Qui a peur d’une véritable enquête ?

Avnery – 12 juin 2010, dimanche 13 juin 2010

Si une véri­table com­mission d’enquête avait été constituée (au lieu d’un pitoyable pré­texte pour la refuser) voici quelques unes des ques­tions qu’elle aurait dû aborder.

1. Quel est le véritable objectif du blocus de Gaza ?

2. Si l’objectif est d’empêcher un apport d’armes dans la Bande, pourquoi limiter à 100 le nombre des pro­duits que l’on peut y intro­duire (en com­pa­raison des plus de 12 mille pro­duits dis­po­nibles en moyenne dans un super­marché israélien) ?

3. Pourquoi est-​​il interdit d’y intro­duire du cho­colat, des jouets, du matériel d’écriture, de nom­breuses variétés de fruits et de légumes (et pourquoi de la can­nelle mais pas de la coriandre) 

4. Quel est le lien entre la décision d’interdire l’importation de maté­riaux de construction pour la recons­truction ou la répa­ration des mil­liers de bâti­ments détruits ou endom­magés pendant l’opération Plomb Durci et l’argument selon lequel ils pour­raient être uti­lisés par le Hamas pour construire des bunkers – alors que des maté­riaux à cet effet peuvent être fournis en quan­tités à travers les tunnels ?

5. Est-​​ce que le véri­table objectif du blocus est de faire un enfer de la vie des un million cinq cent mille êtres humains de la Bande dans l’espoir que cela les conduira à ren­verser le régime du Hamas ?

6. Puisque cela ne s’est pas produit, mais qu’au contraire le Hamas est devenu de plus en plus fort au cours des trois années du blocus, le gou­ver­nement a-​​t-​​il jamais changé d’avis sur la question ?

7. Le blocus a-​​t-​​il été imposé dans l’espoir de libérer le soldat israélien capturé Gilad Shalit ?

8. Si c’est le cas, le blocus a-​​t-​​il contribué en quelque façon à la réa­li­sation de cet objectif ou bien a-​​t-​​il été contreproductif ?

9. Pourquoi le gou­ver­nement israélien refuse-​​t-​​il d’échanger Shalit contre des cen­taines de pri­son­niers pales­ti­niens alors que le Hamas est d’accord pour un tel marché ?

10. Est-​​il vrai que le gou­ver­nement des État-​​Unis a mis son véto à l’échange de pri­son­niers, au motif que cela ren­for­cerait le Hamas ?

11. Y a-​​t-​​il eu une quel­conque déli­bé­ration au sein de notre gou­ver­nement concernant le respect de son enga­gement lors de l’accord d’Oslo – de rendre pos­sible et de favo­riser le déve­lop­pement du port de Gaza – selon des moda­lités qui empê­che­raient le passage d’armes ?

12. Pourquoi le gou­ver­nement israélien ne cesse-​​t-​​il de déclarer que les eaux ter­ri­to­riales de la Bande de Gaza font partie des eaux ter­ri­to­riales d’Israël et que les navires qui y pénètrent “violent la sou­ve­raineté israé­lienne”, en contra­diction avec le fait que la Bande de Gaza n’a jamais été annexée à Israël et qu’Israël a annoncé offi­ciel­lement en 2006 qu’il s’en était “séparé” ?

13. Pourquoi les ser­vices du Pro­cureur général ont-​​ils déclaré que les mili­tants de la paix cap­turés en haute mer, qui n’avaient aucu­nement l’intention d’entrer en Israël, avaient tenté “d’entrer illé­ga­lement en Israël” et les ont-​​ils déférés devant un juge pour la pro­lon­gation de leur arres­tation en réfé­rence à la loi relative à “l’entrée illégale en Israël” ?

14. Qui est res­pon­sable de ces recours contra­dic­toires à la loi, quand le gou­ver­nement israélien prétend à un moment qu’Israël “s’est séparé de la bande de Gaza” et que “l’occupation y a pris fin” – pour reven­diquer le moment d’après sa sou­ve­raineté sur les eaux qui bordent la Bande ?

Questions relatives à la décision d’attaquer la flottille

15. Quand les pré­pa­ratifs de cette flot­tille sont-​​ils venus à la connais­sance des ser­vices de ren­sei­gnement israé­liens ? (Des témoi­gnages à ce sujet peuvent être entendus à huis-​​clos.)

16.Quand cette affaire a-​​t-​​elle été portée à la connais­sance du Premier ministre, du ministre de la Défense, du Conseil des ministres, du Comité des Sept (chargé des ques­tions de sécurité) et du chef d’état-major de l’armée ?

