“Que sont tous les amis devenus…”

Uri Avnery – 24 octobre 2009, samedi 31 octobre 2009

SELON un pro­verbe chinois, si quelqu’un dans la rue vous dit que vous êtes ivre, vous pouvez en rire. Si une seconde per­sonne vous dit que vous êtes ivre, com­mencez à y réfléchir. Si une troi­sième per­sonne vous dit la même chose, rentrez à la maison cuver votre vin.

Nos diri­geants poli­tiques et mili­taires ont déjà ren­contré la troi­sième, la qua­trième et la cin­quième per­sonne. Toutes ont dit qu’ils devaient enquêter sur ce qui s’était produit au cours de l’opération “Plomb durci”.

Trois options se pré­sentent à eux : - Mener une véri­table enquête. - Ignorer la demande et faire comme si rien ne s’était produit. - Mener une enquête bidon. Il est facile d’éliminer la pre­mière option : elle n’a pas la moindre chance d’être retenue. À part les sus­pects habi­tuels (dont je suis) qui exi­geaient une enquête bien avant que per­sonne en Israël n’ait entendu parler d’un juge nommé Gold­stone, per­sonne ne sou­tient cette option.

Parmi toutes nos auto­rités poli­tiques, mili­taires ou média­tiques qui sug­gèrent main­tenant une “enquête”, il n’en est pas une – vraiment pas une – qui entende par là une véri­table inves­ti­gation. L’objectif est de tromper les goys et de les faire taire.

En réalité, le droit israélien prévoit des moda­lités claires pour de telles inves­ti­ga­tions. Le gou­ver­nement prend la décision de créer une com­mission d’enquête. Le pré­sident de la Cour Suprême désigne alors les membres de la com­mission. La com­mission peut sommer des témoins de déposer sous serment. Toute per­sonne sus­cep­tible de subir un pré­judice du fait de ses conclu­sions doit en être avertie et se voir offrir la pos­si­bilité de se défendre. Ses conclu­sions s’imposent.

Cette loi a une his­toire inté­res­sante. Quelque part dans les années 50, David Ben-​​Gourion exigea la dési­gnation d’une “Com­mission judi­ciaire d’enquête” pour déter­miner qui avait donné les ordres pour le “cafouillage de sécurité” de 1954 connu aussi sous le nom d’affaire Lavon. (Opé­ration conduite sous une fausse ban­nière dans laquelle un réseau d’espionnage composé de Juifs locaux fut activé pour com­mettre un attentat à la bombe contre des bureaux amé­ri­cains et bri­tan­niques en Égypte, afin de créer des ten­sions entre l’Égypte et les puis­sances occi­den­tales. Les exé­cu­tants se firent prendre.)

La demande de Ben Gourion fut rejetée, sous pré­texte qu’aucune loi ne pré­voyait cette pro­cédure. Furieux, Ben-​​Gourion démis­sionna du gou­ver­nement et quitta son parti. Au cours de l’une des ses­sions ora­geuses du parti, le ministre de la Justice, Yaakov Shimson Shapira traita Ben-​​Gourion de “fas­ciste”. Mais Shapira, un vieux Juif russe, regretta plus tard son empor­tement. Il rédigea le projet d’une loi spé­ciale pour la dési­gnation de Com­mis­sions d’Enquête à l’avenir. Après des déli­bé­ra­tions inter­mi­nables à la Knesset (aux­quelles je pris une part active) la loi fut adoptée et elle a été appliquée depuis, notamment dans le cas du mas­sacre de Sabra et Chatila.

Main­tenant, j’apporte de tout cœur mon soutien à la consti­tution d’une com­mission d’Enquête dans le cadre de cette loi.

LA SECONDE option est celle pro­posée par le chef d’état-major de l’armée et le ministre de la Défense. En Amé­rique on appelle cela “obs­truction” (sto­ne­walling). Ce qui veut dire : au diable cette affaire.

Les com­man­dants de l’armée sont opposés à toute enquête ou inves­ti­gation quelle qu’elle soit. Ils savent pro­ba­blement pourquoi. Après tout, ils sont au courant des faits. Ils savent qu’une ombre épaisse recouvre la décision elle-​​même de déclencher la guerre, le planning des opé­ra­tions, les ins­truc­tions données aux troupes, et les dizaines de grandes et petites actions com­mises pendant l’opération.

Ils estiment que, même si leur refus a de sérieuses réper­cu­tions inter­na­tio­nales, les consé­quences de toute enquête, même bidon, seraient bien pires.

