact a été rompu et les mili­tants israé­liens sont rentrés chez eux.

Au cours de ces événe­ments, 12 per­sonnes - sept Pales­ti­niens et cinq Israé­liens - ont été arrêtés. Les Israé­liens ont été libérés quelques heures plus tard, les Pales­ti­niens ont été main­tenus en garde à vue, avec nos avocats pour s’occuper de leur cas.

VOILÀ CE qui s’est passé à a-​​Ram. A partir de là, c’est devenu une his­toire de médias.

La mani­fes­tation a été lar­gement cou­verte pour deux raisons prin­ci­pales : la vio­lence uti­lisée et ma ren­contre avec Abou Ter, qui lui a donné un certain piquant puisque jusqu’à main­tenant il n’y avait pas eu de dia­logue entre le Hamas et des Israé­liens. Les infor­ma­tions des trois chaînes israé­liennes de télé­vision ont lar­gement rap­porté l’événement. Cela en soi était inha­bituel ; géné­ra­lement, la plupart des chaînes de télé­vision ignorent nos mani­fes­ta­tions ou ne leur consacrent que quelques secondes (excepté quelques rares repor­tages de jour­na­listes honnêtes).

Cette fois, aussi, aucun media israélien - TV, radio ou presse écrite - n’a pris la peine d’envoyer sur place des reporters ou pho­to­graphes pour suivre l’événement ; donc il n’y a eu aucun témoi­gnage ocu­laire de ce qui s’est passé sur le terrain de la part d’un media israélien. Les chaînes de télé­vision ont montré des clips empruntés à des réseaux étrangers. Les jour­na­listes n’ont fait que rap­porter l’essentiel de ce qu’ils avaient entendu de la police et de nous.

Et voilà le résultat : tous les médias ont montré la même chose : les mani­fes­tants ont com­mencé la vio­lence en lançant des pierres, deux poli­ciers « ont été blessés et soignés sur place ». (Ce men­songe se répète à toutes nos mani­fes­ta­tions. A se demander s’il n’y a pas deux poli­ciers dont la seule tâche est d’être « blessés et soignés sur place » chaque fois que nous manifestons.)

Les décla­ra­tions de la police et de l’armée étaient des men­songes fla­grants. Police et armée savaient très bien que notre mani­fes­tation serait non vio­lente. Je leur fais confiance qu’ils envoient des agents à toutes nos réunions, et nous dis­cutons de la pré­pa­ration des mani­fes­ta­tions ouver­tement par télé­phone et par courrier élec­tro­nique. Deux annonces payantes avaient été publiées avant les événe­ments dans Haaretz. Il est tout à fait clair que l’armée et la police avaient prévu de réprimer la mani­fes­tation par la force. Autrement, ils n’auraient pas amené des chevaux et des Humvees.

Pendant de nom­breuses années, nous avons été témoins des men­songes des porte-​​parole offi­ciels, et je ne doute pas que les reporters qui couvrent les ter­ri­toires occupés en ont conscience. Dans cer­tains médias, une phrase disant « les mani­fes­tants pré­tendent que ce sont les poli­ciers qui ont com­mencé la vio­lence » apparaît, mais dans tous les médias il est tou­jours dit que c’est nous qui avons com­mencé, que la police n’a pas le choix et qu’elle doit réagir.

C’est une tra­dition israé­lienne, qui a mal­heu­reu­sement été acceptée par les médias inter­na­tionaux : les forces de sécurité israé­liennes « réagissent » tou­jours à la vio­lence de l’autre. Mais, assez curieu­sement, les tués et les blessés sont prin­ci­pa­lement de l’autre côté.

Le petit exemple de a-​​Ram illustre ce qui se passe à une grande échelle dans tout le pays : quand il s’agit de l’armée et de la police, les infor­ma­tions données dans tous les médias sans exception, de Maariv à Haaretz, de la chaîne 1 à la chaîne 10, ne se dis­tinguent pas de la pro­pa­gande gou­ver­ne­mentale (avec des excep­tions hono­rables dans les pages « opi­nions » et dans les publi­cités payantes).

Les chances que les vic­times puissant béné­ficier d’une infor­mation honnête sont presque nulles. Après tout, ce sont tou­jours les vic­times qui sont à blâmer.