17. Quelles ont été les déli­bé­ra­tions de ces per­son­na­lités et de ces institutions ?

18. Quelle information a été fournie à chacune d’elles ?

19. Quand, par qui et comment la décision a-​​t-​​elle été prise de recourir à la force pour arrêter la flottile ?

20. Est-​​il vrai que le secré­taire du Conseil des ministres, Tzvi Hauser, avait mis en garde contre les graves consé­quences d’une telle action et conseillé de laisser la flot­tille faire route vers Gaza ?

21. Y en avait-​​il d’autres qui avaient donné le même conseil ?

22. Le ministre des Affaires étran­gères était-​​il plei­nement partie pre­nante à toutes les discussions ?

23. Si c’est le cas, le ministre des Affaires étran­gères a-​​t-​​il alerté sur les consé­quences d’une telle action sur nos rela­tions avec la Turquie et d’autres pays ?

24. À la lumière du fait que, avant l’incident, le gou­ver­nement turc avait informé le ministre israélien des Affaires étran­gères que la flot­tille était orga­nisée par une orga­ni­sation privée qui ne dépend pas du gou­ver­nement et qui ne viole aucune loi turque – le ministre des Affaires étran­gères a-​​t-​​il envisagé de prendre contact avec l’organisation pour essayer de trouver un accord afin d’éviter la violence ?

25 – A-​​t-​​on sérieu­sement pris en consi­dé­ration la solution alter­native d’arrêter la flot­tille dans les eaux ter­ri­to­riales, pour s’assurer que le cargo ne trans­portait pas d’armes puis le laisser pour­suivre sa route ?

26. A-t-on pris en consi­dé­ration l’impact de l’intervention sur l’opinion publique internationale ?

27. A-t-on pris en consi­dé­ration les consé­quences de l’intervention sur nos rela­tions avec les États-​​Unis ?

28. A-t-on pris en consi­dé­ration le fait que l’intervention pouvait en réalité ren­forcer le Hamas ?

29. A-t-on pris en consi­dé­ration le fait que l’intervention pouvait rendre plus dif­ficile la pour­suite du blocus ?

Questions relatives à la planification de l’intervention :

30. De quels ren­sei­gne­ments dis­po­saient les orga­ni­sa­teurs ? (Témoi­gnages pouvant être entendus en huis clos)

31. A-t-on pris en consi­dé­ration le fait que la com­po­sition du groupe de mili­tants de cette flot­tille était dif­fé­rente de celle de navires de pro­tes­tation pré­cé­dents du fait que s’y ajoutait la com­po­sante turque ?

32. A-t-on pris en consi­dé­ration le fait que, contrai­rement aux mili­tants de la paix euro­péens, qui croient à la résis­tance passive, les mili­tants turcs étaient sus­cep­tibles d’opposer une résis­tance active à des soldats prenant un navire turc à l’abordage ?

33. Avait-​​on envisagé des modes d’intervention alter­natifs, comme le blocage de la pro­gression de la flot­tille par des navires de guerre ?

34. Dans ce cas, quelles étaient les solu­tions alter­na­tives envi­sagées et pourquoi n’ont-elles pas été retenues ?

35. Qui avait la res­pon­sa­bilité de l’organisation réelle de l’opération – le chef d’état-major de l’armée ou le com­mandant de la Marine ?

36. Si c’est le com­mandant de la Marine qui a choisi la méthode employée, sa décision a-​​t-​​elle été approuvée par le chef d’état-major, le ministre de la Défense et le Premier ministre ?

37. Comment s’étaient réparties les res­pon­sa­bi­lités de l’organisation entre ces personnalités ?

38. Pourquoi l’intervention a-​​t-​​elle été engagée hors des eaux ter­ri­to­riales d’Israël et de la bande de Gaza ?

39. Pourquoi a-​​t-​​elle été menée dans l’obscurité ?

40. Est-​​ce que quelqu’un dans la Marine a pré­senté des objec­tions à l’idée de faire des­cendre d’hélicoptères des soldats sur le pont du “Mavi Marmara” ?

41. Au cours des dis­cus­sions, est-​​ce que quelqu’un a relevé les simi­li­tudes entre l’opération prévue et l’intervention bri­tan­nique contre le navire “Exodus 1947” qui s’était conclue par un désastre poli­tique pour les Britanniques ?

Questions relatives à l’intervention elle-​​même :

42. Pourquoi la flot­tille s’est-elle vue coupée de tout contact avec le monde pendant toute l’opération, s’il n’y avait rien à cacher ?

43. Est-​​ce que quelqu’un a pro­testé contre le fait qu’on envoyait en réalité les soldats dans un piège ?

44. A-t-on pris en consi­dé­ration le fait que le plan retenu met­trait pendant plu­sieurs minutes cri­tiques les soldats en situation d’infériorité de façon dangereuse ?

45. À quel moment précis les soldats ont-​​ils com­mencé à tirer à balles réelles ?