Tant que le chef d’état-major s’en tient à cette position, il n’y aura pas d’enquête hors de l’armée, quelle que soit la position des ministres. Le chef de l’armée qui est présent à toutes les réunions du conseil des ministres est la per­son­nalité la plus impor­tante en séance. Quand il déclare que la “position de l’armée” est ceci ou cela, aucun des simples poli­ti­ciens pré­sents n’oserait faire une objection.

Dans la “seule démo­cratie du Moyen Orient”, la loi (pro­posée à l’époque par Menahem Begin) stipule que le gou­ver­nement en tant que tel est le com­mandant en chef des Forces de Défense d’Israël. Voilà pour la théorie. En pra­tique, aucune décision s’écartant de la “position de l’armée” n’a jamais été ou ne sera jamais adoptée.

L’armée prétend qu’elle enquête elle-​​même. Ehoud Barak repré­sente – bon gré, mal gré – cette position. Le conseil des ministres a différé le trai­tement de cette question, et voilà où en sont les choses à ce jour.

À CETTE occasion, les pro­jec­teurs devraient être tournés vers la per­sonne la moins visible en Israël : le chef de l’état-major général, le lieu­tenant général Gabi Ash­kenazi, l’homme-téflon suprême. Rien ne s’attache à sa per­sonne. Dans ce débat, comme dans tous les autres, il n’est tout sim­plement pas là.

Chacun sait qu’Ashkenazi est un homme timide et modeste. C’est à peine s’il parle, s’il écrit ou s’il pro­nonce des dis­cours. À la télé­vision, il se fond dans le paysage.

C’est ainsi qu’il apparaît au public : un soldat honnête, sans ruses ni stra­ta­gèmes, qui remplit son devoir tran­quillement, reçoit ses ordres du gou­ver­nement et les exécute loya­lement. En cela il diffère de presque tous ses pré­dé­ces­seurs qui étaient van­tards, fous de publicité et bavards. Alors que la plupart d’entre eux venaient de fameuses unités d’élite ou de l’arrogante armée de l’air, c’est un homme de la terne infan­terie. Le duc de Wel­lington, voyant le volume énorme de pape­rasse dans son armée, s’écria un jour : “Les soldats devraient com­battre et non écrire !” Il aurait aimé Ashkenazi.

Mais la réalité ne cor­respond pas tou­jours aux appa­rences. Ash­kenazi joue un rôle central dans le pro­cessus de décision. Il fut désigné après la démission de son pré­dé­cesseur, Dan Halutz, suite aux échecs de la seconde guerre du Liban. Sous la direction d’Ashkenazi, de nou­velles doc­trines ont été for­mulées et mises en œuvre dans l’opération “plomb durci”. Je les ai définies (sous ma propre res­pon­sa­bilité) comme “zéro perte” et “il est pré­fé­rable de tuer cent civils ennemis que de perdre un seul de nos propres soldats”. Puisque la guerre de Gaza n’a conduit aucun soldat à être traduit en justice, Ash­kenazi doit porter la res­pon­sa­bilité de tout ce qui s’y est passé.

Si une mise en accu­sation était pro­noncée par la Cour inter­na­tionale de La Haye, Ash­kenazi se verrait pro­ba­blement attribuer la place d’honneur d’“accusé N°1”. Il n’est pas sur­prenant qu’il s’oppose à toute enquête exté­rieure, comme le fait Ehoud Barak qui occu­perait pro­ba­blement la place de N°2.

LES POLI­TI­CIENS qui s’opposent (tou­jours de façon très calme) à la position du chef d’état-major pensent qu’il n’est pas pos­sible de résister com­plè­tement à la pression inter­na­tionale et qu’une cer­taine forme d’enquête devra être menée. Du fait qu’aucun d’entre eux n’a l’intention de réa­liser une enquête réelle, ils pro­posent de suivre une méthode israé­lienne éprouvée qui a marché remar­qua­blement des cen­taines de fois dans le passé : la méthode de l’imposture.

Une enquête bidon, des conclu­sions bidon, une adhésion bidon au droit inter­na­tional. Un contrôle civil bidon sur les militaires.

Rien de plus simple que cela. Un “Comité d’enquête” (mais pas une Com­mission d’Investigation conforme à la loi) sera constitué, présidé par un juge adé­qua­tement patriote et composé d’honorables citoyens soi­gneu­sement choisis, qui soient tous “l’un d’entre nous”. Les témoi­gnages seront entendus à huis clos (pour des raisons de sécurité, natu­rel­lement). Les juristes de l’armée prou­veront que tout fut par­fai­tement légal, le Blan­chisseur National, le pro­fesseur Asa Kasher, vantera l’éthique de l’Armée la plus Morale du Monde. Des généraux par­leront de notre droit inalié­nable à assurer notre défense. Au bout du compte, deux ou trois offi­ciers subal­ternes ou simples soldats seront peut-​​être désignés cou­pables d’“irrégularités”.

