Qui a commencé ?

Gideon Levy, lundi 10 juillet 2006

« Nous sommes sortis de Gaza et ils tirent des roquettes Qassam » - rien n’exprime plus pré­ci­sément l’opinion générale à propos de l’actuel cycle de confrontation.

Haaretz, 9 juillet 2006

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« Ils ont com­mencé » : telle sera la réponse lancée à qui essaierait néan­moins de sou­tenir que par exemple, quelques heures avant le premier Qassam tombé, sans faire de dégâts, sur une école à Ash­kelon, Israël avait semé la des­truction dans l’Université Isla­mique de Gaza. Israël plonge Gaza dans l’obscurité, lui impose un siège, bom­barde, liquide et empri­sonne, tue et blesse des civils, dont des enfants et des bébés en nombres ter­ri­fiants, mais : « ils ont commencé ».

Et puis aussi, ils « violent les règles » fixées par Israël : à nous, il est permis de bom­barder comme cela nous chante, mais il leur est interdit de lancer un Qassam. Quand eux tirent un Qassam sur Ash­kelon, on est tout de suite « un degré plus haut », alors que quand nous bom­bardons une uni­versité ou une école, c’est dans l’ordre des choses. Pourquoi ? Parce que ce sont eux qui ont com­mencé. Et que dès lors, la justice est toute de notre côté, pense la majorité. Comme dans une dispute au jardin d’enfants, « qui a com­mencé ? » est devenu la carte morale gagnante d’Israël pour tout crime commis.

Mais alors, qui a vraiment « com­mencé » ? Sommes-​​nous réel­lement « sortis de Gaza » ? Israël n’est sorti de Gaza que par­tiel­lement et de manière retorse. Le plan de désen­ga­gement, qui s’était qua­lifié sen­ten­cieu­sement - « partage du pays », « fin de l’occupation » - a effec­ti­vement conduit au déman­tè­lement des colonies et au départ de l’armée israé­lienne de la Bande de Gaza, mais il n’a qua­siment rien changé aux condi­tions de vie de ses habi­tants. Gaza est encore une prison et ses habi­tants tou­jours condamnés à vivre dans la pau­vreté et l’oppression.

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8 juillet 2006 - Beit Lahiya
AP Photo/​Laura Leon

Israël les enferme de tous côtés - mer, air et terre ferme - à l’exception de la soupape de sécurité limitée du passage de Rafah. Ils ne peuvent rendre visite à des proches vivant en Cis­jor­danie ni chercher du travail en Israël dont l’économie de Gaza a été tota­lement dépen­dante pendant environ 40 ans. Faire passer des mar­chan­dises est parfois permis, parfois interdit.

Gaza n’a aucune chance, dans de telles condi­tions, d’échapper à la pau­vreté. Per­sonne n’y investira, per­sonne ne pourra déve­lopper Gaza. Nul ne peut s’y sentir libre. Israël est sorti de la cage, a jeté les clés et aban­donné les habi­tants à l’amertume de leur sort. Main­tenant, moins d’un an après le désen­ga­gement, Israël fait, dans la vio­lence et la force, le chemin du retour.

Que pouvait-​​on espérer ? Qu’Israël se retire uni­la­té­ra­lement, en ignorant ouver­tement et outra­geu­sement l’existence et les besoins des Pales­ti­niens, et que ceux-​​ci portent en silence toute l’amertume de leur sort et ne pour­suivent pas le combat pour leur liberté, leur honneur et un moyen de sub­sis­tance ? Nous avions promis un accès sécurisé vers la Cis­jor­danie et nous n’avons pas tenu notre pro­messe. Nous avions promis de libérer des pri­son­niers et nous n’avons pas tenu notre pro­messe. Nous avons appuyé la tenue d’élections démo­cra­tiques pour ensuite boy­cotter les diri­geants léga­lement élus, confisquer l’argent qui revient à l’Autorité Pales­ti­nienne et déclarer la guerre à celle-​​ci.

