Quelques réactions au discours d’Obama au Caire

Alain Gresh, dimanche 7 juin 2009

Incon­tes­ta­blement, le dis­cours du pré­sident Barack Obama pro­noncé le 4 juin au Caire est important. Sa signi­fi­cation réelle, nous la mesu­rerons dans les pro­chains mois.

Je vou­drais ici sim­plement reprendre quelques réac­tions et ana­lyses, qui vont de l’enthousiasme au scep­ti­cisme, de divers com­men­ta­teurs et res­pon­sables arabes, israé­liens et occi­dentaux. On trouvera le texte intégral du dis­cours en français sur le site de La Paix maintenant.

Daniel Levy, sur son blog (projet conjoint de la New Ame­rican Foun­dation et de The Century Foun­dation) fait dix remarques à chaud sur le dis­cours, « 10 Com­ments on Obama in Cairo – Still Accu­mu­lating, Not Expending Capital ». Il fait dix com­men­taires dont je retiens les sui­vants (dans son intro­duction, Daniel Levy remarque que le pré­sident n’a pas pro­noncé le mot de terrorisme) :

- le dis­cours marque l’acceptation du dia­logue avec l’islam poli­tique ; il trace une ligne de démar­cation claire entre Al-​​Qaida et d’autres mou­ve­ments poli­tiques, notamment le Hamas dont il affirme qu’il a un rôle à jouer dans l’avenir de la Palestine ;

- même si le dis­cours est important, rien n’a été défini en termes d’analyse concrète ;

- le pré­sident a reconnu l’implication des Etats-​​Unis dans le coup d’Etat de 1953 en Iran (même s’il n’a pas pré­senté d’excuses) et il a affirmé le droit de l’Iran a l’énergie nucléaire pacifique ;

- il n’a eu aucun mot positif sur le pré­sident Mou­barak et il a maintenu l’importance du droit des peuples à choisir librement leur gouvernement.

Le jour­na­liste bri­tan­nique Robert Fisk, qui avait publié le 2 juin un article très négatif sur le dis­cours à venir du pré­sident dans le quo­tidien The inde­pendent (« Most Arabs know this speech will make little dif­fe­rence) », semble infléchir sa position le 5 juin dans son texte « Words that could heal wounds of centuries » :

« En l’écoutant, on se dit : Obama ne men­tionne pas l’Irak, et ensuite il le fait (“une guerre choisie… nos troupes com­bat­tantes par­tiront”). On se dit il ne men­tionne pas l’Afghanistan, et ensuite il le men­tionne. » Bien sûr, le pré­sident amé­ricain omet plu­sieurs points, l’arme nucléaire israé­lienne ou la guerre israé­lienne contre Gaza. Et Robert Fisk de conclure :

« Un type intel­ligent, cet Obama. Ce n’était ni Get­tysburg, ni Chur­chill, mais pas mal quand même. On peut seulement se rap­peler les obser­va­tions de Chur­chill, “les mots sont faciles et nom­breux, les grandes actions sont dif­fi­ciles et rares.” »

Le 4 juin, la télé­vision du Hez­bollah, Al-​​Manar, faisait les com­men­taires suivants :

« Le dis­cours d’Obama à partir du Caire était plein de signes culturels qui doivent être compris dans le contexte de la défense de son pays. Il a affirmé que son pays donnait le droit aux musulmans de construire leurs mos­quées, mais il n’a pas parlé des lois contre le ter­ro­risme qui les ont visé plus que d’autres ces der­nières années.

Obama a reconnu la contri­bution de la culture musulmane à la renais­sance occi­dentale. Il a aussi mis en lumière la contri­bution des pays musulmans qui sont récon­ciliés avec l’Amérique mais n’a rien dit des contri­bu­tions et de la pros­périté des pays opposés à l’Amérique.