46. Lequel des soldats a été le premier à ouvrir le feu ?

47. Est-​​ce que les tirs étaient – en totalité ou en partie – justifiés ?

48. Est-​​il vrai que les soldats ont ouvert le feu avant de des­cendre sur le pont comme l’affirment les passagers ?

49. Est-​​il vrai que les tirs ont continué même après que le capi­taine du navire et les mili­tants eurent annoncé à plu­sieurs reprises par haut-​​parleurs que le navire se rendait et après qu’ils eurent en effet hissé des dra­peaux blancs ?

50. Est-​​il vrai que cinq des neuf per­sonnes tuées ont été atteintes dans le dos, ce qui montre qu’ils essayaient de s’éloigner des soldats et qu’ils ne pou­vaient de ce fait repré­senter un danger pour leur vie ?

51. Pourquoi a-​​t-​​on qua­lifié de ter­ro­riste l’un des tués Ibrahim Bilgen, 61 ans et pére de six enfants, par ailleurs can­didat au poste de maire dans la ville où il habitait ?

52. Pourquoi l’un des tués, Cetin Top­coglu, 54 ans, entraîneur de l’équipe nationale turque de taek­wondo (art martial coréen), dont la femme était aussi sur le navire, a-​​t-​​il été pré­senté comme un terroriste ?

53. Pourquoi l’un des tués, Cevdet Kiliclar, jour­na­liste de 38 ans, a-​​t-​​il été pré­senté comme un terroriste ?

54. Pourquoi l’un des tués, Ali Haydar Bengi, père de quatre enfants, diplômé de l’école de lit­té­rature de l’université al-​​Hazar du Caire, a-​​t-​​il été pré­senté comme un terroriste ?

55. Pourquoi les tués Necdet Yal­dirim, 32 ans, père d’une fille, Fahri Yaldiz, 43 ans, père de quatre enfants et Cengiz Akyus, 41 ans, père de trois enfants, ont-​​il été pré­sentés comme des terroristes ?

56. N’est-il pas men­songer de pré­tendre comme l’a fait l’armée israé­lienne que des mili­tants ont arraché un pis­tolet à un soldat pour lui tirer dessus et la vérité n’est-elle pas au contraire que les mili­tants ont en réalité jeté le pis­tolet à la mer sans en faire usage ?

57. Est-​​il vrai, comme l’affirme Jamal Elshayyal, sujet bri­tan­nique, que les soldats ont empêché que des blessés turcs soient soignés pendant trois heures, pendant les­quelles plu­sieurs d’entre eux sont morts ?

58. Est-​​il vrai, comme l’affirme ce jour­na­liste, qu’on l’a menotté dans le dos et obligé à rester à genoux pendant trois heures en plein soleil, qu’on ne l’a pas autorisé à se rendre aux toi­lettes et qu’on lui a dit de “pisser dans son froc”, qu’il est resté menotté pendant 24 heures sans eau, que son pas­seport bri­tan­nique lui a été enlevé et ne lui a pas été rendu ; que son ordi­nateur por­table, trois télé­phones cel­lu­laires et 1500 dollars en liquide lui ont été confisqués et ne lui ont pas été rendus ?

59. Est-​​ce que l’armée israé­lienne a coupé les pas­sagers du monde pendant 48 heures et est-​​ce qu’elle a confisqué tous les appa­reils photo, les films et les télé­phones cel­lu­laires à bord pour sup­primer toute infor­mation qui ne cadrerait pas avec le récit de l’armée ?

60. Y a-​​t-​​il une pro­cédure per­ma­nente pour tenir le Premier ministre (ou son délégué, Moshe Yaalon en l’occurence) informé pendant l’intervention, cette pro­cédure a-​​t-​​elle été appliquée, et a-​​t-​​elle été appliquée dans des cas pré­cé­dents, comme l’opération d’Entebbe ou l’abordage du navire “Karin A” ?

Questions concernant le comportement du porte-​​parole de l’armée :

EST-​​il vrai que le porte-​​parole de l’armée a diffusé une série de fausses infor­ma­tions pendant les pre­mières heures pour jus­tifier l’intervention aux yeux de l’opinion publique israé­lienne et internationale ?

62. Les quelques minutes de film que l’on a vu des cen­taines de fois sur la télé­vision israé­lienne, depuis le premier jour jusqu’à présent, sont-​​elles un clip soi­gneu­sement préparé pour qu’on ne voie pas ce qui s’est passé juste avant et juste après ?

63. Qu’est-ce qui est vrai dans l’affirmation que les soldats qui avaient été attirés à l’intérieur du navire par les mili­tants étaient sur le point d’être“lynchés”, alors que les photos montrent clai­rement qu’ils furent entourés pendant un temps consi­dé­rable par des dizaines de mili­tants sans subir de mal et qu’un médecin parmi les mili­tants leur a même pro­digué des soins ?

