Qui désarme qui ?

Issa Goraieb, mercredi 14 mai 2008

Bien davantage qu’une force de défense du ter­ri­toire face aux menaces étran­gères, l’armée liba­naise est, par tra­dition, un facteur essentiel d’ordre et de sécurité internes : essentiel, oui, mais imparfait, approxi­matif et fâcheu­sement vul­né­rable aussi.

Dans un pays à pré­ten­tions démo­cra­tiques certes, mais où les ten­sions poli­tiques revêtent souvent un caractère confes­sionnel ou sec­taire – et où ces ten­sions sont promptes à enflammer la rue –, l’institution mili­taire a presque tou­jours répugné en effet à appliquer les déci­sions de l’autorité poli­tique quand celles-​​ci se trou­vaient gra­vement contestées.

Que ce soit par légitime souci de la cohésion de la troupe ou plus pro­saï­quement parce qu’ils lor­gnaient la pré­si­dence de la Répu­blique, les com­man­dants de l’armée ont osten­si­blement fait la sourde oreille et traîné la patte, quand ils ne s’activaient pas au contraire pour tenter de forcer le destin national auquel ils aspi­raient. Les pré­cé­dents des généraux Fouad Chehab, Michel Aoun et Émile Lahoud sont, à cet égard, des plus éloquents. Sin­gulier cependant est le cas du général Michel Sleimane, uni­for­mément salué comme le pro­chain pré­sident de consensus, mais dont l’élection est retardée par tout un faisceau de condi­tions préa­lables, mais aussi d’intentions inavouables.

D’un côté, le blitz­krieg lancé mer­credi soir par le Hez­bollah a placé l’armée et son chef dans une position à la longue inte­nable. Car non seulement la troupe s’est bien gardée de s’interposer effi­ca­cement entre les com­bat­tants, mais elle a hon­teu­sement failli, de sur­croît, à la pro­tection des simples citoyens et de leurs biens, et même des ins­tal­la­tions expli­ci­tement confiées à sa garde, tels les organes média­tiques du Courant du futur. D’un autre côté cependant, le général Sleimane s’est vu offrir une oppor­tunité d’action à caractère hau­tement poli­tique, qu’il a d’ailleurs saisie au bond.

Invité par un gou­ver­nement débordé à gérer lui-​​même les deux dos­siers brû­lants de l’aéroport inter­na­tional de Bey­routh et de la télé­phonie privée du Hez­bollah, Sleimane a pra­ti­quement annulé des déci­sions d’autant plus inop­por­tunes, il est vrai, qu’elles n’avaient aucune pos­si­bilité de se concré­tiser sur le terrain. Il a ainsi maintenu à son poste un haut res­pon­sable sécu­ri­taire accusé pour le moins de laxisme et de com­plai­sance, sinon de com­plicité, dans la mise en place de caméras de sur­veillance cou­vrant illi­ci­tement les pistes. Et il s’est engagé à traiter équi­ta­blement la question du réseau de télé­com­mu­ni­ca­tions dont s’est dotée cette organisation.

Sur le premier point, il faut espérer que le général saura convaincre la toute-​​puissante milice que l’armée nationale n’est pas com­posée de traîtres à la patrie, qu’elle n’est pas noyautée par le Mossad et qu’elle est par­fai­tement en mesure d’assurer elle-​​même une telle sur­veillance. Même s’il y arrivait cependant, il res­terait encore beaucoup à faire. Nul en effet, pas même le Hez­bollah, tout résistant à l’occupation israé­lienne qu’il soit, n’a le droit de péna­liser le pays tout entier en neu­tra­lisant son unique point d’accès aérien avec le monde exté­rieur. Nul, Hez­bollah ou autre, n’a le droit de couper pério­di­quement la route de l’AIB à chaque fois qu’il lui plaît d’extérioriser son mécon­ten­tement. C’est cette même route liba­naise (liba­naise et non ira­nienne, comme pour­raient le croire les visi­teurs étrangers à la vue de la galerie de por­traits géants dont on l’a ornée) qui devra être sécu­risée en toute cir­cons­tance, nuit et jour, sept jours par semaine. Peut-​​être aussi, dans un avenir plus serein, faudrait-​​il songer à débar­rasser l’aéroport d’un racket politico-​​mafieux s’étendant, depuis des années, jusqu’aux taxis et por­teurs accré­dités en ces lieux.

Pour ce qui est des télé­com­mu­ni­ca­tions, le général Sleimane se propose de sau­ve­garder tout à la fois la sécurité de la Résis­tance et les intérêts publics : une formule qui n’est pas sans rap­peler fâcheu­sement les termes de ce sur­réa­liste accord du Caire de 1969, par lequel l’OLP se voyait octroyer une liberté d’action contre Israël dans le strict respect de la sou­ve­raineté liba­naise ! Mieux que qui­conque, Sleimane est bien placé pour com­prendre les mesures de pro­tection que peut jus­tifier la sophis­ti­cation bien connue des ser­vices d’espionnage ennemis. Mieux que qui­conque, il devrait se rap­peler que ce réseau a com­mencé par opérer il y a des années déjà sous la forme de cen­traux com­mer­ciaux de télé­com­mu­ni­ca­tions à longue dis­tance détournant au profit de ce parti les res­sources des P&T. Sleimane devrait surtout savoir qu’utilisé à mauvais escient, ce réseau de la dis­corde peut devenir à son tour un outil de para­sitage et d’espionnage dirigé cette fois contre l’ensemble des citoyens, sous couvert de lutte contre l’ennemi de l’intérieur. C’est dire qu’une fois admis tel quel, le maître argument du Hez­bollah ouvre la porte à une liste d’exigences sans fin.

C’est la même vigi­lance qui s’impose pour ce qui est du plus pressant, c’est-à-dire l’arrêt de la vio­lence. Sur le général Sleimane se concentrent en ce moment les espé­rances, mais aussi les appré­hen­sions d’une popu­lation atterrée par cette guerre civile qui, de pro­vo­cation en pro­vo­cation, menace désormais plus d’une région. Si les efforts d’apaisement devaient se limiter au désar­mement métho­dique de toutes les forces poli­tiques – à l’exclusion bien évidemment du Hez­bollah et de ses alliés –, alors la pro­messe de résur­gence de l’État – et de re-​​crédibilisation de la troupe – qu’incarne le général Sleimane n’aurait été qu’un leurre.

De l’étrange couple qu’auraient formé mili­taires et para­mi­li­taires, on devine qui des deux ne tar­derait pas à porter le pan­talon. Pire que la com­plicité peuvent être l’irrésolution, l’impuissance, la red­dition au fait accompli.