Les amis d’Israël du monde entier s’écriraient en chœur, extasiés : quel Etat léga­liste ! Quelle démo­cratie ! Quelle moralité ! Les gou­ver­ne­ments occi­dentaux décla­re­raient que la justice a été rendue et l’affaire serait classée. Le véto des États-​​Unis pour­voira au reste.

Alors, pourquoi les chefs de l’armée n’acceptent-ils pas cette pro­po­sition ? Parce qu’ils craignent que les choses risquent de ne pas se passer aussi faci­lement que cela. La com­mu­nauté inter­na­tionale exigera qu’au moins une partie des audi­tions se déroulent en séance publique. La pré­sence d’observateurs inter­na­tionaux sera exigée. Et, ce qui est le plus important : il n’y aura aucune pos­si­bilité de jus­tifier l’exclusion des témoi­gnages des Gazaouis eux-​​mêmes. Les choses vont se com­pliquer. Le monde n’acceptera pas des conclu­sions pré­fa­bri­quées. A la fin, nous nous retrou­verons exac­tement dans la même situation. Il est pré­fé­rable de rester sur nos posi­tions et de faire face à la situation quel qu’en soit le prix.

PENDANT CE temps, la pression inter­na­tionale sur Israël est en train d’augmenter. Elle a même atteint main­tenant des pro­por­tions sans précédent.

La Russie et la Chine ont voté en faveur de l’approbation du rapport Gold­stone par les Nations Unies. Le Royaume Uni et la France “n’ont pas pris part au vote”, mais exigé qu’Israël mène une véri­table enquête. Nous nous sommes que­rellés avec la Turquie, jusqu’à présent un allié mili­taire important. Nous avons des alter­ca­tions avec la Suède, la Norvège et quantité d’autres pays amis. Le ministre français des Affaires Étran­gères s’est vu interdire l’entrée dans la Bande de Gaza et il est furieux. La paix déjà froide avec l’Égypte et la Jor­danie s’est refroidie de plu­sieurs degrés. Israël est boy­cotté dans de nom­breux forums. Des offi­ciers supé­rieurs de l’armée hésitent à voyager à l’étranger par peur de se faire arrêter.

Cela soulève une fois de plus la question : une pression exté­rieure peut-​​elle avoir un impact sur Israël ?

Elle le peut cer­tai­nement. La question est : quelle sorte de pression, quelle sorte d’impact ?

La pression a vraiment convaincu plu­sieurs ministres qu’un comité d’enquête sur le rapport Gold­stone doit être constitué. Mais per­sonne dans les milieux diri­geants israé­liens – vraiment per­sonne ! – n’a soulevé la vraie question : peut-​​être Gold­stone a-​​t-​​il raison ? Sauf les sus­pects habi­tuels, per­sonne dans les médias, à la Knesset ou au gou­ver­nement n’a demandé : peut-​​être que des crimes de guerre ont effec­ti­vement été commis ? La pression exté­rieure n’a pas obligé à sou­lever de telles ques­tions. Il faut qu’elles viennent de l’intérieur, de l’opinion publique elle-​​même.

Le type de pression doit également être pris en consi­dé­ration. Le rapport Gold­stone a un impact sur le monde parce qu’il est précis et ciblé : une opé­ration bien définie pour laquelle des per­sonnes bien pré­cises ont des res­pon­sa­bi­lités. Il implique une exi­gence précise : une enquête. Il vise une cible claire et bien définie : des crimes de guerre.

Si nous appli­quons ceci au débat relatif au boycott d’Israël : le rapport Gold­stone peut se com­parer à un boycott des colonies et de ceux qui les aident, non pas un boycott absolu de l’État d’Israël. Un boycott ciblé peut avoir un impact positif. Un boycott complet, absolu obtien­drait – à mon avis – l’effet contraire. Il pous­serait davantage l’opinion publique israé­lienne dans les bras de l’extrême droite

La bataille à propos du rapport Gold­stone a atteint main­tenant un sommet. À Jéru­salem, on peut clai­rement res­sentir l’énergie crois­sante des vagues. Est-​​ce l’annonce d’un tsunami ?

[Traduit de l’anglais “Where Have All the Friend­ships Gone…” pour l’AFPS : FLPHL]