(…) Il est vrai que le pré­sident amé­ricain a men­tionné la Palestine par son nom, mais il a réduit les droits his­to­riques (des Pales­ti­niens) à la feuille de route qui est une impasse adoptée du temps d’Ariel Sharon. Tout en demandant aux Pales­ti­niens d’abandonner leur résis­tance à l’occupation, il a blâmé légè­rement Israël pour la conti­nuation de sa poli­tique de colo­ni­sation et pour la crise à Gaza et en Cisjordanie. »

En conclusion, le rapport précise : « Sur le dossier iranien, Obama a abordé l’histoire mou­ve­mentée et tendue des rela­tions entre les deux pays. Il n’a cependant pas fait plus que recon­naître le droit de l’Iran à pro­duire de l’énergie nucléaire paci­fique, disant que le pays doit se sou­mettre à l’ensemble du traité de non prolifération. »

L’ayatollah Ahmad Jannati, le secré­taire général du Conseil des gar­diens ira­niens, a déclaré lors d’un sermon le 5 juin : « Obama donne cer­tains feux verts et nous espérons que les Etats-​​Unis revien­dront gra­duel­lement à la raison, écou­teront et répon­dront à ce que nous disons.

Il a dit qu’il recon­naissait que les Amé­ri­cains avaient ren­versé un gou­ver­nement démo­cra­ti­quement élu (en 1953). Il a aussi dit que l’Iran avait commis des actes tels que les prises d’otages. Le résultat de ce qu’il disait était que le passé devait être oublié et que les deux pays devaient devenir plus proches. (…) Il a aussi dit qu’il n’y avait pas de pré-​​conditions au dia­logue (…) Et il a reconnu que l’Iran avait droit à l’énergie nucléaire paci­fique, ce qu’ils avaient refusé de dire pendant plu­sieurs années. Obama a aussi fait réfé­rence à la peur que l’Iran déve­loppe des armes nucléaires, alors que nous avons dit et répété que nous ne cher­chions pas à pos­séder cette arme. »

Helena Cobban, dont on connaît le blog « Just World News », était à Damas le jour du dis­cours et elle a inte­viewé Khaled Mechaal, le chef du bureau poli­tique du Hamas (« US-​​MIDEAST : Hamas Leader to Obama : Deeds, Not Words »).

Mechaal : « Le dis­cours était intel­li­gemment écrit pour s’adresser au monde musulman et dans la manière dont il a montré du respect pour l’héritage musulman. Mais je pense que ce n’est pas suf­fisant. Ce dont on a besoin, ce sont des actes, des actes sur le terrain, un chan­gement de politique.

(…) Pourquoi Obama est prêt à dia­logue avec l’Iran sans condi­tions préa­lables, et pas avec nous. Obama utilise des mots nou­veaux en partie dif­fé­rents de ce que nous avons entendu chez Bush, mais en aucun cas nous n’acceptons de préconditions. »

Le diri­geant du Hamas a affirmé qu’il était prêt à prendre un café avec George Mit­chell, l’envoyé du pré­sident Obama qui doit se rendre dans la région ces jours-​​ci. Il a rappelé que Mit­chell qui avait contribué à la paix en Irlande du Nord devait agir comme il l’avait fait là-​​bas, parler avec tout le monde, sans condi­tions préalables.

Enfin, un petit rappel his­to­rique, le dis­cours que le pré­sident William Clinton avait pro­noncé à Gaza, le 14 décembre 1998, « Remarks by the pre­sident to the members of the pales­tinian national council and other pales­tinian orga­ni­za­tions ». Le pré­sident amé­ricain y disait déjà aux Pales­ti­niens : « Je connais les souf­frances ter­ribles qui ont résulté de la vio­lence, de la sépa­ration des familles, de la res­triction dans la cir­cu­lation des per­sonnes et des biens. Je com­prends votre pré­oc­cu­pation devant la colo­ni­sation, la confis­cation des terres et la démo­lition des maisons. » Dix ans plus tard, les mêmes pro­blèmes demeurent…