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8 juillet 2006 - Beit Lahiya
AP Photo/​David Guttenfelder

Nous aurions pu nous retirer de Gaza dans le cadre de négo­cia­tions et d’une coor­di­nation, et tout en ren­forçant la direction pales­ti­nienne exis­tante, mais nous avons refusé et nous voilà main­tenant, à nouveau, à nous plaindre de « l’absence de diri­geants ». Nous avons fait tout ce qui était pos­sible pour écraser la société et la direction pales­ti­niennes, nous avons veillé le mieux pos­sible à ce que le désen­ga­gement n’annonce pas l’ouverture d’un nouveau cha­pitre dans nos rela­tions avec le peuple voisin, et main­tenant nous sommes surpris de la vio­lence et de la haine que nous avons nous-​​mêmes semées.

Que se passerait-​​il si les Pales­ti­niens ne lan­çaient pas de roquettes Qassam ? Israël lèverait-​​il alors le boycott écono­mique imposé à Gaza ? Ouvrirait sa fron­tière au travail pales­tinien ? Libé­rerait des pri­son­niers ? Ren­con­trerait la direction élue et mènerait des négo­cia­tions avec elle ? Encou­ra­gerait les inves­tis­se­ments à Gaza ? Balivernes.

Si les habi­tants de Gaza res­taient tran­quilles, comme Israël l’attend d’eux, la question dis­pa­raî­trait de l’ordre du jour, chez nous et dans le monde. Israël conti­nuerait la ‘conver­gence’ des­tinée exclu­si­vement à servir ses objectifs tout en ignorant les besoins des Pales­ti­niens. Per­sonne ne prê­terait attention au sort des habi­tants de Gaza s’ils ne recou­raient pas à la vio­lence. C’est une vérité ter­ri­blement amère, mais les 20 pre­mières années de l’occupation ont passé pour nous dans le calme, et nous n’avons pas bougé le petit doigt pour mettre un terme à cette occu­pation. Au lieu de ça, pro­fitant du calme, nous avons élaboré l’énorme et cri­mi­nelle entre­prise des colonies.

Et nous poussons main­tenant, une fois encore, les Pales­ti­niens à recourir à la pauvre arme dont ils dis­posent et à laquelle nous répondons en mettant en œuvre presque tout le for­mi­dable arsenal en notre pos­session, tout en conti­nuant à clamer : ce sont eux qui ont commencé.

C’est nous qui avons com­mencé. Nous qui avons com­mencé avec l’occupation. C’est à nous qu’incombe d’y mettre un terme, un terme à la fois véri­table et absolu. Pour la vio­lence, c’est nous aussi qui avons com­mencé : il n’y a pas pire vio­lence que la vio­lence d’une occu­pation s’imposant par la force à tout un peuple et la question de savoir qui a tiré le premier est par consé­quent une dérobade des­tinée à dis­tordre le tableau. Après Oslo également, il s’en est trouvé pour déclarer «  nous sommes sortis des Ter­ri­toires », dans un mélange com­pa­rable d’aveuglement et de mensonge.

Gaza se trouve dans une détresse ter­rible où règnent la mort, la peur, les dif­fi­cultés de sub­sis­tance, loin des yeux des Israé­liens et de leur cœur. Chez nous, on ne montre que les Qassam. Chez nous, on ne voit que les Qassam. La Cis­jor­danie continue de vivre sous la botte de l’occupation, l’entreprise des colonies est flo­ris­sante et toute main tendue en direction d’un règlement, y compris la main d’Ismaïl Haniyeh, est immé­dia­tement repoussée.

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9 juillet 2006, une fillette blessée par un missile israélien est trans­portée à l’hopital de Gaza
AP Photo/​Hatem Moussa

Si après cela, quelqu’un avait encore une quel­conque hési­tation, tom­berait alors immé­dia­tement la formule décisive : ce sont eux qui ont com­mencé. Ce sont eux qui ont com­mencé et la justice est avec nous. Alors que ce n’est pas eux qui ont com­mencé et que la justice n’est pas avec nous.