Qui a perdu ? Le peuple d’Israël

Meron Benvenisti, vendredi 25 avril 2008

Le débat sur la question de savoir qui a gagné, de la Paix Main­tenant ou du Goush Emounim, se déroule comme s’il s’agissait d’un match de la ligue, avec une majorité d’accord pour estimer qu’à ce stade, c’est partie nulle : 1-​​1.

La Paix Main­tenant a gagné et a réussi à imposer un ordre du jour qui est un « quasi consensus » – en faveur du partage de cette terre en deux Etats nations. Le Goush Emounim a gagné la bataille pour l’établissement des colonies qui ont ins­tauré une réalité rendant plus dif­ficile, sinon impos­sible, la création d’un Etat pales­tinien viable.

La polé­mique se focalise sur la signi­fi­cation de ce match nul pour l’avenir, l’hypothèse étant que les « colonies » et les « deux Etats nations » sont bien les ques­tions cru­ciales qui façon­neront l’avenir d’Israël, et que la confron­tation idéo­lo­gique entre ces deux concep­tions opposées reste per­ti­nente bien qu’il se soit écoulé plus que le temps d’une géné­ration depuis que cette confron­tation a pris forme à la fin des années 70. Les deux camps trouvent intérêt à aiguiser les sujets de dis­corde afin de sou­ligner l’importance de leur action, mais on peut aper­cevoir comment der­rière cette rhé­to­rique se cache un déno­mi­nateur commun qui fait de ce tour­billon idéo­lo­gique un débat interne, limité, juif-​​sioniste.

Les deux côtés sont d’accord sur la sacralité du mythe du « yishouv » et élèvent la maison, l’avant-poste, l’arbre planté, au niveau d’une valeur suprême. Si ce n’est qu’un camp aspire à appliquer la sainteté du yishouv sio­niste à tous les yishouvim et avant-​​postes en Terre d’Israël, tandis que l’autre camp entend ne faire porter cette signi­fi­cation éthique et poli­tique que sur les yishouvim qu’il a créés ou qui s’accordent à sa vision géos­tra­té­gique. Sachant qu’il n’y a pas désaccord sur la sym­bo­lique du « yishouv » sio­niste, mais uni­quement sur l’usage opposé qui en est fait – sym­bo­lique de la construction contre sym­bo­lique de la des­truction – la Paix Main­tenant a forgé une idéo­logie nou­velle, celle de la « légalité » du yishouv, et la Paix Main­tenant a ainsi mobilisé les juges de la Cour suprême pour venir étoffer ses rangs sur le déclin.

Le besoin éprouvé par les deux camps de jurer fidélité au sio­nisme aboutit à les rendre inca­pables de per­cevoir comment cet éthos est devenu un ana­chro­nisme dans la mesure où toute l’ « installation/​colonisation » s’est trans­formée en un projet immo­bilier com­mer­cialisé qui mobilise une rhé­to­rique sio­niste en vue de réa­liser du profit, ce que démontre l’avidité des per­sonnes évacuées du Goush Katif. Du fait que les deux mou­ve­ments ont fait leur répu­tation dans le contexte des « colonies », ils n’ont pas intérêt à recon­naître que l’importance de la construction de points de peu­plement dans les Ter­ri­toires afin d’établir des faits poli­tiques a depuis long­temps disparu et que le nombre de colonies et le nombre de leurs habi­tants sont main­tenant une question sans intérêt parce que les ins­tru­ments israé­liens de contrôle se sont sophis­tiqués à un point tel que, pour l’essentiel de la Cis­jor­danie, il n’y a aucune dif­fé­rence entre le ter­ri­toire sou­verain d’Israël et le ter­ri­toire occupé.

Il est bien évidemment confor­table de pour­suivre la lutte tra­di­tion­nelle car rien n’est plus simple que de déclamer des slogans rou­ti­niers. Et en matière de vieux slogans rou­ti­niers, il n’en est pas de plus trompeur que celui du « partage de la terre en deux Etats nations » qui prétend offrir une solution équi­table aux aspi­ra­tions natio­nales des Israé­liens et des Palestiniens.

Telle était effec­ti­vement l’ambition à la fin des années 70 du siècle dernier, quand il était encore pos­sible de par­tager cette terre d’une manière per­mettant l’existence de deux Etats viables. Mais aujourd’hui – où ne restent, entre clô­tures de sépa­ration et bar­rages, que des ter­ri­toires coupés les uns des autres, privés d’accès au monde exté­rieur, sans pos­si­bi­lités de déve­lopper une infra­structure maté­rielle, et tota­lement dépen­dants des dons étrangers – dans ces conditions-​​là, le slogan d’un Etat nation pales­tinien n’est pas seulement une insulte faite au pauvre, c’est une tar­tuf­ferie. Tant « les colonies » que « le consensus portant sur deux Etats nations » conti­nuent d’alimenter le débat public mais leur per­ti­nence a tourné à la nos­talgie et à l’anachronisme. La dis­cussion entre la Paix Main­tenant et le Goush Emounim s’est conclue par un score nul, mais le perdant ne fait pas de doute : le peuple d’Israël.