64. Quelle preuve y a-​​t-​​il de l’affirmation selon laquelle l’ONG turque IHH a des liens avec al-​​Qaida ?

65. Sur quels fon­de­ments a-​​t-​​on répété et répété que c’était une “orga­ni­sation ter­ro­riste” sans qu’aucune preuve n’en soit apportée ?

66. Pourquoi a-​​t-​​on affirmé que cette asso­ciation agissait sur les ordres du Premier ministre turc Recep Tyyip Erdogan, alors qu’en réalité elle est proche d’un parti d’opposition ?

67. S’il s’agissait en réalité d’une orga­ni­sation ter­ro­riste connue des ser­vices de ren­sei­gnement israé­liens, pourquoi cela n’a-t-il pas été pris en compte lors de la pré­pa­ration de l’intervention ?

68. Pourquoi le gou­ver­nement israélien n’a-t-il pas annoncé cela avant l’attaque de la flottille ?

69. Pourquoi les paroles de l’un des mili­tants, qui a déclaré à son retour qu’il voulait être un “shahid”, ont-​​elles été tra­duites par la pro­pa­gande offi­cielle d’une façon mani­fes­tement mal­honnête, comme s’il avait dit qu’il voulait “tuer et être tué” (“shahid” désigne une per­sonne qui fait le sacrifice de sa vie pour témoigner de sa croyance en Dieu, de façon très com­pa­rable à un martyr chrétien) ?

70. Quelle est la source du men­songe selon lequel les Turcs auraient crié “Retournez à Auschwitz” ?

71. Pourquoi n’a-t-on pas demandé à des médecins israé­liens d’informer immé­dia­tement le public sur la nature des bles­sures des soldats blessés, après l’annonce que l’un d’entre eux au moins avait été atteint ?

72. Qui a inventé l’histoire qu’il y avait eu des armes à bord et qu’elles avaient été jetées à la mer ?

73. Qui a inventé l’histoire que les mili­tants avaient apporté avec eux des armes mor­telles – alors que la pré­sen­tation orga­nisée par le porte-​​parole de l’armée lui-​​même n’a montré que des outils que l’on trouve sur tout navire, y compris des jumelles, un matériel de trans­fusion san­guine, des cou­teaux et des haches, ainsi que des poi­gnards de parade arabes et des cou­teaux de cuisine que l’on va trouver sur tous les navires, y compris ceux qui ne sont pas équipés pour recevoir un millier de passagers.

74. Tous ces éléments – associés à la répé­tition sans fin du mot “ter­ro­riste” et le barrage opposé à toute infor­mation contraire – ne constituent-​​ils pas un lavage de cerveaux ?

Questions concernant l’enquête  :

75. Pourquoi le gou­ver­nement israélien refuse-​​t-​​il de par­ti­ciper à une com­mission d’enquête inter­na­tionale, com­posée de per­son­na­lités neutres qu’il soit en mesure d’accepter ?

76. Pourquoi le Premier ministre et le ministre de la Défense ont-​​ils annoncé qu’ils étaient prêts à témoigner – mais pas à répondre à des questions ?

77. D’où vient l’argument que des soldats ne doivent pas être appelés à témoigner – alors que dans dans toutes les enquêtes pré­cé­dentes, des offi­ciers supé­rieurs, des offi­ciers subal­ternes et de simples soldats ont bien été soumis à des interrogatoires ?

78. Pourquoi le gou­ver­nement refuse-​​t-​​il de nommer une com­mission d’enquête de l’État confor­mément à la loi pro­mulguée par la Knesset en 1966 à cet effet même, étant donné que de telles com­mis­sions ont été dési­gnées après la guerre du Kippour, après les mas­sacres de Sabra et Chatila, après un incendie à la mosquée al-​​Aqsa pro­voqué par un dés­équi­libré aus­tralien, et aussi pour enquêter sur la cor­ruption dans le sport et sur le meurtre du leader sio­niste Chaim Arlo­soroff (quelques cin­quante ans après !)

79. Le gou­ver­nement a-​​t-​​il quelque chose à craindre d’une telle com­mission, dont les membres sont désignés par le pré­sident de la Cour Suprême, et qui a le pouvoir de convoquer des témoins et de les inter­roger, d’exiger la pré­sen­tation de docu­ments et de déter­miner les res­pon­sa­bi­lités per­son­nelles pour des erreurs et des crimes ?

80. Pourquoi a-​​t-​​on décidé en fin de compte de nommer un comité minable, sans aucun pouvoir légal, qui va manquer de cré­di­bilité tant en Israël qu’à l’étranger ?

Et, finalement, la question des questions :

81. Qu’est-ce que nos dirigeants politiques et militaires cherchent à cacher ?